France

Inventer un autre partage du travail

Dominique Méda, mis à jour le 20.03.2017 à 15 h 19

Pour lutter efficacement contre le chômage de masse, il nous faut inviter les entreprises à partager différemment le travail tout en créant des emplois. Une exonération pérenne de 8% des cotisations sociales accordée en contrepartie d’une réduction du temps de travail de 10% et de 10% de création d’emplois permettra de conditionner la distribution d’aides publiques à l’exigence de création d’emplois tout en promouvant l’égalité hommes/femmes.

©WeDoData

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Pour lutter contre le caractère massif du chômage il nous faut maintenant employer les grands moyens. Engager une nouvelle étape de partage du travail en mettant en œuvre simultanément un grand programme de reconversion écologique, un plan massif de requalification et de formation et un soutien public à la création d’emplois/réduction du temps de travail est urgent. Nous avons décrit les modalités concrètes de cette proposition avec Pierre Larrouturou dans Einstein avait raison. Il faut réduire le temps de travail. Cette proposition qui est de nature à faire reculer le chômage est également la condition sine qua non de l’égalité hommes/femmes.

A tout instant le nombre total d’heures de travail dans un pays est partagé selon des modalités qui peuvent être très diverses. Des proportions différentes de la population sont au chômage (travaillent zéro heure ou plus ou moins de 78h par mois selon les conventions adoptées), travaillent de grandes ou petites quantités, de manière continue ou pas. Certains travaillent zéro heure, d’autres 10, d’autres encore 42 voire bien plus. Une manière concrète de se représenter les choses est de voir quelle proportion de la population en emploi travaille à temps partiel et à temps complet sur un exemple précis: l’Allemagne et la France.

En Allemagne, 27% de la population travaille à temps partiel. Ce sont souvent des femmes et la durée de ces temps partiels est courte (18% des actifs occupés travaillent moins de 20h par semaine). Ces petits emplois à temps partiels se sont beaucoup développés en Allemagne à partir de 2001 puis avec les lois Hartz qui ont considérablement fragmenté l’emploi, notamment en promouvant des mini et midi-jobs (payés 450 ou 850 euros et pour certains, sans protection sociale). Entre 1994 et 2012, indiquent les économistes Olivier Boylaud et  Bernard Gazier, 4 millions d’emplois ont été créés en Allemagne mais le nombre total d’heures de travail est resté le même: 58 milliards. L’emploi a donc été considérablement fragmenté.

Les choses sont très différentes en France. Notre pays a renoncé après l’expérience du début des années 1990 à inciter au développement du temps partiel. A partir de 1996 puis 1998, c’est au contraire la réduction de la durée du travail à temps complet qui a été poursuivie. La durée des emplois à temps complet français est aujourd’hui plus faible que celle des Allemands mais la part de la population qui travaille à temps partiel est moins importante qu’en Allemagne (18%) et la durée des emplois à temps partiels est plus longue (8% seulement des actifs occupés français travaillent moins de 20h par semaine).  La plus forte fragmentation allemande de l’emploi – avec beaucoup de femmes dans des petits emplois à temps partiel dans les services – se lit dans les chiffres de la pauvreté: alors que 8% des salariés sont pauvres en France, c’est le cas de plus de 22% des salariés allemands! On voit aussi que cette répartition n’est pas anodine pour ce qui concerne l’égalité hommes-femmes: les durées de travail des hommes et des femmes sont plus proches en France qu’en Allemagne.

La performance du modèle allemand, même si ce dernier présente de nombreux atouts – comme sa Mitbestimmung (co-détermination) qui donne un pouvoir beaucoup plus grand aux salariés que dans notre pays – doit donc être nuancée et ramenée à sa juste mesure. Quant aux Français, ils doivent arrêter de croire qu’ils sont mauvais, travaillent trop peu, sont paresseux. Si c’était le nombre d’heures de travail total qui déterminait la performance, la Turquie et le Mexique dont la durée de  travail est très longue, seraient les meilleurs. Mais nous devons nous souvenir, d’une part, que les Français (comme les Allemands d’ailleurs) sont très productifs, parmi les plus productifs au monde, et pour l’instant, selon les normes en vigueur, c’est bien ce qui compte le plus; ensuite, qu’il est faux que nous travaillons moins que les autres: les statistiques de l’OCDE mettent bien en évidence que la durée habituelle de travail hebdomadaire en France (37,3 h) est plus élevée que celle des Allemands (35,3); des Néerlandais (30,1) ; des Suédois (36,3), des Danois (33,5), des Britanniques (36,7)…

Dominique Méda
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