Culture

J'ai un sérieux problème avec U2

Brice Miclet, mis à jour le 10.03.2017 à 14 h 54

L'album «The Joshua Tree» a trente ans. Au moment de célébrer ce grand album, des accusations de plagiat viennent une fois de plus ternir l'image du groupe. C'est devenu une habitude: U2 fait tout pour se faire détester.

La session photo pour «The Joshua Tree».

La session photo pour «The Joshua Tree».

J'ai un problème avec U2. Le problème, c'est que j'aime bien U2, et vu l'image qu'ils traînent depuis quinze ans, ça fait parfois un peu complexer. Enfin, j'aime bien U2, celui de l'album The Joshua Tree, de 1987. Seulement celui-là. En fait, j'aime The Joshua Tree et pas U2. Mais le problème est le même, les gens ne voient pas la différence.

Il est vrai que je suis d'une génération qui n'a pas connu U2 au sommet de son art (oui, il y a un sommet dans l'art de U2, on y viendra). Un soir d'hiver 2011, un pote de pote fouille dans ma collection de vinyles. Il tombe sur U2. Visiblement, il se fout de connaître le nom de l'album ou son année de sortie. C'est du U2, point barre. Il se retourne et me balance: «T'es sérieux ? Mais c'est de la merde U2!»


Je lui explique que c'est plus compliqué, que cet album (c'est The Joshua Tree, vous l'aurez compris), ça n'est pas pareil. Rien à faire. Il ne connaît que les derniers disques, ceux des années 2000, dans lesquels, personnellement, je n'ai rien entendu de bon (mais j'attends qu'on me convainque du contraire). Là, je comprends que U2 a tellement exaspéré de monde ces quinze dernières années qu'un paquet de jeunes ne prennent même plus la peine d'écouter les vieux albums avec attention. C'est triste, enfin, surtout pour eux.

Le son de mon enfance

Quand j'étais gosse, la chaîne hi-fi familiale passait Roxy Music, Stan Getz, Kate Bush, Peter Gabriel, Alan Parson Project, Genesis, The Beatles, Nougaro... et The Joshua Tree. Pas U2, même si leurs albums War, October et Zooropa étaient quelque part dans les bacs à CD, mais bien The Joshua Tree. C'est complètement différent. 

Mon problème vient du fait que j'ai l'impression que tout le monde déteste ce groupe autour de moi. Dans mon cercle, les amateurs de U2 sont rares. Pourtant, je sais qu'ils existent, quelque part, nombreux et sincères.


Bien sûr, la toute dernière plainte pour plagiat déposée fin février à l'encontre du groupe est une nouvelle source de moquerie pour tous les haters. Paul Rose accuse les Irlandais d'avoir repris le solo d'une de ses démos envoyées à Island Records sur le single «The Fly», paru sur l'album Achtung Baby en 1991. Craignant longtemps pour sa carrière musicale, il n'attaque que maintenant, ternissant un peu plus l'image du groupe.

Le fait que cet article soit écrit à l'occasion des trente ans de The Joshua Tree, sorti le 9 mars 1987, mais qu'il sorte dans un contexte d'accusation de plagiat est parfaitement révélateur de ce que je ressens: j'ai envie de célébrer l'album, mais ce groupe est devenu tellement pitoyable que ça gâche mon plaisir. Dans leur Irlande natale, c'est presque un cliché de dire du mal d'eux. Je comprends tout à fait qu'on aime U2, mais aussi qu'on les déteste. D'ailleurs, moi non plus je ne peux pas les encadrer. Pourquoi? La liste des raisons est longue et la première s'appelle Bono, le chanteur du groupe.

La fausse voix de l'Afrique

Le souci avec Bono, au-delà de l'aspect musical, c'est sa posture. Une sorte de demi-dieu investi d'une mission: faire en sorte que tout le monde se donne la main pour guérir les enfants malades. Même Kanye West m'énerve moins. Enfin, ça se vaut. Pourtant, il a fait de bonnes choses, Bono, des œuvres caritatives très louables il y a de ça plus de vingt ans, Amnesty International, Greenpeace, engagement contre l'Apartheid, prise de position forte dans le conflit irlandais... Et franchement, je trouve ça cool, en tout cas je ne vois pas le problème. Mais va savoir pourquoi, il a tout flingué.

Lorsqu'il se rend sur la scène du Live Aid, concert contre la faim dans le monde, en 1985, avec le reste de la formation, tout change. Il pète un boulon, goûte à l'hystérie des fans, saute dans le public, harangue la foule... Les ventes de U2 explosent, Bono a trouvé son créneau: brasser du vent et construire un mythe risible, le sien.


Je n'étais pas né en 1985, désolé. Mais j'ai découvert cette face obscure de Bono à une date très précise: le 24 août 2010. Bono rencontre le Premier ministre russe de l'époque Dimitri Medvedev pour causer lutte contre le Sida autour d'une tasse de thé. Mon cerveau fait un pop-shove-it. Même celui de son batteur n'a pas aimé. Tout le monde sait que cette rencontre est complètement bullshit. J'ai 21 ans, suis très critique quant au milieu de la musique, déteste déifier les musiciens, mais je n'ai rien vu venir.

Certes, j'avais déjà senti à plusieurs reprises la défiance de certains potes zicos à l'égard du chanteur sans vraiment chercher à comprendre. Après ça, c'est le déluge. Je découvre que ce type est un énorme opportuniste ultra-mégalo, dealant avec des firmes pas recommandables du tout, claque la bise aux chefs d'États lors du G8 de 2005... La lecture de cet article de Courrier International, intitulé «Bono, la fausse voix de l'Afrique», résume parfaitement ce que ce type représente pour moi aujourd'hui. Celle de ce papier des Inrockuptibles en 1995, idem.

Le coup de grâce

L'autre raison, c'est le statut du groupe. Les groupes de stade, ça n'a jamais été mon truc. Queen, Status Quo, Kiss, Muse... Les seules grandes scènes que j'apprécie sont celles des festivals. Je n'ai jamais vu de live au Stade de France, pas mon délire. Alors U2 en concert... Ça ne va pas. D'ailleurs, j'ai beau aimé The Joshua Tree, je ne peux pas écouter les versions lives.


 

Le coup de grâce, au-delà du fait qu'on le présente désormais comme la rock star la plus riche du monde, c'est le deal avec Apple. En septembre 2014, le groupe sort l'album Songs of Innocence, et l'offre aux 500 millions d'utilisateurs de l'iTunes Store. Ces derniers, qu'ils le veuillent ou non, se retrouve avec le disque dans leur catalogue, automatiquement. Ça gueule. Polémique mise à part, Songs Of Innocence est peut-être le moins pire des albums du U2 des années 2000. Ça n'est que mon avis.


Mais ce qui combine les trois raisons de la détestation du groupe, à savoir Bono, le statut du groupe, et ce deal douteux, c'est la déclaration du chanteur en réaction aux critiques:

«C'est un peu pour ça que vous créez un groupe: pour faire bouger les choses et embêter les gens. C'est vraiment punk! C'est si on avait été ignorés que ça aurait été un échec.»

Pauvre homme... L'horreur, la bêtise. Bref, tout ça pour dire que je n'aime pas U2, ce groupe contradictoire que tout le monde aime détester mais qui remplit encore des stades.

Un immense album

 

Reste heureusement The Joshua Tree. Je continue et continuerai encore longtemps à le poser sur ma platine, poussant le son bien fort, attendant le refrain de «In God's Country», la basse-batterie de «Bullet The Blue Sky», la véhémence et la technique dans la voix de celui qui m'exaspère tellement, l'intro de «Running To Stand Hill»... The Joshua Tree, c'est les grands espaces, la patte déjà présente de l'immense Brian Eno à la production, le jeu de guitare de The Edge totalement unique pour l'époque.



Certes, on a beaucoup trop entendu «With Or Without You». D'ailleurs, il m'arrive de baisser le son quand elle passe, et rien ne vous empêche de la sauter. L'album est sorti en 1987, deux ans après le concert au Live Aid. C'est un miracle qu'il ne soit pas imprégné des délires mégalos de Bono, qu'il comporte encore une certaine abstraction. Bono a écrit les textes dans le désert éthiopien («Where The Streets Have No Name») puis isolé au Salvador. Ça se sent. Le disque est puissant.

The Joshua Tree, c'est un îlot au milieu d'un océan de trucs pas jojos. U2 a bien fait d'autres choses pas mal comme Achtung Baby, Boy, October... Mais aussi beaucoup trop de catastrophes musicales. C'est l'album qui est encore épargné par l'image de son chanteur, et curieusement, c'est le sommet de la carrière du groupe. Ce n'est pas logique. Il aurait dû être l'archétype de U2, le pire du pire. Mais non. Pour moi, c'est un des plus grands albums que je connaisse.

Brice Miclet
Brice Miclet (35 articles)
Journaliste
musiqueU2