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Voici comment fonctionne l'algorithme de Twitter

Will Oremus, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 10.03.2017 à 11 h 10

Le journaliste de Slate.com, Will Oremus, a obtenu de Twitter des explications sur sa nouvelle façon de gérer le fil d'informations des utilisateurs. Entre bulle de filtre et instrumentalisation politique, il est bon de comprendre comment est construite votre timeline.

Leon NEAL / AFP

Leon NEAL / AFP

Que voyez-vous quand vous ouvrez Twitter? Il y a encore un an, la réponse était assez simple: à de très rares exceptions, vous pouviez voir tous les tweets de toutes les personnes que vous suiviez, organisés de manière chronologique, avec le plus récent en haut de votre fil.

Mais en février 2016, c’est BuzzFeed qui a le premier été alerté de l’intention de Twitter de lancer quelque chose qui allait tout changer. La compagnie allait en effet introduire ce que les personnes les mieux informées appelaient un «fil algorithmique». Cela signifiait que les tweets n’apparaîtraient désormais plus dans l’ordre où ils étaient postés. A la place, un programme informatique complexe et opaque déciderait des tweets que vous verriez en premier en ouvrant l’application. Tout ça semblait abominable. Pire: ça ressemblait à Facebook, cet autre réseau social, plus vieux, plus mainstream, et que les fans de Twitter aimaient à détester. Les plus vieux utilisateurs faisaient part de leur indignation avec le hashtag #RIPTwitter. Dans le même temps, une poignée de geeks, d’investisseurs et d’éditorialistes anticonformistes se mirent à ramer à contre-courant en promettant des lendemains qui chantent. Un algorithme, disaient-ils, c'était exactement ce dont Twitter avait besoin pour redresser la barre et rejoindre Facebook au rang des géants des réseaux sociaux.

 

Et devinez ce qui s’est passé un mois plus tard lorsque Twitter a lancé sa nouvelle formule? Absolument rien. En tous cas, pour les simples utilisateurs du service. Mis en place d’une manière étonnemment neutre, cet algorithme n’a pas davantage sauvé Twitter qu’il ne l’a tué. Il a provoqué des changements si subtils qu’ils sont pour ainsi dire passés presque inaperçus. Après tout ce barouf, moins de 2% des utilisateurs ont choisi le fil sans algorithme.

Pourtant les changements de la structure de Twitter ont été bien plus profonds que la plupart de ses utilisateurs ne le réalisent. A un moment critique de l’histoire de la compagnie –et de notre corps politique, un peu partout– cet algorithme est en train, lentement mais sûrement, de transformer à la fois l’entreprise commerciale Twitter, mais aussi la manière dont les personnes l’utilisent. Et cela inclut notamment le nouveau président des États-Unis, ses 25 millions de followers, les activistes qui s’opposent à lui et les médias qui tentent d’en démêler l’écheveau.

Il n’est pas possible de voir plus de tweets d’un certain type sans en voir moins d’un certain autre

Pour me permettre de rédiger cet article, Twitter a accepté de me laisser entrevoir le fonctionnement (et la constante évolution) de son algorithme pour la première fois depuis son lancement il y a un an. Au niveau le plus immédiat, ce nouveau fil a déjà permis de rendre Twitter un peu plus vivant et un peu plus facile d’utilisation. Il permet de s’assurer que vous verrez avant tout les tweets des personnes avec lesquelles vous interagissez le plus et la plupart des tweets les plus populaires des autres personnes que vous suivez. Il a aussi permis de faire en sorte que les tweets les plus populaires soient davantage vus qu’auparavant, ce qui leur offre une viralité potentielle décuplée.

La compagnie affirme que l’effet premier de cette nouveauté a été de provoquer l’arrivée de nouveaux utilisateurs et de rendre les anciens plus actifs sur le réseau. En une période de crise pour les affaires de Twitter, il a permis l'augmentation tant espérée de nombreux indicateurs comme le chiffre mensuel des utilisateurs actifs, celui des «impressions» et celui du temps passé sur la plateforme. Ces gains doivent encore renverser une tendance globalement morose, mais ils constituent pour le moins une lueur d’espoir dans les ténèbres –surtout si l’on pense que Twitter ne fait que commencer à évaluer le potentiel de son algorithme.

Mais il n’est pas possible de voir plus de tweets d’un certain type sans en voir moins d’un certain autre et les conséquences cachées de cette équation peuvent avoir des effets sur chacun d’entre nous. En resserrant les boucles du tissu social de Twitter, l’algorithme risque d’isoler encore davantage les utilisateurs de ceux dont le point de vue est à l’opposé du leur –un phénomène déjà rampant sur Facebook qui a contribué à la polarisation de l’électorat américain et à la balkanisation de ses médias. Facebook s’est pris de plein fouet le gros des reproches concernant la diffusion des «fake news» et du sensationnalisme qui ont considérablement pollué les débats politiques durant l’élection présidentielle américaine de 2016, à la fois parce qu’il est plus gros que Twitter, mais aussi parce que son algorithme, plus développé, tend précisément vers ce genre de dérives. Mais Twitter a joué un rôle, et depuis que la personne la plus puissante du monde semble fixer sa politique nationale par des tweets quotidiens, Twitter n’a sans doute jamais été aussi influent qu’aujourd’hui. La question qui est à présent posée est de savoir si Twitter, qui sert à la fois de téléscripteur et de machine à café peut en profiter financièrement. Quant à nous, c’est une autre question que nous devrions nous poser: devons-nous vraiment espérer que Twitter va y parvenir?

Étudier le comportement des utilisateurs

Si les représentants de la compagnie ont bien insisté devant moi sur le fait que l’algorithme fonctionne, les équipes ont refusé de me donner des preuves précises et chiffrées de son impact. Cette réticence semble suggérer que les effets, bien que positifs, ne sont pas encore assez impressionnants pour rassurer les investisseurs de la compagnie. Son dernier rapport d’activité, qui couvre le dernier trimestre de 2016, montre des gains modestes en termes d’utilisateurs actifs et d’engagement. Ce que le PDG, Jack Dorsey, a attribué à «une meilleure pertinence à la fois du fil et des notifications». Mais les revenus de la compagnie plafonnent et son action a chuté.

Les ingénieurs de Twitter sont constamment en train de vérifier si Twitter engage assez efficacement ses utilisateurs, et mènent des tests qui permettent de modifier de petites portions des comptes Twitter afin d’étudier leurs effets sur le comportement des usagers. Ces tests génèrent des informations bien plus riches à présent que Twitter est en mesure de réorganiser le fil de chaque usager. «Tout ce que nous faisons, nous le mesurons afin de voir si cela marche ou pas», dit Deepak Rao, le chef de projet qui supervise le fonctionnement du fil de la compagnie. «Nous menons des dizaines d’expériences chaque mois», assure-t-il.

Je me suis longuement entretenu avec Deepak Rao pour mieux comprendre ce processus et ce qui se cache derrière cet algorithme. Au cours de notre conversation, Rao a décrit un système qui, pour n’en être qu’à ses balbutiements, est déjà bien plus complexe et subtil que la plupart de usagers le pensent. C’est un système si finement personnalisé que deux utilisateurs différents n’en auront pas la même expérience, mais assez rudimentaire pour contraindre les ingénieurs à déployer des trésors d’imagination pour que vous ne tombiez pas sur les tweets des mêmes personnes à chaque fois que vous ouvrez votre application ou votre page. La compagnie m’a dit que les données dont elle dispose montrent que l’algorithme a boosté l’engagement des utilisateurs sur tous les indices observés. Les gens passent plus de temps à lire, à mettre dans leurs favoris et à retweeter, mais surtout, ils tweetent davantage –un résultat qui a surpris les chefs de projet de Twitter. «Tous les indices d’engagement et d’attention ont grimpé quand l’algorithme est entré en application», m’a dit Rao. Dans quelle mesure exactement? La compagnie a refusé de me répondre, mais un de ses porte-parole en a parlé comme «l’un de [leurs] lancements de produit les plus impactants».

Grâce aux expériences rendues possibles par l’algorithme, Twitter en sait bien davantage sur ses utilisateurs qu’auparavant, comme la valeur qu’ils accordent à l’immédiateté où la manière dont ils réagissent au fait de voir plusieurs tweet d’une même personne d'affilée. La compagnie a introduit de nouveaux éléments qui permettent de regrouper les tweets qui portent sur le même sujet ou ont le même hashtag dans votre fil. Twitter a même expérimenté l’idée de vous montrer des tweets occasionnels de personnes que vous ne suivez pas si son algorithme de classement montre que vous pourriez être intéressé par ce compte. Twitter peut désormais évaluer l’efficacité de telles améliorations en comparant leurs effets sur les comportements des utilisateurs aux effets sur le fil twitter classé, et grâce aux «Vous pourriez aimer», une nouvelle amélioration. «Notre algorithme change à un rythme quotidien ou hebdomadaire», dit Rao.

Toutes ces petites modifications doivent encore porter leurs fruits du point de vue des investisseurs. La bonne nouvelle pour la compagnie, c’est que bien gérés, les algorithmes d’apprentissage machine peuvent s’améliorer de façon impressionnante avec le temps. De la même manière, une augmentation de l’engagement des utilisateurs produit du dynamisme, car l’engagement engendre de l’engagement. Son impact ne s’étant pour l’instant pas fait sentir en termes financiers, l’algorithme pourrait produire à l’avenir de profonds changements qui peuvent attirer et retenir de nouveaux utilisateurs –et, au final, permettre à Twitter de reprendre sa croissance.

A l'origine, il y avait le temps réel... et l'utilisateur croulait sous les tweets

Twitter est parfois accusé par certains loyalistes d’effectuer des changements trop radicaux. Dans les faits, la compagnie a pourtant toujours traité son produit avec une prudence excessive. L’échec de l’ancien PDG Dick Costolo, écarté en 2015, n'était pas dû au fait qu’il avait ruiné le produit, comme beaucoup l'avaient craint. C'est, au contraire qu'il lui accordait trop de respect. Sous sa supervision, l'entreprise a certes évolué, mais l'expérience utilisateur a stagné. Au moment du départ du PDG, le fil twitter des utilisateurs fonctionnait de la même manière qu’à son arrivée en 2010, et avec la même apparence.

Son successeur, Dorsey, a validé l'algorithme du fil en 2015, et son succès ou son échec lui sera probablement attribué. Mais parmi les cerveaux qui ont développé et défendu l'idée au sein de la compagnie, on compte notamment Adam Messinger, ancien directeur de la technologie, l'ancien responsable des ingénieurs Alex Roetter, et Kevin Weil, ancien chef de produit. (Que ces trois personnes aient depuis quitté la compagnie est le signe des longs dysfonctionnements au sein de l'organigramme de Twitter.)

Afin de comprendre pourquoi ces personnes ont considéré l'algorithme comme vital pour l'avenir de Twitter, il convient de rappeler ce qui a précédé. Le fil Twitter, inversé sur le plan chronologique, provient des origines du site, un moyen de mettre immédiatement en avant les statuts les plus récents, en temps réel, par le biais de messages adressés à des amis et connaissances. Mais au cours des années, Twitter l’a transformé en quelque chose ressemblant davantage à une plateforme publique de diffusion d’informations, d’opinions, et de blagues. Le nombre d’utilisateurs et le nombre des followers ne cessant de croître, les limites d’un fil chronologique sont devenues de plus en plus évidentes. A chaque connexion, l’utilisateur se retrouvait littéralement noyé dans des dizaines de conversations d'initiés sans rapports les unes avec les autres. Il lui fallait donc dérouler parfois assez longtemps le fil pour trouver les choses susceptibles de l’intéresser. Pour l’utilisateur lambda d’Internet, le jeu n’en valait clairement pas la chandelle.

Ce qui a conduit au problème le plus existentiel et le plus durable de Twitter en tant qu'entreprise: son incapacité à retenir une grande portion des nouveaux utilisateurs. En décembre 2012, Twitter annonçait 200 millions d'utilisateurs actifs par mois. Et le PDG, Costolo, prédisait que Twitter atteindrait 400 millions d’utilisateurs en un an. Au lieu de cela, le rapport publié fin 2013 ne dénombrait que 218 millions d'utilisateurs actifs par mois. Un peu plus de trois ans plus tard, le nombre d'utilisateurs actifs n’est que de 319 millions, et la croissance a ralenti. Si comparaison n’est jamais raison, la société s’est mise à plafonner à peu près à l'âge auquel Facebook a décollé. Une différence cruciale entre les deux réseaux: l'algorithme de flux de Facebook, que la société a mis en place dès le début et qui s'est amélioré de façon exponentielle depuis. Si l'algorithme de Twitter n’affecte que les tweets au sommet de votre flux, Facebook ordonne automatiquement chaque post selon une formule très sophistiquée, personnalisée, prenant en compte les habitudes, les goûts et les relations de chaque utilisateur.

Le fait que l’on ne puisse pas distinguer les tweets sélectionnés des autres est fait exprès

Une partie du problème de Twitter est qu’il peine encore à définir le but précis de son fil. Rao m'a dit que cela est devenu plus clair depuis le lancement de l'algorithme, que la société voit maintenant le fil comme un moyen «d’aider les utilisateurs à se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde». Twitter, en d'autres termes, n'est plus un réseau social, du moins de son propre point de vue. C'est un service d'information personnalisé et en temps réel. Et puisque Twitter ne compte pas de journalistes dans ses effectifs, il appartient à l'algorithme de Twitter de déterminer quels tweets vont ouvrir le journal à chaque fois que vous vous connectez.

De tous les efforts entrepris par Twitter pour résoudre son incapacité à retenir les utilisateurs -et il y en a eu beaucoup- l'algorithme est son plus audacieux. Mais quel est l'algorithme de Twitter, et comment fonctionne-t- il? Pour aller vite, cet algorithme est un logiciel qui évalue les tweets selon divers critères, puis choisit d’en faire figurer une petite sélection pour chaque utilisateur au sommet de sa page quand il se connecte à l’application. Le reste du fil Twitter reste organisé en chronologie inversée, du moins pour l'instant. Pour les curieux (et ceux qui s’interrogent), voici la version longue –la première présentation du fonctionnement de l'algorithme, tel que j’ai pu l’entrevoir.

Quelques éléments de l’algorithme dévoilés

Dès que vous ouvrez votre application ou votre page, Twitter rassemble et évalue rapidement chaque tweet récent de chaque personne que vous suivez et attribue à chacun un score de pertinence. Ce score est fondé sur un large éventail de facteurs, allant du nombre de favoris et de retweets qu'il a reçu, à combien de fois vous avez interagi avec son auteur ces derniers temps.

Dans le même temps, l'algorithme évalue une série d'autres variables –comme le temps qui s’est écoulé depuis votre dernière visite, le nombre de personnes que vous suivez, ou vos habitudes individuelles sur Twitter– afin de déterminer exactement comment ces scores affectent ce que vous voyez dans votre fil. (Tout cela se déroule naturellement à votre insu.)

Les effets de l'algorithme peuvent prendre différentes formes dans votre flux, mais la «timeline classée» et «Vous pourriez aimer» (VPA) en sont les ajouts les plus notables. La réorganisation chronologique est ce qui était censé provoquer la fin du Twitter que nous aimions. Visitez le site ou ouvrez l'application au bout de quelques heures d’éloignement, et le sommet de votre flux sera semblable à ce qu’il était il y a un an: une série de tweets répertoriés dans l'ordre chronologique inverse. Mais regardez l’heure de publication et vous remarquerez que ces tweets ne sont pas aussi récents que vous pouviez l’imaginer. Le premier pourrait avoir été posté il y a 10 ou 15 minutes. Faites défiler quelques tweets vers le bas, et vous pourriez voir un tweet publié il y a une heure ou plus. Voilà donc les fameux tweets que l’algorithme de Twitter a décidé de classer pour que vous puissiez les voir en premier.

Si Twitter ne divulguera pas tous les éléments pris en compte pour produire ce classement –«il en a des milliers», m’a dit un porte-parole de la compagnie– cette dernière en a tout de même dévoilé quelques-uns. Parmi eux:

Gadget 

Les tweets qui apparaissent dans cette section classée de votre fil constituent un petit aperçu des tweets que vous avez manqués depuis la dernière fois que vous avez été actif sur Twitter. Par conséquent, si vous continuez à le faire défiler, vous atteindrez bientôt un tweet publié plus récemment que celui qui est apparu en haut de votre flux. Lorsque vous atteignez ce point précis, votre fil Twitter est de retour à la normale: il affiche tous les tweets de chaque personne que vous suivez dans l'ordre chronologique inverse. Et quand vous rafraîchissez votre fil, les tweets classés disparaissent.

Le fait que l’on puisse ne pas distinguer les tweets sélectionnés du reste est fait exprès, m’a dit Rao. La société a tenté à plusieurs reprises au cours de son histoire de faire ressortir un certain nombre de tweets sélectionnés algorithmiquement du reste du fil chronologique. Mais ces tentatives ont largement échoué parce qu’elles semblent arriver comme un cheveu sur la soupe pour la plupart des utilisateurs. (Vous vous souvenez de l'onglet #Discover? La plupart des gens, non.) Ces tentatives étaient «trop gadget» selon Rao. Selon lui, la société a finalement décidé d'intégrer les tweets classés directement dans le fil chronologique de sorte qu'ils ne nuisent pas à la «vivacité» de l'expérience Twitter.

La fonction «Vous pourriez aimer», qui s'appelait autrefois «En votre absence», est antérieure à la chronologie classée et demeure sous une étiquette distincte du reste de votre flux. Étant donné son peu d’appétence pour les modules autonomes, de nombreux utilisateurs pensaient que Twitter se passeraient du VPA après avoir lancé son algorithme de classement du fil, mais la société l’a conservé comme une fonctionnalité complémentaire. Tandis que le fil chronologique classé apparaît en haut de votre flux après seulement une heure ou deux de non utilisation de Twitter, le «Vous pourriez aimer» n’apparaît que lorsque plusieurs heures ou plusieurs jours se sont écoulés depuis votre dernière ouverture de Twitter. Les tweets qui y apparaissent sont moins récents, et ils ne s'affichent pas dans l'ordre chronologique du tout. Au contraire, ils sont classés en fonction d’un score de classement. Le tweet en haut de votre boîte «Vous pourriez aimer» est systématiquement celui qui s'est classé le plus haut parmi tous les tweets de tous ceux que vous suivez depuis la dernière connexion. C'est l'équivalent, sur Twitter, de l'article en haut de votre flux Facebook.

Twitter devient une nouvelle bulle de filtre

Du strict point de vue du design, l'utilisation conjuguée, par Twitter, de la boîte VPA et de la chronologie classée est un arrangement maladroit. Mais Rao affirme qu’aucun retour utilisateur ne laisse présager que des utilisateurs trouvent cela déroutant. Le but, selon lui, est que les utilisateurs n'aient pas à se demander quel ensemble de tweets classés ils voient, ni à quelle heure, combien, ou pourquoi. L'algorithme de Twitter est censé penser à cela pour eux.

Twitter, selon John Hermann, spécialiste de la technologie et des médias, est une machine de vérité. La structure intrinsèquement publique du réseau permet relativement facilement de démystifier toutes les sortes de rumeurs virales et de désinformation qui tendent à se répandre sans contrôle sur Facebook. Mais comme Twitter a choisi de montrer aux utilisateurs les tweets qui ont le plus de résonance avec eux, le risque est que cela ait aussi pour effet de renforcer leurs préjugés et d’encourager leur construction de réalités alternatives –et que Twitter ne soit plus une agora mais un champ de bataille délimité par des tranchées.

Lors de la période électorale qui vient de s’écouler aux Etats-Unis, ceux qui cherchaient la vérité sur Twitter pouvaient encore la trouver. Mais pour bien d'autres, Twitter est devenu une machine à mentir -un lieu où les mensonges et les fausses nouvelles ont fleuri au sein de sous-communautés idéologiques isolées qui semblent habiter dans des réalités alternatives. Ce même réseau social qui avait permis d’attirer l'attention du monde sur la place Tahrir et sur Ferguson est devenu un terrain fertile pour les théories du complot comme le Pizzagate. Ce réseau, qui a donné aux opposants de Donald Trump une plateforme pour contrer sa rhétorique avec des faits, a également donné à ses partisans le pouvoir de les noyer dans une cacophonie d’injures et d'invectives. Tout cela n’a rien de vraiment étonnant: lorsque vous faites usage des habitudes passées des utilisateurs pour façonner leurs expériences futures, vous risquez de les enfermer dans des bulles qu’ils vont se créer eux-mêmes. Ce qu'Eli Pariser a appelé une «bulle de filtre».

Ce terme a été appliqué à Facebook, en raison de sa forte dépendance à un algorithme de personnalisation qui pondère chaque poste en fonction, entre autres paramètres, de la probabilité que vous cliquiez sur le bouton «j’aime.» Le Twitter old school, pouvait aussi générer des bulles de filtre en fonction des personnes que vous suiviez. Mais le fil chronologique donnait le même poids à chaque tweet, qu’il soit susceptible de vous plaire ou bien de vous heurter. Le fil chronologique réorganisé, même sous sa forme actuelle, relativement neutre, a changé tout cela. Vous avez maintenant plus de probabilité de voir certains tweets que d’autres lorsque vous vous connectez. La question est: quels types de tweets êtes-vous le plus susceptible de voir?

La part de popularité

Si les algorithmes de classement des médias sociaux sont extrêmement difficiles à perfectionner, il n'est pas très difficile d'améliorer une approche purement chronologique quand l’objectif est de générer de l'engagement. Sans algorithme, les utilisateurs peuvent se connecter et voir, en haut de leur fil un tweet de Farhad Manjoo, journaliste spécialisé en nouvelles technologies, qui a pourtant provoqué beaucoup moins d'engagement que ses tweets typiques. Mais même un système de classement rudimentaire peut assurer que les utilisateurs soient plus susceptibles de voir passer une blague virale du comique Dan Amira, rediffusant un mème populaire, et qui a généré beaucoup plus d'engagement.

La grande question, cependant, est de savoir comment un algorithme modifie le terrain de jeu global au sein duquel les tweets ont tendance à s'épanouir, et dont le flétrissement sur la vigne. S’il est une personne qui a, très certainement largement profité de ce classement du fil chronologique, c’est bien Donald Trump. Il n'a peut-être pas gagné la présidence en raison de Twitter, mais il est difficile d'imaginer comment sa stratégie de campagne aurait pu réussir sans le réseau. Tourné en ridicule et dédaigné par les médias traditionnels, Trump a utilisé la plateforme comme un mégaphone, contournant les filtres éditoriaux pour s'adresser directement aux électeurs, avec ses propres mots –et avec ses propres faits. Chacun de ses tweets étant partagé des dizaines de milliers de fois –et certains bien plus encore– le compte Twitter de Trump est devenu un organe des médias à part entière, susceptible de marquer le tempo de l’information politique quotidienne. S’il n'existe aucune donnée sur le rôle exact de l'algorithme, il n’est pas difficile d’imaginer que les tweets de Trump se sont régulièrement retrouvés au sommet des fils Twitter de ses partisans, permettant ainsi de s’assurer que son message atteignait un public beaucoup plus large qu’avec l'ancien système.

Et il n’y a pas que ses fans. Avant l'algorithme, j'avais l'habitude de ne voir les tweets de Trump que lorsqu’il les publiait alors que j'étais en ligne ou un peu avant. Ils déclenchaient une soudaine cavalcade de retweets et de commentaires dans mon fil, mais tout cela disparaissait assez vite. Maintenant, les tweets du président –dans leur forme originale et non filtrée– apparaissent régulièrement au sommet de mon flux, même s'il les a publiés il y a quelques heures. J'en vois au moins un presque tous les matins lorsque je me connecte où lorsque je me prépare à monter dans le métro pour aller au travail. Il s’y ajoute souvent une réponse tranchante ou intelligente en provenance de personnes que je suis. (Récemment, Twitter a également commencé à utiliser un algorithme pour ordonner les réponses aux tweets populaires, donnant lieu à une sorte d'industrie artisanale des premières réponses, qui atteignent une partie substantielle de l'audience du tweet original.)

Les tweets de mes adversaires s'estompent

Cela a-t- il amélioré mon expérience Twitter? Dans l'ensemble, je dirais oui. Les tweets de Trump et les commentaires qui les entourent, pour le meilleur ou pour le pire, font partie des raisons qui me poussent à me connecter à Twitter. L'algorithme de Twitter est même parvenu à le détecter, alors que je n’en like presque jamais.

(C'est peut-être parce que je cite parfois ces tweets ou que j’y réponds, ou peut-être parce que tant d'autres personnes sur Twitter d'interagissent avec eux.) En faisant en sorte que je puisse voir les tweets de Trump sans avoir à les chercher, le logiciel du fil Twitter fait le travail que Rao lui demande. Je suis informé de ce qui se passe dans le monde, ou du moins dans la partie du monde qui me concerne le plus généralement. D'autre part, les commentaires qu'il me montre sur les tweets de Trump –et sur la politique en général– proviennent presque toujours de la gauche. Il ne fait guère de doute que cela s’explique par les gens que j'ai choisi de suivre: la plupart d'entre eux sont des libéraux (un terme qui désigne la gauche aux États-Unis, NdT).

Pourtant, j'ai également pris soin au cours des années de suivre un certain nombre de personnes avec lesquelles je suis en profond désaccord sur le plan politique. Ils sont généralement dans la mouvance de la droite modérée, celle du #NeverTrump, mais certains soutiennent le président. Leurs tweets m'ennuient souvent, me dérangent quelquefois, et il arrive qu’ils me fâchent. Mais je continue de les suivre car il est important pour moi que mes flux Twitter ne m’isolent pas tout à fait des points de vue opposés aux miens. J’ai peu souvent aimé leurs tweets et je les ai rarement retweetés, sans parler de cliquer sur leurs liens. Mais je les lis, et, dans l'ensemble, je les trouve indispensables.

Fait intéressant, l'algorithme du fil de Twitter semble ne pas s’intéresser à ce sujet. Pour une raison que j’ignore, les tweets des conservateurs ne semblent pratiquement jamais arriver dans ma chronologie classée ou ma boite VPA. Ce qui a des implications qui vont bien au-delà de mes propres tentatives de me nourrir de manière équilibrée auprès des médias.

Si vous êtes un homme de droite qui regarde Fox News et lit Breitbart, vous pouvez encore suivre une poignée de grands médias sur Twitter. Mais si vous avez tendance à ne pas les liker ou retweeter leurs tweets, le logiciel de Twitter pourrait bien décider que vous n'avez pas vraiment envie de les voir dans votre fil. Pour stimuler votre engagement, il pourrait plutôt vous servir de plus en plus de tweets de la même poignée de personnes dont vous aimez les tweets et que vous retweetez le plus. Dans ce sous-ensemble, Twitter pourrait encore davantage mettre en avant les tweets qui sont les plus aimés et retweetés par d'autres, qui pensent déjà comme vous. Avoir quelques amis qui croient dur comme fer au Pizzagate pourraient transformer votre fil twitter en torrent de théories du complot.

Mais la bonne nouvelle, c’est que Twitter en a parfaitement conscience, contrairement à la manière dont Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, semblait traiter les critiques sur les lacunes de sa propre plateforme dans le sillage immédiat de l'élection. Les gens de Twitter m’ont assuré que la compagnie s’intéressait de près à ce problème et travaillait activement à atténuer ce potentiel de l'algorithme à renforcer les biais de chacun.

Les tweets utiles que vous aviez du mal à trouver... avant

Voilà pourquoi l’algorithme ne se contente pas de prendre en considération les retweets et les favoris. Un porte-parole de Twitter m'a expliqué qu'un résident de la Bay Area en Californie peut, par exemple, ne pas avoir la moindre interaction avec le compte Caltrain (une compagnie de transport) qu'elle suit pour être prévenue des éventuels problèmes de circulations sur ses lignes. Mais le logiciel de Twitter peut se rendre compte, avec le temps, qu'elle a tendance à faire défiler son fil Twitter jusqu’à atteindre un tweet Caltrain avant de passer à autre chose. L’algorithme pourrait alors s'assurer de lui montrer tout tweet important de Caltrain dans son fil chronologique organisé pendant les heures où elle est susceptible d’emprunter son réseau.

Rao m'a affirmé que Twitter effectue également des enquêtes qualitatives destinées à compléter ses données sur le comportement des utilisateurs, afin de faire le distinguo entre ce que l’équipe appelle «la salade» (comme les tweets de Caltrain) et «les beignets» (les tweets idéologiques susceptibles de vous intéresser). Pourtant, il est clair pour quiconque utilise Twitter régulièrement que les tweets politiques (les beignets, donc) sont désormais bien plus viraux que par le passé et que l’on a tendance à voir davantage de tweets des personnes avec lesquelles on interagit le plus. Dans un climat politique aussi polarisé, les implications potentielles pourraient être terribles –non pas à cause de l'ampleur de Twitter, mais parce que les gens au pouvoir à Washington, à Hollywood et dans les médias sont parmi ceux qui l'utilisent le plus.

Rao m’a également dit que la société a remarqué cette homogénéité dans le classement, et a déjà modifié son algorithme pour tenter d'y remédier. Jusqu'à présent, a-t-il ajouté, les données suggèrent que l'injection de plus de diversité dans les fils des utilisateurs pourrait avoir de bons effets en termes d’engagement. Si cela se vérifie, il s’agirait là d’une bonne nouvelle pour l'entreprise et ses utilisateurs. L'histoire récente est riche d’exemples illustrants l’intérêt que peuvent avoir les entreprises de technologie à ne pas s’aligner parfaitement avec la société. À un moment où Twitter cherche désespérément un second souffle –la compagnie a lancé de multiples produits de live-streaming et révisé sa politique de lutte contre le harcèlement espérant ainsi augmenter le nombre stagnant de ses utilisateurs et débarrasser son réseau des comptes les plus nocifs et insultants– donner à l'algorithme davantage de contrôle sur les flux des utilisateurs est le prochain mouvement logique. Un pari risqué, certes. Mais pour Twitter, à ce stade, le principal risque est celui de l’inaction.

Pourtant, si une personnalisation toujours plus grande est la meilleure réponse aux problèmes financiers de Twitter, il est peu probable qu’elle soit la meilleure réponse aux malheurs d'un écosystème médiatique dans lequel toutes les nouvelles sont devenues les «fake news» de quelqu’un d’autre. Proposer les tweets des gens ayant des points de vue contraire au vôtre ne peut tout simplement pas permettre des gains massifs en termes d’engagement, pour des raisons qui tiennent essentiellement à la nature humaine –et que l’on ne peut pas changer d’un coup de baguette magique. Mais d’un autre côté, les principales alternatives à Twitter en tant que source d’information –Fox News, CNN, Facebook, et les autres– traversent toutes des crises de crédibilité et de perception, dues en partie aux incitations perverses de leurs modèles économiques et médiatiques respectifs. Si Twitter a raison de dire que ses utilisateurs apprécient une certaine diversité de points de vue dans leurs flux –et s’il souhaite sérieusement être un lieu où les gens viennent pour obtenir de l'information plutôt que des divertissements ou une dose d’endorphine– alors un Twitter même automatisé serait sans doute mieux que pas de Twitter du tout.

Will Oremus
Will Oremus (143 articles)
Journaliste