Science & santé

La bioéthique a-t-elle encore un sens?

Peggy Sastre, mis à jour le 20.04.2017 à 16 h 45

Alors qu'une marche des sciences se tient le 22 avril aux États-Unis pour refuser la mise au pas politique de la science par le trumpisme, et en Europe par solidarité, Peggy Sastre, tenante d'une «morale minimale», défend une ouverture maximale du champ des possibles.

Montage de deux photos: à droite, la brebis DOLLY née d'un clonage en février 1997 et à gauche, la brebis POLLY, née également d'un clonage en juillet de la même année à l'Institut Roslin d'Edimbourg. COLIN MCPHERSON / AFP

Montage de deux photos: à droite, la brebis DOLLY née d'un clonage en février 1997 et à gauche, la brebis POLLY, née également d'un clonage en juillet de la même année à l'Institut Roslin d'Edimbourg. COLIN MCPHERSON / AFP

Le 22 février 1997, le monde s’affole pour une brebis. Oh, bien sûr, la moutonne n'est pas banale. Elle n'a pas poussé son premier bêlement dans une étable ou sur de verts pâturages, mais dans le laboratoire de Ian Wilmut et Keith Campbell, chercheurs de PPL Therapeutics, une entreprise bio-pharmaceutique écossaise spécialisée dans l'élaboration de protéines humaines. Qu'importe sa nature eucaryote, la brebis n'est pas issue de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde: elle a trois mères (une pour l'ADN, l'autre pour l'ovule dénoyauté et la troisième pour la gestation), pas de père et elle aura exigé, pour venir au monde, la conception de plusieurs centaines de blastocytes et d'une trentaine d'embryons dont elle est l'unique survivante. Et parce qu'elle a été engendrée à partir de cellules de glandes mammaires, elle s'appelle Dolly, en hommage à Dolly Parton, la plantureuse superstar de la country. Il s'agit du premier mammifère cloné de l'histoire.

Tout de suite, la question pousse sur toutes les lèvres et tous les gros titres: si on a réussi l'exploit avec une brebis, quand peut-on prévoir son application à l'humain? Après le premier «bébé éprouvette» né en 1978, notre syndrome de Prométhée (ou de Frankenstein) semble ici passer un nouveau palier, voire changer de paradigme. L'humanité n'en est plus à «copier» la nature, dans ce qu'elle aurait de plus fondamental –la reproduction–, mais elle la met cul par-dessus tête et chamboule «l'ordre du vivant» à la centrifugeuse. De main d'homme, il est possible de créer des processus et des organismes biologiques inconnus de la biologie. Des espèces à la reproduction sexuée –avec le brassage génétique qui la caractérise– sont désormais multipliables à l'identique, comme le font les bactéries ou certains végétaux.

L'émergence de la bioéthique

En histoire, il est commun de ne pas river les démarrages de siècles sur une stricte mathématique calendaire. Le XXe siècle serait ainsi né à Verdun, au cœur de la boucherie des tranchées, le XXIe à New York, dans le sillage d'un avion qui s'écrase sur des tours jumelles. En sciences, c'est à peu près pareil, sauf qu'on aime bien (c'est compréhensible) se la jouer précurseur. Dans ce domaine, l'œil du millénaire s'ouvrira à l'annonce de l'existence de Dolly, sept mois après sa naissance, le 5 juillet 1996. Une nouvelle ère s'accompagnant d'un nouvel outil conceptuel, dont l'importance grandit dès les années 60: la bioéthique, visant à s'assurer qu'un tel cortège de promesses et de révolutions –on parlerait sans doute aujourd'hui de «disruptions»– reste dans les clous et n'arrache pas toutes les pages du «grand livre de la nature» pour les jeter en l'air avant d'en faire un feu de joie.

Fin 1997, l'UNESCO proclame la Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l'homme, adoptée l'année suivante par l'Assemblée générale des Nations Unies. Quatre ans plus tôt, la France devenait l'un des premiers pays au monde à se doter d'un arsenal législatif, régissant notamment «l'utilisation des éléments et produits du corps humain», pour introduire officiellement le terme de «bioéthique» lors de sa première révision, en 2004. Aujourd'hui, après une seconde révision en 2011, puis un amendement en 2013, ces lois intégrées dans le Code de la santé publique interdisent (entre autres) le clonage, qu'il soit reproductif ou thérapeutique, entravent la recherche sur l'embryon et les cellules souches embryonnaires, et empêchent les personnes seules et les couples non-hétérosexuels d'avoir recours à la procréation médicalement assistée. Soit, dans ce domaine, l'une des législations les plus restrictives du monde occidental.

Contrôler l'avenir ou les hommes

Contrairement à l'éthique médicale classique, qui contrôle la pratique des médecins et des chercheurs en fonction de réalités tangibles –les expérimentations nazies en étant le parangon– le but avoué de la bioéthique consiste à capturer un avenir par définition incertain en postulant des principes immuables, capables d'encadrer la marche du progrès scientifique et de réguler toute innovation biotechnologique impliquant l'humain. Une sorte de parapluie législatif prêt à se déployer sur n'importe quelle avancée, n'importe quelle découverte, même et surtout si elle n'existe toujours pas, comme le clonage reproductif.

Si les sciences biologiques ne cessent de rogner les différences qui ont pu, à tort, nous distinguer du reste du règne animal, difficile de nier que notre espèce semble se caractériser par une proportion significative d'individus congénitalement incapables de se satisfaire de leur sort. Il est vrai qu'énormément d'animaux cherchent à rendre leur environnement plus commode, plus favorable à leur existence. Que c'est là l'un des enseignements majeurs de la théorie de l'évolution: toute vie se tisse dans les jeux de conflits et de coopérations entre un milieu et les organismes qui le peuplent et le constituent. Que la frontière entre nature et culture n'aura jamais été aussi molle et mouvante, jusqu'à n'avoir aujourd'hui quasiment plus aucun sens autre que méthodologique. Reste que sans forcément invoquer une potentielle unicité de l'humain, notion fondamentalement temporaire, il semble y avoir quelque chose d'un peu plus fort chez Homo sapiens dans cette volonté de modeler le monde et de se façonner lui-même à l'image de ses désirs et de ses intérêts.

L'humanité ne se divise pas tant entre ceux qui creusent et ceux qui tiennent le flingue, qu'entre ceux qui voudraient toujours aller voir ce qui se cache derrière le mur de l'impossible et ceux qui feront tout pour les en empêcher

Sauf que cette soif de connaissances à des fins de transformation et d'amélioration du réel est loin de plaire à tout le monde. L'humanité ne se divise pas tant entre ceux qui creusent et ceux qui tiennent le flingue, qu'entre ceux qui voudraient toujours aller voir ce qui se cache derrière le mur de l'impossible et ceux qui feront tout pour les en empêcher.

Il y a eu le pithécanthrope qui voulait sortir de sa grotte et ses congénères qui lui barrèrent la route –c'était pour son bien, le tonnerre grondait, il ne fallait pas agacer les dieux. Le primate qui s'est mis à grignoter une feuille d'Aspilia rudis pour se protéger des parasites, quand son frère courbait l'échine sous la fatalité de son prurit –parce que la souffrance est mère de vertu et, si ça se trouve, la punition méritée.

Telle qu'elle a été conçue, et telle qu'elle est toujours mise en œuvre, la bioéthique est un des symptômes les plus paroxystiques de cette opposition. Construite autour de valeurs religieuses et par là même intrinsèquement hermétiques au pluralisme éthique, culturel et axiologique caractérisant aujourd'hui nos sociétés de plus en plus ouvertes et interconnectées, elle est l'outil d'un camp conservateur, essentialiste –estimant certaines caractéristiques essentielles à la définition de l'humain–, souvent technophobe. L'arme de ceux qui ne peuvent vivre sans «repères» et, surtout, sans les imposer à autrui.

A l'heure où le XXIe siècle approche de sa vingtaine –âge de raison, s'il en est–, il est plus que temps de s'interroger sur la validité de ce cadre normatif, qui me semble contraire non seulement aux principes d'autonomie et de liberté individuelle –permettant à tout un chacun de fixer soi-même les conditions de sa propre vie–, mais entravant aussi la course du développement scientifique par une perversion du principe le plus indiscutable (parce le plus raisonnable) de l'éthique médicale: ne pas faire de mal. Débordant de règles simples et assez facilement universalisables, la bioéthique se conçoit aujourd'hui comme un objet largement métaphysique et essentialiste, imposant le respect de valeurs religieuses en général et judéo-chrétiennes en particulier –comme la «dignité» ou encore la «potentialité de la personne humaine». A ce titre, elle n'est peut-être plus adaptée à l'accélération de la mondialisation scientifique, où interviennent de nouveaux acteurs aux morales et aux modes de penser parfois contradictoires avec ceux en vigueur dans les pays occidentaux. Elle n'est peut-être plus non plus en phase avec la mondialisation tout court, avec des sociétés de plus en plus sécularisées et de moins en moins culturellement homogènes et qui, pour fonctionner en toute «coexistence pacifique», exigent la mise en œuvre de critères moraux les moins prohibitifs possible.

L'alternative n'est évidemment pas la dérégulation totale de la recherche et des pratiques, et encore moins l'éradication de la bioéthique, mais bien sa reconstruction sur une charpente éthique minimaliste. Une parcimonie morale orientée par une perspective déontologique –où le respect du droit de chacun de choisir librement ce qu'il fera de sa propre vie ou de son propre corps est ce qui compte par-dessus tout–, garante de la justice et de l'équité, et faisant primer la sécularité du consentement éclairé sur des concepts camouflant difficilement leur nature religieuse et les prétentions théologico-politiques qui vont avec.

État, bios, ethos

La bioéthique associe deux concepts, le bios et l'ethos. Le bios –la vie–, appartient au domaine de la connaissance, c'est-à-dire des jugements de fait ordonnés par la science. Pour savoir ce qu'est la vie, nous devons nous tourner vers ceux qui l'étudient et l'expliquent, en l’occurrence les biologistes. En l'espèce, le XXe siècle a totalement bouleversé notre vision du vivant, à travers des disciplines scientifiques issues de la théorie de l'évolution. Avec les progrès de la biologie moléculaire, du génie génétique ou encore des neurosciences, le XXIe ne cesse d'accentuer et d'accélérer ces bouleversements.

L'ethos –le comportement et l'appréciation qui lui est portée–, appartient au domaine de la croyance, c'est-à-dire des jugements de valeur alimentés par le désir. On juge tel comportement bon ou mauvais en fonction de la conception personnelle que l'on se fait du bien. Le «bien», le «bon» et le «mauvais» sont ici relatifs à notre bagage individuel, familial, religieux, culturel, imaginaire, qui se transforme en désir, c'est-à-dire en projection de soi dans un monde idéal. La vérité ou la fausseté d'un tel désir ne se démontrent pas, parce qu'elles n'existent pas.

Et à ce titre, la bioéthique contemporaine pose au moins deux problèmes.

Le premier relève de la pluralité irréductible des jugements de valeur, ce que Max Weber qualifiait de «guerre des dieux». En dernier ressort, nos visions du bien diffèrent. Non pas dans les grandes lignes, qui relèvent d'interdits et d'impératifs universels ancrés dans les différentes sédimentations évolutives constituant notre «nature humaine», mais dans les détails, objets de la philosophie pratique et morale. Un rationaliste athée et un catholique fervent ne pourront jamais s'accorder sur le bon comportement à adopter face à un embryon. C'est ainsi, et ni l'un ni l'autre n'est en droit d'imposer sa vision du bien –et de la bonne attitude– à l'autre ou à l'un.

Le second écueil a trait au conflit entre la connaissance, qui nous renseigne sur le bios, et la croyance, qui nous guide sur l'ethos. On oppose parfois une connaissance «neutre» et une croyance «engagée». Mais les progrès de nos connaissances ne restent pas sans effet sur le contenu de nos croyances. A l'heure actuelle, il est difficile de croire que la terre est plate, comme il sera compliqué de croire demain qu'un enfant n'est est pas un s'il n'est pas le fruit d'un «papa et d'une maman». De plus, la définition même des termes du débat bioéthique (les «statuts» de l'embryon, du fœtus, la prohibition des clonages, les «manipulations» génétiques, et ainsi de suite) se fait à partir de connaissances réelles, pour autant que ce débat se tienne sous des auspices argumentatives rationnelles. Or, cette connaissance part d'un présupposé matérialiste (ou anti-métaphysique) contraire, si ce n'est hostile, à bon nombre de croyances, en particulier religieuses.

Le conflit connaissance-croyance se pose aussi de manière très concrète. L'exemple le plus évident est la question du clonage thérapeutique des embryons. Certains, au nom de leur croyance (l'embryon est plus qu'un ensemble organisé de cellules en croissance, il est animé par un souffle divin dès la fécondation, etc.), souhaitent interdire des procédures utiles à la connaissance (par exemple, cloner des lignées embryonnaires permet de comprendre le processus de différenciation cellulaire). Lorsque cette conviction devient loi, comme c'est aujourd'hui le cas avec l'arsenal bioéthique, cela signifie tout simplement que la croyance prime encore sur la connaissance, malgré la rationalité et la laïcité supposées de notre pays et de ses institutions.

La bioéthique peut légitimement avoir une vocation consultative et délibérative, où s'expriment à la fois la diversité des croyances et l'état de nos connaissances. Mais pourquoi devrait-elle être normative?

Ces deux problèmes du rapport croyance/connaissance en bioéthique sont d'autant plus saillants d'un point de vue politique et juridique. La bioéthique peut légitimement avoir une vocation consultative et délibérative, où s'expriment à la fois la diversité des croyances et l'état de nos connaissances. Mais pourquoi devrait-elle être normative? Dans nos démocraties désormais aussi individualistes que pluralistes, l'État doit-il encore être porteur d'une conception particulière du bien, comme c'était le cas dans les sociétés traditionnelles prémodernes? La loi devrait se contenter de garantir le juste et de réguler les pratiques en vue d'assurer le respect des droits fondamentaux des individus, facteurs de paix et de concorde sociales. Aux individus d'effectuer ensuite les choix de vie correspondant à leurs désirs, leurs intérêts, leurs goûts, etc.

Nos connaissances scientifiques n'auront jamais été aussi mobiles et leur mutabilité n'aura jamais été aussi rapide –une accélération qui promet d'ailleurs de s'accroître ces prochaines décennies. Vouloir la réguler par des principes faussement immuables et vraiment relatifs à des croyances particulières me semble un combat perdu d'avance.

La «dignité humaine»

«C'est avec l'unité du cœur que j'essayerai de vous parler. Je suis heureuse d'avoir pu prier quelques instants avec vous. Le Seigneur nous a appris que lorsqu'il y a un désastre et qu'on est dans son champ on ne retourne pas chez soi. Si on est sur le toit de sa maison, on ne redescend pas mais on prend ce qui est essentiel. Aujourd'hui, dans une société où nous perdons nos repères, nous avons le sentiment de la gravité des problèmes et je crois entendre, comme responsable politique: “ne retourne pas dans ta maison, mais prend l'essentiel qui est la défense de la vie”».

Ainsi débute une conférence intitulée La bioéthique: un enjeu de société», donnée par Christine Boutin au Centre Évangélique de Lognes, le 15 novembre 1994, quelques mois après la promulgation des premières lois bioéthiques françaises. A l'époque, Boutin est députée de la 10e circonscription des Yvelines. L'année suivante, elle accédera à la «célébrité» pour son opposition au PACS, en brandissant notamment une bible en pleine Assemblée nationale. Dans son livre paru la même année, Le mariage des homosexuels, elle s’inquiétera: «où placera-t-on la frontière, pour un enfant adopté, entre l'homosexualité et la pédophilie?». Aujourd'hui, après avoir quitté la présidence du Parti chrétien-démocrate en 2013, elle est une compagne de route de la Manif pour tous, dont la collusion avec des intérêts religieux n'est plus à démontrer.

Faisons une expérience de penser et imaginons trois minutes qu'un député (ou autre représentant de la Nation française et de la République indivisible, laïque, démocratique et sociale qui va avec) de confession musulmane ait tenu ce genre de propos (adaptés à sa sauce islamique). Qu'ils les aient tenus durant son mandat, en tant qu'élu, et ce à quelques mois de l'adoption d'un arsenal juridique non seulement des plus favorables à ses valeurs, mais s'imposant de fait à une proportion non négligeable d'individus ne les partageant pas? Lançons même les mots qui font peur: que serait-il advenu si la France avait promulgué des lois ne se contentant pas d'être compatibles avec la charia, mais entendant régenter l'existence –dans ce qu'elle peut avoir de plus «intime», vu qu'il est notamment question de corps et de procréation– de personnes ne voulant absolument pas la mener selon de tels principes? Soit parce qu'ils n'ont pas la même religion, soit parce qu'ils s'en foutent, soit parce que tout ce qui peut bien leur passer par la tête pour refuser de telles injonctions théologico-politiques. Oui, les polémiques (et à raison) auraient été assurées. Reste que le 29 juillet 1994, date à laquelle le catéchisme est officiellement entré dans notre droit, pas grand monde n'est descendu dans la rue pour battre le pavé du poids de son indignation.

Pourtant, quelques secondes plus tard lors de cette même adresse, Christine Boutin n'aurait pas pu être plus claire sur sa position, lorsqu'elle déclare ne pas avoir «choisi» sa carrière politique, mais d'y avoir été portée par Dieu:

«Vous avez eu l'amabilité de parler de courage par rapport à des prises de position, mais je n'ai eu aucun courage, j'ai simplement pensé que le Seigneur m'avait mis dans cette vie politique pour qu'une voix se lève par rapport à la vérité et à l'exigence du respect de la vie depuis la conception jusqu'à la mort naturelle».

Pendant une bonne heure, elle déroulera ensuite son argumentaire, à base d'effroi et de vertige (sans doute le même qui la fera tomber dans les pommes lors d'une manifestation hostile au mariage homosexuel quasiment vingt ans plus tard), justifiant son «combat» pour une bioéthique lavant l'affront de la légalisation de l'IVG, pour le respect de la «personne humaine» et de surtout de sa «dignité». Soit un «concept inutile» car redondant: il ne signifie rien d'autre «que le respect d'une personne ou de son autonomie», pose Ruth Macklin, professeure d'éthique médicale au Albert Einstein College of Medicine de New York. Steven Pinker le juge, quant à lui, tout simplement «stupide». Et si on peut raisonnablement penser que beaucoup de gens savent à peu près ce qu'ils mettent dans leur «dignité», le fait est que les définitions différentes de ce même concept, et l'importance qu'on peut lui attribuer, courent aussi les rues. A titre tout personnel, je ne l'ai jamais cherchée, ni trouvée, et je vis parfaitement sans. Ce terme, ce qu'il désigne, n'a pour moi aucun sens, aucune valeur.

Le truc, c'est que je suis le genre d'athée rationaliste mentionné plus haut. Que vous me laissiez trente ans en tête à tête avec Christine Boutin n'y changera rien: jamais nous tomberons d'accord sur la manière dont nous envisageons la vie, un embryon –«le petit d'homme», pour reprendre sa formule–, ce qui «fait» un être humain, etc. Mais cela n'a aucune importance. L'éthique minimale a justement été conçue pour nous permettre, à toutes les deux et à tous les autres qui pourraient y assigner (ou non) d'autres valeurs, de coexister sans nous finir à coup de gourdin. Parce que ce cadre moral est le seul à nous autoriser, à elle comme à moi, à mener notre vie comme bon nous semble, qu'importe que les principes –ou l'absence de principes– qui les sous-tendent soient radicalement contradictoires. Que Christine Boutin ne veuille pas donner ses embryons à la recherche, c'est son droit le plus strict, mais pourquoi peut-elle m'empêcher d'offrir les miens à l'avancement de la science? Et qu'en sera-t-il lorsque ces embryons seront conçus à partir de gamètes de synthèse? Devra-t-on encore tolérer les limitations ordonnées par une législation qui leur assigne, par défaut, un projet parental?

A l'heure actuelle, notre arsenal bioéthique est construit sur une vision maximaliste de la morale –ce qui vaut pour certains doit être appliqué à tous. Ce qui ne me semble tout simplement plus viable, eu égard à l'état de notre société et du monde qui l'entoure.

Peggy Sastre
Peggy Sastre (30 articles)
Auteur et traductrice
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