France

Développer le bilinguisme oral et écrit à l’école primaire et au collège

Agnès Florin, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 55

Affirmer que «la langue de la République est le français» comme le fait la Constitution, empêche-t-il de développer le plurilinguisme des enfants et la maîtrise des langues familiales et des langues «étrangères»?

©WeDoData

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On sait que depuis longtemps les niveaux de compétences des élèves français dans les langues n’atteignent pas les objectifs fixés dans les programmes et qu’ils sont inférieurs à ceux de leurs homologues des autres pays européens[1]. L’enquête réalisée dans 14 pays européens, auprès de collégiens et lycéens âgés de 14 à 16 ans, révèle des écarts très importants entre les pays. Quand Malte et la Suède présentent les meilleurs résultats, avec plus de 80 % des élèves compétents dans leur 1ère langue étrangère (l’anglais), la France et l’Angleterre présentent les plus mauvais, avec des taux respectifs de 14 % (anglais 1ère langue étrangère) et de 9% (français 1ère langue étrangère).

Par ailleurs, la France a peu reconnu jusqu’à une date récente l’intérêt des langues régionales, des langues familiales, y compris les langues de l’immigration. La focalisation exclusive sur la langue française, comme seule langue d’enseignement reconnue et enseignée[2], en dehors de langues «étrangères», occulte les besoins et l’intérêt même des centaines de milliers d’enfants disposant de compétences dans ces langues qui constituent une part de leur identité : apprendre ces langues et les utiliser constitue un droit fondamental, comme le souligne le Cadre européen commun de référence pour les langues[3].

Pourquoi ça doit changer?

La majorité des êtres humains à la surface du globe est plurilingue. Le plurilinguisme est un avantage pour la circulation des personnes d’un pays à l’autre, la compréhension mutuelle et l’insertion professionnelle, les besoins en compétences linguistiques devenant de plus en plus importants.

Pouvoir développer ses compétences dans sa langue d’origine est aussi une condition nécessaire pour développer ses compétences en français[4]. Le bilinguisme précoce constitue un avantage pour les enfants : il favorise l’apprentissage ultérieur d’autres langues, la créativité et l’empathie[5].

La diversité des langues constitue une richesse culturelle à préserver.

Comment faire?

- Favoriser l’apprentissage et le maintien des langues familiales en valorisant leur usage, dès l’âge préscolaire, par les professionnels de l’éducation qui en sont locuteurs : qu’ils puissent les utiliser dans les échanges quotidiens avec les enfants qui leur sont confiés (exemple de l’Allemagne) ; développer les programmes d’immersion[6].

- Développer les pratiques orales bilingues à l’école primaire, et pas seulement une ou deux heures par semaine, en valorisant les compétences linguistiques des enseignants dans une autre langue que le français, en utilisant régulièrement, parmi les supports pédagogiques de différents enseignements, des documents écrits (affiches, magazines, livres, courriers, etc.) ou des enregistrements en langue étrangère (CD, DVD).

- Développer le bilinguisme oral et écrit au collège et au lycée, avec, par exemple, des cours en français et d’autres en anglais, avec des semaines intensives d’enseignement dans une langue étrangère. Organiser au lycée l’enseignement de langue étrangère en petits groupes selon le niveau de maîtrise de la langue plutôt que selon le niveau scolaire. Et au collège, chaque fois que la différenciation pédagogique s’avère une réponse insuffisante. Décloisonner les enseignements de langues en proposant chaque année un enseignement d’une autre discipline dans une langue étrangère et en développant la communication en langue étrangère dans les établissements. Favoriser l’usage de logiciels souvent gratuits pour réviser de manière ludique les leçons de langue étrangère à la maison, sans être pénalisé si les parents ne peuvent aider l’enfant.

 

1 — MEN, «Les compétences en langues étrangères des élèves en fin de scolarité obligatoire. Premiers résultats de l’étude européenne des compétences en langues 2011», DEPP, Note d’information, 2012-11. Retourner à l'article.

 

2 – Article 2 de la Constitution: «La langue de la République est le français.» Retourner à l'article.

 

3 – Division des politiques linguistiques (2005). Cadre commun de référence pour les langues. Strasbourg: Conseil de l’Europe / Editions Didier. Retourner à l'article.

 

4 – Le 1er à l’avoir démontré est Cummins, J. (1979). «Linguistic interdependence and the educational development of bilingual children», Review of Educational Research, 49, p.222-251. Les compétences en langue seconde (L2) sont partiellement déterminées par les compétences déjà atteintes en langue maternelle (L1) au moment de l’exposition à L2. Un premier seuil de compétence doit être dépassé en L1 pour éviter que l’exposition intensive à L2 ne conduise au semilinguisme ou bilinguisme soustractif (faible maîtrise de L1 et L2). De plus, si un certain seuil de compétence langagière est dépassé à la fois en L1 et en L2, le bilinguisme a des effets positifs sur les compétences cognitives supérieures (bilinguisme additif). Retourner à l'article.

 

5 – Des recherches neurocognitives récentes montrent que l’acquisition précoce de plusieurs langues a un impact sur les structures anatomiques du cerveau: Bialystok, H. (2009). Bilingualism. The good, the bad and the indifferent. Bilingualism, Language and Cognition, 12 (1), 3-11. Voir aussi: Cummins, J. (2014). L’éducation bilingue: qu’avons-nous appris de cinquante ans de recherche? In I. Nocus, J.Vernaudon, M.Paia. L’école plurilingue en Outre-mer: apprendre plusieurs langues, plusieurs langues pour apprendre. Rennes: P.U.R., 41-64. Abdelilah-Bauer, B. (2006). Le défi des enfants bilingues: Grandir et vivre en parlant plusieurs langues, Paris: La Découverte. Retourner à l'article.

 

6 – L’efficacité des programmes d’immersion de plusieurs pays (Canada, Belgique) depuis environ 25 ans a été testée. En Suède, 16% des enfants sont nés à l’étranger, 20% des élèves d’école primaire ont une autre langue que le Suédois et ce sont 146 langues différentes qui sont parlées dans les écoles (Bunar N., «Diversité, ségrégation et choix de l’école en Suède. Conférence de comparaisons internationales», CNESCO, 4 juin 2015 ). Dans les Dom-Tom, comme en métropole pour des enfants de familles bilingues arable-français, des effets à court terme de l’enseignement bilingue sur la langue d’origine des élèves et des effets différés sur le français ont été mis en évidence (Nocus I., Vernaudon J., Guimard P., Florin A., (2014). Impact du dispositif d’enseignement des Langues et des Cultures kanak sur le développement des compétences des élèves de CP suivis au CE1. in I. Nocus, J. Vernaudon, M. Paia, L’Ecole plurilingue en Outre-mer : apprendre plusieurs langues, plusieurs langues pour apprendre. Rennes : P.U.R. ; Rachidi, A., Nocus, I., Florin, A. (2013). Effets de l’enseignement de la langue arabe en classe ELCO (Enseignement des langues et cultures d’origine) sur les performances scolaires et langagières en français. Enfance, n°4, 349-372.). Retourner à l'article.

Agnès Florin
Agnès Florin (1 article)
Professeur de psychologie de l’enfant et de l’éducation
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