France

Pour des parcours professionnels aérés des enseignants

Charles Hadji, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 56

La carrière de tout enseignant doit pouvoir être rythmée par des phases d’«altérité professionnelle». Cette proposition se fonde sur un diagnostic: le métier d’enseignant est un métier difficile, synonyme de souffrance, et dans lequel beaucoup se sentent enfermés. 

©WeDoData

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Le métier d'enseignant est un métier difficile: dans un contexte marqué par la précarisation et le chômage, les conditions de travail tendent à se détériorer. Le public scolaire s’est transformé, surtout dans les zones où se concentrent les difficultés sociales et économiques (ZEP, disparues au profit des REP). Certains établissements sont devenus «ghettos». Les violences qui se manifestent dans les quartiers ont tendance à déborder dans les établissements. Les élèves, nombreux à être de niveau faible, ont des histoires tourmentées. Les actes d’indiscipline se multiplient. Les tâches de maintien d’un climat de travail propice aux apprentissages dévorent l’énergie des maîtres.

Un métier synonyme de souffrance: la «souffrance» des enseignants est devenue une réalité indéniable, bien analysée dans les travaux de Françoise Lantheaume et Christophe Hélou (La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant. Paris: PUF, 2008). Pour la rapporteure de la mission d'information sur le métier d'enseignant, présenté en juin 2012, «l’épuisement professionnel et les problèmes de santé graves d’une partie des enseignants sont… la manifestation d’une déstabilisation structurelle et collective du métier».

Un métier dans lequel beaucoup se sentent enfermés: la perspective d’exercer la même difficile fonction pendant toute une vie professionnelle décourage, d’autant plus que la plupart des enseignants n’ont connu que l’école depuis l’âge de trois ans! Les démissions d’enseignants titulaires ont doublé entre 2009-2010 et 2015-2016. Selon le Baromètre 2016 des métiers de l’UNSA éducation, 35,5% des personnels de l’éducation expriment le souhait de «changer de métier dans les prochaines années», lit-on dans Le Monde. En 2011, un jeune enseignant sur deux ne se voyait pas exercer son métier jusqu’à l’âge de la retraite.  Ainsi, alors même que l’éducation nationale peine à enrayer la pénurie de professeurs dans certaines disciplines, de nombreux enseignants en exercice ont «envie de changer d’air», et sont désormais tentés de tourner le dos à l’enseignement pour «envisager l’avenir autrement».

C’est pourquoi nous proposons de satisfaire le besoin d'«aération» en permettant  à tout enseignant de passer régulièrement par des phases d'«altérité professionnelle». Plutôt que de faciliter, par des systèmes d’indemnités, des départs volontaires qui éloignent à tout jamais du métier, il nous paraît plus judicieux d’intégrer en quelque sorte les reconversions dans les carrières enseignantes, en rythmant celles-ci par des périodes d’«altérité professionnelle». 

 Par exemple, au bout d’un maximum de dix années d’enseignement, chacun aurait droit à une période de trois années de «travail autre», qui permettrait à ceux qui le souhaitent d'«aller voir ailleurs» sans être contraints d’abandonner irrévocablement la fonction enseignante. Cette phase d’«aération» de trois ans pourrait impliquer une période de 6 mois de formation spécifique. Ce «travail autre» serait fonction de ses compétences, de ses intérêts, et des possibilités offertes par l’environnement socio-économique. Seraient envisageables (à titre d’exemples): la direction d’un établissement ; le détachement dans un service administratif (rectorat, tribunal administratif); la responsabilité d’un CDI; la responsabilité ou l’animation d’un club sportif; l’intégration temporaire à une équipe de police (police de quartier); l’intégration temporaire au sein d’une entreprise locale; etc. Pour plus de souplesse, cette mobilité pourrait être nourrie par des propositions faites par les enseignants eux-mêmes, en fonction de leur histoire personnelle, et de leurs aspirations propres. L’administration aurait l’obligation d’étudier la faisabilité de chaque projet, et de contribuer, le cas échéant, à sa réalisation. Au bout de trois ans, le retour à un poste d’enseignant serait de droit, pour la poursuite d’une carrière intégrant les trois années de «travail autre».

Charles Hadji
Charles Hadji (1 article)
Professeur émérite au laboratoire des Sciences de l'éducation, Université Grenoble Alpes