Parents & enfants

Développer la pensée critique pour lutter contre les tentations démagogiques

Gérald Bronner, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 55

Les plus jeunes s’informent essentiellement sur Internet qui véhicule toute sorte d’idées fausses et joue un rôle dans les processus de radicalisation. Face à cette situation, il faut répondre par une révolution pédagogique qui s’inspirerait de ce que nous savons de la cognition humaine afin de rendre les jeunes esprits en formation autonome face à cet océan de données.

©WeDoData

©WeDoData

Internet est un moment technologique essentiel qui bouleverse nombre de réalités sociales. Son effet le plus saillant est qu’il représente une dérégulation du marché de l’information et a permis à certaines propositions intellectuelles douteuses de se diffuser au-delà des espaces de radicalité dans lesquels elles étaient confinées, on songe par exemple aux théories du complot. Cette question est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne aussi les jeunes esprits, qui s’informent sur Internet et ont tendance à croire plus facilement que les autres classes d’âge ce qu’ils y lisent. C’est donc un enjeu fondamental, au-delà de la société française, pour les démocraties même que d’accompagner cette révolution sur le marché de l’information d'une révolution pédagogique, afin de doter ces jeunes citoyens d'une «boussole» leur permettant de s'orienter dans cet océan de données.

Le temps long de l’Education nationale est un moment idéal pour les aider non pas à se méfier de tout, mais à identifier les problèmes nécessitant une forme particulière d’esprit critique. Nous pouvons d’autant plus le faire que durant les trois dernières décennies les travaux en sciences cognitives ont permis de dessiner avec beaucoup de précision la cartographie des erreurs humaines systématiques que la littérature a coutume de désigner par le terme «biais cognitifs» [1].

Ces biais peuvent surgir dans tous les domaines de la connaissance: physique, biologie, mathématique, sciences économiques et sociales, histoire, philosophie… Pour n’en prendre qu’un exemple préoccupant [2], la théorie de l’évolution est facilement mal comprise, voire combattue. Même lorsqu’on ne la rejette pas, plusieurs études montrent que l’esprit opte intuitivement pour des interprétations finalistes du vivant, contredisant en cela la biologie darwinienne… y compris chez des enseignants [3] de SVT. Indépendamment des raisons idéologiques et religieuses de ce rejet qui peuvent constituer un aspect important du problème, les mécanismes décrits par la théorie de l’évolution se heurtent à des obstacles cognitifs qui la rendent contre-intuitive. La seule façon d’enseigner efficacement cette théorie si fondamentale pour comprendre notre monde est d’insister, par une série d’exercices répétés, sur les mécanismes qui la régissent. Le biais cognitif à l’œuvre principalement dans la résistance au darwinisme est la «négligence de la taille de l’échantillon». Il nous fait ressentir comme extraordinaires des phénomènes improbables mais qui sont cependant la production du hasard si l’on tient compte de la taille de l’échantillon duquel il est issu. En d’autres termes, si l’on a une chance sur mille de franchir un obstacle, il n’y a rien d’étonnant à réussir si l’on essaye mille fois ! Si on gomme les 999 échecs, on donne l’impression d’un phénomène remarquable. Pour faire prendre conscience de l’empire de cette illusion sur les esprits, on peut multiplier les exercices : portant, par exemple, sur les prédictions astrologiques (dont la pseudo-réussite n’est jamais rapportée au nombre colossal de prédictions fausses), puis revenir à l’exemple de la nature : si elle nous paraît si «parfaite», c’est que nous ne voyons que ses réussites, et non la masse titanesque des brouillons enfouie dans une histoire immémoriale. L’enjeu ici n’est pas seulement de comprendre la théorie de Darwin, mais aussi pourquoi elle est contre-intutive.

On pourrait encore multiplier les exercices pour permettre aux élèves d’apprivoiser, par exemple, la confusion fréquente entre corrélation et causalité (ceci en mathématique, en sciences économiques et sociales, en histoire ou même en philosophie). On pourrait aussi réfléchir de façon critique sur l’argument du is fecit cui prodest (à qui profite le crime), prologue à toutes les théories conspirationnistes. Ce point pourrait être abordé tout aussi bien en histoire, en sciences économiques et sociales qu’en philosophie. Plusieurs travaux [4] montrent qu’une stimulation correcte de l’esprit critique rend moins séduisantes certaines propositions trompeuses comme les théories du complot ou la résistance à la théorie de l’évolution. De tels apprentissages à l’école pourraient être ensuite spontanément mis en œuvre par les jeunes lors de leur utilisation d’Internet. Cette révolution pédagogique ne changerait pas la structure des enseignements traditionnels ni leur qualité, elle nécessiterait cependant de passer au peigne fin l’ensemble des programmes du cours élémentaire à l’université.

Gérald Bronner
Gérald Bronner (1 article)
Professeur de sociologie (Paris 7)