Culture

La rencontre inattendue entre une romancière et le personnage de ses livres

Elise Costa, mis à jour le 02.03.2017 à 17 h 15

Les écrivains flirtent souvent avec l’auto-fiction pour nourrir ses romans. Mais dans le cercle littéraire, une croyance proche de la superstition circule. Les romans, parfois, se vengent. Le récit fictionnel s’échapperait du papier pour s’immiscer dans la réalité de son auteur. C’est ce qui est arrivé à l’auteure Jakuta Alikavazovic lorsqu’elle est tombée nez-à-nez avec son personnage principal.

Jakuta Alikavazovic | DR

Jakuta Alikavazovic | DR

En exergue de Corps Volatils de Jakuta Alikavazovic (éd. L’Olivier, 2007), il y a ce dialogue:

John V.: (…) «Un héros tragique est un héros tragique.»
Lucas D.: Insensé – pourquoi pas un homme mort est un homme mort?
John V.: Parce que rien n’est moins vrai.

Jakuta Alikavazovic est née en 1979 à Paris. Après avoir publié des nouvelles (Histoires contre nature), elle remporte à 28 ans le Goncourt du premier roman pour Corps Volatils. En 2012, son livre La Blonde et le Bunker, Mention Spéciale du jury du Prix Wepler, est acclamé par la critique. Mis-à-part leur auteure, les deux livres ont un autre point commun. Tel un grigri, le personnage de John Volstead hante les manuscrits d’Alikavazovic –d'ailleurs, elle lui dédie le prix obtenu en 2012​. Un personnage qui s’est donné la mort  –dans une salle de bain, nous y reviendrons –  mais qui n’en finit plus d’exister. Son absence semble posséder les autres protagonistes de l’histoire. Sa veuve, surtout, lui en veut tellement qu'elle essaie de racheter toutes les photos qui existent de lui pour qu'il y ait «un peu moins de John sur terre».  En un sens, l’exergue de Corps Volatils annonçait ce qui allait arriver.

De nombreux écrivains ont couché sur papier des prophéties. En 1898, Morgan Robertson écrit Le Naufrage du Titan, l’histoire d’un navire supposément insubmersible qui coule au fond de l’océan Atlantique après avoir rencontré un iceberg. Quatorze ans plus tard, le naufrage du Titanic fera les gros titres des journaux. En 1838, Edgar Allan Poe finit Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. Il y raconte, notamment, comment un mutin est dévoré par d’autres membres de l’équipage affamés. Poe choisit pour le pauvre homme le patronyme de Richard Parker. En 1884, un jeune mousse de dix-sept ans est tué et mangé par ses compagnons de voyage qui n’ont plus de vivres à bord. Son nom? Richard Parker. L’affaire, jugée devant la Cour Britannique, fera alors grand bruit.

Une fois pensés et écrits, ces événements existent presque déjà. Et ce «presque» semble les contrarier. Si la prophétie de Jakuta Alikavazovic est moins tragique que les exemples précités, elle n’en reste pas moins troublante. Un jour, me raconte-t-elle, alors qu’elle se trouve dans une soirée, elle se rend dans la salle de bain. Elle est sobre mais en pleine ​séparation amoureuse, ce qui ​modifie peut-être sa perception du monde. Quoiqu’il en soit, elle entre dans cette salle de bain. Elle entre et face à elle se trouve le corps bien en vie de John Volstead. Qui tente de faire partir une tache de vin imprimée sur ses vêtements.

«Je l'ai reconnu à une certaine allure, à une certaine forme d'humour. Avant cela, même, à son apparence. On parle des romans mais la première fois qu'il apparaît, en fait, c'est dans la toute première nouvelle de mon tout premier recueil publié. Le premier paragraphe dit : "(...) la première fois que nous avons dansé ensemble (...) il m'a souri, et du sang teintait ses dents". Moi​,​ la première fois que j’ai rencontré John, il s’était renversé un verre de vin dessus. Il a souri et même son sourire​,​ je l’ai reconnu​ --​ le sang en moins. C'était étrange (…)  - alors que je n'ai pas de représentation physique précise en tête lorsque j'écris. En fait c'est la seule fois de ma vie où j'ai eu l'impression de reconnaître quelqu'un que, pourtant, je ne connaissais pas. J'avoue que c'était assez excitant. J'imagine que d'une certaine façon, les coups de foudre doivent ressembler à ça? C'était fascinant de le voir là, avec une liberté de mouvement, une épaisseur, un libre-arbitre (enfin j'espère pour lui). Je me sentais comme au spectacle.»

Un individu à part entière. Dans l’oeuvre d’Alikavazovic, John Volstead a une allure de présidentiable, les cheveux un peu roux, tirant sur le auburn, des mouvements à la Frank Sinatra. Il est charmant, menteur, égocentrique, auteur d’un seul ouvrage intitulé Les Narcissiques Anonymes. Il existe, dans La Blonde et le bunker, une photographie de lui en train de signer le front d’une très jolie jeune femme. Voilà le genre d’homme que Volstead est.

«Je le mangeais des yeux : c'était comme une apparition. On croit tout maîtriser et un jour, on tombe nez à nez avec ce qu'on pensait être l'une de ses créations. C'est l'une des rencontres les plus troublantes de ma vie. Je me suis déjà inspirée de connaissances, mais pas pour ce personnage-là, et je n'avais pas encore eu la preuve que la vie imite l'art, ni fait l'expérience du vertige particulier qu'il y a à se demander soudain si votre vie imite votre art à vous. D'un seul coup (alors que je passe mon temps à douter) la fiction a repris tous ses pouvoirs, comme s'il s'agissait vraiment d'une science occulte.»

Jakuta Alikavazovic poursuit:

«John Volstead, c'était un personnage ambigu dès le départ, y compris dans les émotions qu'il suscitait chez moi. (…) A la fois une figure de la puissance absolue (un homme, blanc, bourgeois, américain) et de l'impuissance abjecte (un écrivain qui n'écrit plus, un amant qui n'aime plus, un père peu paternel). A la fois, je lui trouvais une certaine séduction - et, la lui trouvant, je la lui conférais - c'est la boucle paradoxale de l'écriture. Je mentirais si je prétendais que cette rencontre n'avait rien d'érotique. (…) Je l'ai embrassé, c'est un plaisir qu'on ne devrait jamais se refuser, et je suis partie. Je n'ai jamais cherché à le revoir, je ne l'ai jamais revu.»

Cette boucle pourrait s’apparenter au Théorème de Thomas. Alikavazovic croit à une certaine porosité du réel et de la fiction «mais [n’est] pas vraiment superstitieuse». Cette première et ultime rencontre avec son personnage était certainement une manière de lui rendre sa liberté. «Ce serait bien, explique-t-elle, que les personnages accèdent à l’autonomie une fois qu’on en a fini.»

Dans Corps Volatils, le lecteur peut lire, page 28: «John appartenait à un espace flou ; d’une certaine façon, ou à certains moments, il était l’un des nôtres.»

Et si John Volstead fait partie de notre monde réel, qui nous dit que Jakuta Alikavazovic ne fait pas partie de la fiction? «L'histoire de l'art, c'est souvent l'histoire de l'arroseur arrosé. (…) Peut-être que moi, croyant être un écrivain qui tombe sur son personnage, j'étais en fait l'héroïne d'une nouvelle fantastique. Même pas l'héroïne, si ça se trouve : un simple personnage secondaire, peut-être. Qui sait.»

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Elise Costa
Elise Costa (80 articles)
Journaliste