Sports

Dans le sport français, le blues du bénévole

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.03.2017 à 17 h 09

Ces maillons essentiels de la vie des clubs et instances sont aujourd'hui en quête de reconnaissance.

FRANCK FIFE / AFP

FRANCK FIFE / AFP

Pour expliquer la récente et tonitruante victoire de Bernard Laporte qui a réussir à conquérir avec éclat la présidence de la Fédération française de rugby (FFR), une raison a été principalement évoquée: il se serait agi, là aussi, d’une sorte de vote anti système, d’une révolte du «rugby d’en bas» fatigué, semble-t-il, d’avoir été laissé pour compte loin du professionnalisme d’en haut et de sa réussite argentée.

Représentant clinquant de ce rugby professionnel, l’ancien manager du XV du France aurait paradoxalement su saisir ce malaise venu des clubs qui demandaient plus de démocratie directe pour que leur voix soit entendue et qui exigeaient surtout que soient prises en compte leurs doléances matérielles.

Une crise de confiance

Entamées après les Jeux olympiques de Rio, comme c’est l’usage tous les quatre ans, ces élections fédérales concernant notamment les sports olympiques d’été se poursuivent jusqu’à la fin mars avec, en bouquet final, le duel opposant Noël Le Graët et Jacques Rousselot pour la présidence de la première fédération de France, celle du football et de ses deux millions de licenciés. Là encore, pour jeter du sel sur les plaies, l’opposition entre les mondes professionnel et amateur nourrit les enjeux de la bataille. La présence de Jean-Michel Aulas, médiatique président de l’Olympique Lyonnais, sur la liste de Noël Le Graët alimente, par exemple, tous les commentaires et les fantasmes.

Au fil de nombre des campagnes électorales ou des scrutins qui se sont déroulés depuis des mois, un malaise a semblé remonter à la surface sans qu’il soit tout à fait nouveau, mais il est probablement plus exprimé. Le modèle associatif sportif français, qui constitue la base de tout l’édifice, traverserait une petite crise de confiance à travers une forme de désarroi perçu chez de nombreux bénévoles. Même s’il est puissamment identifié et remercié en France, le bénévole ne serait pas ou plus reconnu à la juste valeur de son implication sincèrement dévouée.

D'importantes mutations

Selon les chiffres d’Olbia Conseil, agence qui a ouvert huit débats autour du sport dans le cadre de la campagne présidentielle en cours, ce modèle est évidemment loin d’être à bout de souffle puisque le sport rassemble «317.200 associations, soit 24% de l’ensemble des associations françaises». L’âge moyen de ces associations sportives serait de 29 ans, sachant que 28% d’entre elles ont été créés depuis 2001, signe du dynamisme de la thématique «sport» au cœur de la société française. Mais ces associations, pour beaucoup d’entre elles loin d’être en lien avec une quelconque élite représentant la France dans des compétitions internationales à l’instar de la Fédération française de cyclotourisme, sont contraintes d’évoluer ou de carrément muter sans avoir le sentiment de bénéficier des meilleurs atouts pour opérer ces transformations.

En effet, les subventions issues des politiques publiques sont devenues moins généreuses quand elles ne se raréfient pas de façon inquiétante. Les nouvelles concurrences s’intensifient avec, en face des associations, des structures privées plus souples capables de s’adapter aux nouveaux modes de vie en prenant à revers des clubs plus installés, mais habitués à d’autres méthodes ou à d’autres rythmes. Quand les clubs ne sont pas contraints carrément à la disparition, comme dans la natation, avec le développement de sociétés héritant d’équipements sportifs et ludiques sous la forme de délégations de service public.

Quel statut pour le bénévole?

La numérisation nécessaire des associations ou des clubs oblige également les bénévoles-dirigeants à se former en permanence pour mieux accueillir leurs adhérents. Et les crédits alloués en la matière, notamment grâce au Centre National pour le Développement du Sport (CNDS), restent relativement maigres.

«Il existe un vrai problème de reconnaissance dans le sens de la prise en compte de certaines difficultés, admet Gladys Bézier, engagées auprès des dirigeants employeurs du sport au sein du CoSMoS, le Conseil Social du Mouvement Sportif. À travers le CoSMoS, nous allons prochainement faire des propositions et porter des préconisations dans le cadre notamment de la campagne présidentielle

Pierre Messerlin, spécialiste de ces questions chez Olbia Conseil et qui avait constitué le programme de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 pour les questions de la «vie associative», préfère anticiper le volet politique avec un certain humour. 

«Comme pour Nicolas Sarkozy en 2007, attendez-vous à voir émerger des propositions sur le “statut du bénévole” avec le risque que ces idées se perdent dans une impasse, sourit-il. C’est tout simplement très dur à mettre en place si vous souhaitez donner des avantages à des bénévoles –et encore faut-il définir quels avantages et quels bénévoles, ce qui n’est déjà pas une mince affaire. Face à Bercy et à ses rudes contraintes budgétaires, l’univers de complexité devient total

Pas sûr, donc, que se concrétise un jour la mise en place d’une idée de points «bonus» de retraite comme évoqués parfois… 

«Le bénévolat a ses limites»

Voilà 29 ans, Philippe Chatrier, président de la Fédération française (et internationale) de tennis, avait soulevé cette problématique des bénévoles dans une interview au mensuel Tennis Magazine avec les mots suivants: «Le système est en danger car le bénévolat ses limites. Il faut qu’il demeure car il est irremplaçable, par le nombre de personnes concernées et par l’état d’esprit qu’il suppose. Mais la solution moyenne, c’est d’aider les bénévoles. De les faire cohabiter avec des gens rétribués comme les animateurs même si ça pose des problèmes car les bénévoles nous disent: on pourrait être indemnisés aussi, on n’a droit à rien. C’est très compliqué

«Il est désormais plus ardu de trouver des bénévoles pour s’occuper de toute la paperasse d’une association»

Pierre Messerlin

Avec le temps, le paysage n’a guère évolué même si quelques remboursements de frais ont été rendus possibles, mais toujours dans une certaine difficulté. Et rien ne s’est véritablement simplifié pour le bénévole avec la professionnalisation des associations contraintes d’embaucher des salariés, souvent précaires, pour faire «tourner» les clubs. Cette «confrontation bénévole-salarié» est souvent mal vécue par les deux parties qui, de par leur définition divergente, ne sont pas forcément sur la même longueur d’onde. En France, c’est un constat général: le sport n’est pas encore suffisamment bien organisé pour être un bon employeur.

Zones urbaines/zones rurales

De surcroît, avec les années, le bénévole a également évolué dans sa manière de se vivre en tant que bénévole. S’il était attaché hier à une association sportive tout au long de sa vie, il est désormais plus «volage» ou à temps bien défini. Il serait devenu plus «consommateur» que «donateur» en fonction de ses propres intérêts.

«Il est très facile de trouver des bénévoles, notamment jeunes, impliqués dans l’organisation de manifestations ponctuelles comme des marathons parce que ces expériences peuvent notamment compléter un cv, mais il est désormais plus ardu de trouver des bénévoles pour s’occuper de toute la paperasse d’une association», constate Pierre Messerlin.

En partageant cette remarque, Gladys Bézier fait, elle, un léger distinguo entre les associations de zones urbaines et celles de zones rurales. «Les premières “bougent” beaucoup dans leur fonctionnement à cause de toutes les concurrences privées qui se dressent face à elles quand les secondes sont moins remises en cause en parvenant à préserver un tissu commun grâce au besoin de se retrouver entre soi dans des endroits moins peuplés», analyse-t-elle.

Des ressources dans les rouages

De son côté, le bénévole-dirigeant continue de ployer, on l’a souligné, sous le poids de responsabilités de plus en plus lourdes notamment en termes de sécurisation de ses installations avec des moyens de plus en plus rognés. Et pour les bénévoles issus des fédérations les plus riches, il existe parfois une difficulté à comprendre pourquoi l’argent, si répandu au sommet à travers un capitalisme financier galopant, ne vienne pas davantage mettre de l’huile dans leurs propres rouages.

«Dans la diffusion des ressources, il y a parfois des blocages entre les fédérations et les clubs à travers certaines structures intermédiaires, régionales ou départementales, décrypte Pierre Messerlin. Certains sièges ou centres rutilants peuvent apparaître comme des dépenses exagérées au regard des besoins réels.»

Le football, le tennis et le rugby ont été parfois pointés du doigt à ce sujet, mais ces disciplines ne sont pas les seules à faire face à des contestations.

Cet automne, l’élection à la présidence de la Fédération française de badminton a été l’une des plus baroques de la série et a mis en relief le décalage pouvant justement exister entre la base et le sommet même si le badminton est loin de rouler sur l’or. Richard Rémaud, jeune président qui avait réussi à accompagner l’essor indéniable de son sport aux quatre coins du pays en organisant au printemps derniers les Championnats d’Europe en Vendée, a été battu à la stupéfaction générale par Florent Chayet dont le but, en se présentant, n’était pas de rallier la majorité des suffrages, mais de signifier simplement un mécontentement pouvant se résumer par un «vous nous avez oublié» émis par les clubs. De manière générale, selon Gladys Bézier, «les clubs sont en attente de transparence à l’image de la société toute entière». Ce que Pierre Messerlin définit comme une «véritable tension à l’échelle des clubs».

Aujourd’hui, les associations sportives rencontrent également des soucis au niveau du renouvellement de leurs adhérents globalement plus nombreux à partir qu’à rester. En conséquence, la transmission des connaissances est devenue plus ardue quand les bénévoles-dirigeants en poste veulent passer la main. À qui donner le témoin dans les meilleures conditions en respectant l’histoire d’une association ou d’un club? «Face à tous ces écueils dans un monde qui évolue à toute vitesse, il est clair qu’il manque actuellement en France une politique publique du bénévolat», conclut Pierre Messerlin. Par miracle, la campagne électorale effleurera peut-être le sujet, mais sans tracer une véritable perspective quelle que soit la personnalité élue…

Yannick Cochennec
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Journaliste