Culture

Les héritiers Ellison, ou comment dépenser l'argent d'un père milliardaire à Hollywood

Michael Atlan, mis à jour le 11.03.2017 à 17 h 46

A peine trentenaires, les producteurs Megan et David Ellison enchaînent les succès à Hollywood dans deux registres diamétralement opposés: les blockbusters pour le frère, les films d'auteur pour la sœur.

Images d'un des épisodes de la saga Mission impossible, dont le 4 et le 5 sont produit par David Ellison, et du film Her produit par sa sœur Megan.

Images d'un des épisodes de la saga Mission impossible, dont le 4 et le 5 sont produit par David Ellison, et du film Her produit par sa sœur Megan.

L’art contre le commerce, la rébellion contre le consensus, le jusqu'au boutisme contre le compromis. Ces conflits alimentent l’industrie hollywoodienne comme l’essence dans un moteur. A son protégé, l'impitoyable producteur incarné par Kevin Spacey dans le film Swimming with sharks, féroce satire du Hollywood des années 80-90, présentait ainsi le cœur du système:

«J’ai été jeune aussi. J’ai ressenti la même chose que toi. J’ai haï l’autorité, haï tous mes patrons, pensant qu’ils racontaient tous de la merde. C’est comme ils disent: si tu n’es pas un rebelle à 20 ans, tu n’as pas de cœur mais si tu n’as pas retourné l’establishment à 30, tu n’as rien dans la tête. (...) Alors avant de partir et de changer le monde, pose-toi cette question: qu’est-ce que tu veux vraiment?»

En 2017, la machine hollywoodienne n’a jamais été aussi segmentée: d’un côté, les blockbusters, plein d’action, d’explosions et de musique pétaradante, et de l’autre, les films d’auteurs, plein de drame et de souffrance. Entre les deux, plus rien (ou presque).

«Qu’est-ce que tu veux vraiment?». Les riches héritiers David et Megan Ellison se sont forcément posé la question, eux aussi, quand ils sont arrivés à Hollywood. Mais le frère et la sœur ont choisi d’y répondre de deux façons diamétralement opposées, comme deux branches du même arbre dont l’une pousserait à l’est et l’autre à l’ouest.

Le milliardaire américain Larry Ellison, avec ces deux enfants, David et Megan, producteurs de cinéma.

David, 34 ans, et Megan, 31 ans, sont les enfants de Larry Ellison, un pur produit du rêve américain qui fonda la société Oracle avec seulement 1.200 dollars avant d’en faire le deuxième plus important fabricant de logiciels derrière Microsoft et de devenir la septième plus grosse fortune du monde. Le fils et la fille sont donc des héritiers. Ils n’ont jamais eu à souffrir pour y arriver, pour réaliser leur rêve. Chacun dans leur coin, ils ont trouvé un moyen de s’accomplir.

Vanité de petit garçon

Passionné de voltige aérienne depuis son adolescence, David Ellison quitte le cursus de cinéma de l'université de Californie du sud (USC) pour financer, en 2006, le film Flyboys, avec James Franco et Jean Reno. C'est l’histoire vraie de jeunes pilotes américains qui s’engagèrent dans l’armée française avant même que les Etats-Unis n'entrent dans la Première Guerre mondiale. David Ellison se fait plaisir. Il s’offre même un des rôles principaux. Après tout, il est plutôt beau gosse avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Et, surtout, il a le carnet de chèque.

Il y a chez le jeune homme quelque chose de Howard Hughes, lui aussi un riche héritier qui a assouvi sa passion des avions à travers le cinéma en produisant (et co-réalisant) Les Anges de l’enfer (1930). Ce triangle amoureux sur fond de batailles aériennes pendant la Première Guerre mondiale, repose sur un budget colossale pour l'époque, au lendemain de la crise de 1929. Flyboys ne coûte, lui, «que» 60 millions de dollars. Mais il semble y avoir chez les deux hommes ce même goût de l’aventure et de la démesure. Quand David Ellison s’est lancé dans le cinéma, c’est par exemple dans un hangar à avion de l’aéroport de Santa Monica qu’il a ouvert ses premiers bureaux. «Quand j’y suis allé pour un rendez-vous, il a littéralement atterri avec son avion dans le bureau», racontait un col blanc d’Hollywood à Vanity Fair.

Comme, en son temps, avec le fougueux (et très indépendant) Hughes, Hollywood observe le jeune Ellison et aura très vite fait de se faire son opinion: avec seulement 17 millions de recettes et des critiques assassines («les combats aériens débordent tellement d’effets spéciaux que, même en tant que film historique, on pourrait croire qu’il se déroule dans le futur», lisait-on dans Entertainment Weekly), son film est un flop.

Ça arrive au meilleur... Le jeune homme se lance alors dans Northern Light, un biopic (qu’il a lui-même écrit) sur son meilleur ami Nick Nilmeyer, mort dans le crash de son avion. Taylor Lautner (alors en pleine hype de Twilight dans lequel il incarne Jacob Black) signe pour incarner le pilote. Il ne tardera pas à se retirer du projet après qu’on lui a dit qui jouerait le rôle de son acolyte David Ellison… David Ellison lui-même. Le projet meurt dans l’œuf. Hollywood rigole devant le bûcher de la vanité du petit garçon riche.

«L'argent idiot» des riches producteurs 

Cette déconvenue ne calme pas les ardeurs de sa petite sœur Megan. Elle, préfère les films de John Cassavetes et le cinéma des années 1970 aux films à grand spectacle tant adorés par son grand frère (Retour vers le futur et Terminator, en particulier). Elle abandonne donc au bout d’un an la fac de cinéma de USC (la même que son frère avait quitté quelques années plus tôt) pour se lancer dans la production et le financement de ses propres petits films indépendants, probablement trop indépendants.

Passion Play, par exemple, met en scène Mickey Rourke dans le rôle d’un trompettiste qui tombe amoureux d’un ange, joué par Megan Fox, et tente de la sauver d’un gangster, incarné par Bill Murray, la voulant pour lui tout seul. Le Wall Street Journal qualifiera le film «d’atroce». Malgré leur casting, Waking Madison, avec Imogen Poots et Elisabeth Shue, et Main Street avec Colin Firth et Orlando Bloom, tous deux sortis en 2010, n’iront également pas plus loin que les bacs de DVD à bas prix.

Hollywood a l’habitude. Elle les voit débarquer à intervalle régulier ces riches attirés par la lumière. Elle a ce don de savoir faire rêver les 99% comme les 1%, ces derniers ayant l’avantage d’être capable d’acheter le rêve.  Elle leur a même trouvé un petit nom, «dumb money», l’argent idiot. Avec des films plus ou moins bons à la clé.

Dans les années 1930, c’était Howard Hughes. Keith Barish, magnat de l’immobilier qui finançait des films comme Le Choix de Sophie, Running man ou 9 Semaines 1/2 paradait dans les années 1980. La même époque que Dodi Fayed, fils du milliardaire propriétaire du grand magasin Harrods et de l’hôtel Ritz, qui a financé Les Chariots de feu et F/X Effets de choc, avant de mourir aux côtés de Lady Diana. Dans les années 1990, c’était le fils du président de l’équipe de foot des New York Giants, Steve Tisch, qui s’imposait avec Forrest Gump, American history X ou Snatch. Plus récemment, c’était les frères Thompson, dont la famille a fait fortune dans le pétrole en Louisiane, qui débarquaient pour financer des films comme Black swan, La Dame en noir, Strictly criminal ou Tu ne tueras point.

Mais il faut croire que l’humiliation n’a pas de prises sur les Ellison et qu’il existe bel et bien un gène des affaires. David a donc fait une croix sur les grosses lettres en haut de l’affiche pour se contenter des petites lignes du bas. Car il y a un fait que personne ne contredira: Hollywood aime beaucoup l’argent. Il en a surtout beaucoup besoin pour fonctionner, en particulier depuis que les budgets se sont mis à flamber au contact des très coûteux effets spéciaux des films de super-héros.

Les franchises, ce bon filon

En 2010, en pleine crise économique mondiale, profitant de l’implosion du marché du DVD, David Ellison vole à la rescousse de Paramount qui vient de se voir refuser un crédit de 450 millions de dollars par la Deutsche Bank. Au studio sur la brèche, il apporte donc 150 millions de dollars en fonds d’action (dont une partie vient de son père) et 200 millions en ligne de crédit de la banque Chase. En échange, il peut, via sa société Skydance, coproduire ou cofinancer n’importe lequel des films du studio.

C’est à ce moment précis que l'héritier décide, une bonne fois pour toute, ce qu’il veut vraiment. Il devient un nabab de la franchise. Entre l’art et le commerce, il choisit le commerce, celui que défend aussi Kevin Spacey dans son monologue. Star Trek 2 et 3 et bientôt 4, Mission impossible 4, 5 et bientôt 6, Jack Reacher 1 et 2, GI Joe 2, The Ryan initiative (et bientôt la série adaptée) ainsi que le reboot de Terminator, c’est lui.

Sa sœur Megan, elle, fera le choix opposé. Elle décidera d’être la rebelle, de retourner l’establishment avant ses 30 ans. Son truc, c’est l’art. L’argent que lui a offert son père pour ses 25 ans, une somme qui varie, selon les sources, entre 200 millions et 2 milliards de dollars, servira donc à financer les réalisateurs qu’elle aime et admire: Spike Jonze (Her), Harmony Korine (Spring breakers), Kathryn Bigelow (Zero dark thirty), Wong Kar- Wai (The Grandmaster), Andrew Dominik (Cogan), Todd Solondz (Le Teckel), Richard Linklater (Everybody wants some!!), Seth Rogen (Sausage party) ou David O. Russell (American bluff et Joy). Difficile de faire plus cool.

Dans un récent tweet, la jeune productrice invitait par exemple à aller voir son dernier bébé, 20th Century Women avec Annette Bening, Greta Gerwig et Elle Fanning, «un film incroyablement spécial sur la famille, le féminisme et le punk rock» réalisé par Mike Mills, ancien clippeur de Air et Pulp. Sur une échelle du cool allant de 1 à 10, on doit bien être à 11.

Megan «est la Han Solo du cinéma, elle arrive pour vous sauver la mise»

Et tant pis si elle perd de l’argent. Profitant de la fermeture des branches «indépendantes» des studios et investissant le pan de marché du film à budget modéré complètement déserté par les Big Six, Megan Ellison cultive son image de rebelle impulsive (et quasi-messianique) dans une industrie hollywoodienne devenue extrêmement corporate.

Megan «est la Han Solo du cinéma - vous pensez que c’est fini et elle arrive pour vous sauver la mise», disait Joaquin Phoenix à Vanity Fair. Les metteurs en scène avec qui elle a travaillé décrivent ainsi plus ou moins tous le même genre d’expérience: un déjeuner en face à face dans un restaurant et, à la fin du repas, elle accepte de financer le film pour, la plupart du temps, plusieurs dizaines de millions de dollars.

C’est ce qui s’est passé avec Bennett Miller, rejeté de partout pour financer son très austère Foxcatcher. C’est ce qui s’est passé avec John Hillcoat et Des Hommes sans loi, projet abandonné par Columbia après la crise financière de 2008. C’est aussi ce qui s’est passé pour The Master de Paul Thomas Anderson, un scénario financé par Universal qui abandonna finalement le film en voyant arriver la facture de 35 millions de dollars. Une facture finalement réglée intégralement par la jeune productrice exécutive qui ne demanda aucune contrepartie, même pas le final cut, même pas le renoncement à tourner le film sur des très coûteuses pellicules 65 mm.

Tout le contraire de ce qu’on attend d’un producteur ou d’un financier du cinéma. C’est un peu comme si le petit protégé de Kevin Spacey dans Swimming with sharks avait pris les conseils de son maître à la lettre. On apprend par exemple dans Vanity Fair que la jeune femme se déplace «avec une de ses motos, souvent avec une cigarette Camel à la main et porte rarement du maquillage. Cultivant un chic butch et grunge, elle porte habituellement des bottes militaires, des jeans et un hoodie sur un T-shirt d’un vieux groupe de rock comme Led Zeppelin ou AC/DC.» On y apprend aussi qu’elle ne répond pas aux e-mails inutiles, en particulier ceux de gens très importants de l’industrie, qu’elle ne fait pas de réunions sans bonnes raisons et qu’au lieu de bureaux clinquants dans l’enceinte d’un studio, elle a installé sa société de production Annapurna (en souvenir d’un trek de trois semaines dans l’Himalaya en 2006) dans trois maisons (dont une qu’elle habite) au-dessus de Sunset Boulevard.

Pour mesurer la révolution culturelle amorcée par Megan Ellison, il suffit de lire, dans l’essai d’Hadley Freeman Life moves pretty fast, cette anecdote aussi ahurissante que hilarante sur les producteurs hollywoodiens les plus célèbres des années 80 et 90:

«Pendant le tournage de Top Gun, ils [les producteurs Jerry Bruckheimer et Don Simpson, Ndlr] se sont tous les deux achetés des Ferrari noirs et des cabriolets Mustang noirs, ils ont décoré leur maison de la même façon et, pour être sûrs de définitivement ressembler à des méchants d’une série B, ils ont engagés des secrétaires jumelles.»

Alors quand David Ellison raconte à GQ que pour lui, avoir «un peu trop de fun au lycée», ce n’est pas une référence à un poudrage de nez excessif façon Bret Easton Ellis mais à des rase-mottes en avion un peu risqués, ou quand Jessica Chastain raconte à Vanity Fair qu’elle a passé les soirées du tournage de Zero dark thirty à regarder des épisodes de Game of thrones au fond de son lit avec sa productrice, on se dit que Hollywood a bien changé. Don Simpson, le producteur à la Ferrari noire, lui, est mort sur ses toilettes d’une overdose de cocaïne et d’une combinaison de 21 médicaments différents.

Pour gagner le respect d'Hollywood, il faut être rentable

Mais pour paraphraser Kevin Spacey, rien ne sert d’être un rebelle à 20 ans si tu ne retournes pas l’establishment à 30. Car dépenser de l’argent est facile (et celui des Ellison semble sans fond, permettant à l’échec d’être indolore et sans conséquence). En gagner, c’est autre chose.

Il n'y a ainsi qu’une seule façon d’être respecté à Hollywood: décrocher un Oscar ou être premier du box-office le dimanche soir. Le box-office, David Ellison ne devait penser qu’à ça en mettant la main à la poche pour compléter la production chaotique de World War Z. S’il n’était pas numéro un (avec au moins 60 millions de dollars de recettes), l'argent n’aura servi à rien. Il restera le fils de riche tout juste bon à allonger les chèques.

Alors, quand le film, malgré son irrationnel budget final de 200 millions de dollars, devient finalement un gigantesque succès (dont la suite est attendue pour 2018 ou 2019), le jeune trentenaire peut souffler. La carte, il l’a. D’autant que des succès, il y en a d’autres chez Skydance: ses films (douze en six ans) ont récolté plus de quatre milliards de dollars au box-office mondial, en grande partie grâce aux deux derniers Mission impossible avec son ami Tom Cruise. Avec l'acteur, lui aussi un passionné de voltige aérienne, David Ellison et Jerry Bruckheimer, le producteur à la Ferrari noire et à la secrétaire jumelle, préparent la suite de Top Gun.

Une seule famille. Deux mondes. Deux visions du cinéma. Megan, elle, a déjà trois nominations aux Oscars sous le coude (Zero dark thirty, American bluff et Her) et 1,4 milliards de dollars de recettes dans le monde en treize films, en particulier grâce aux succès de True grit (financé avec son frère), Zero dark thirty, American bluff et Sausage party. Et en annonçant très récemment l’ouverture de branches de distribution, de jeux vidéo et de télé, la jeune femme se positionne désormais parmi les grands, comme un véritable mini-studio.

Au-delà des millions de dollars, Megan Ellison prouve aussi que l’art a encore sa place à Hollywood. Qu’on peut encore, en faisant des choix basés sur l’émotion et la sensibilité, être un-e rebelle, un-e insoumis-e, dans une machine qui n’hésite jamais à écraser le moindre signe de faiblesse. Alors qu’une société comme Relativity (Zombieland, Fighter, Limitless...), dont le modèle était basé sur un algorithme statistique du succès, s’est mise en faillite en 2015, il est rafraîchissant de voir que l’inquantifiable peut encore surpasser le quantifiable. C’est la beauté du cinéma...

Michael Atlan
Michael Atlan (47 articles)