Culture

On a lu pour vous ces trois ratages magnifiques de la dernière rentrée littéraire

Jean-Marc Proust, mis à jour le 15.03.2017 à 13 h 58

Un peu de sexe, beaucoup d’autosatisfaction et au moins autant d’ennui: voici de nouveaux exemples de ces livres sans attraits qui font le charme singulier des multiples rentrées littéraires françaises.

cc pipilongstockings Flickr

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1.L'ennui automatique

«Avec ce livre rempli d'échos et de réverbérations, de craquements et de soupirs retenus, Christian Oster poursuit en finesse sa quête du vide, ce trop-plein quotidien», écrivait-on dans Télérama à propos de Rouler (2013). C’est dire si La Vie automatique nous excitait d’avance.

Honnêtement, ça ne commence pas trop mal: un comédien de seconde zone fait cuire des courgettes, sa maison brûle. L'incendie est «une sorte d’effondrement feuilleté». À ce stade n’importe qui appelle son assureur, lui admire les meubles noircis, de «manière sobre, de grands coups de brosse à la Hartung», déjà tu vis pas dans le même monde.

Ce soir, on vous met le feu (Hans Hartung, 1953).

Il s’en va. Comme ça. Pourquoi ne pas changer de vie. Le roman est écrit comme une longue digression. Amusante un temps, bien vite lassante. Les échanges ont la séduction d’une appli RATP:

«Je vais vers Étoile, a-t-il dit devant les panneaux, à quoi j’ai répondu fatalement je vais vers Nation, puisque j’y allais.»

Pressentant que l’attention du lecteur est fragile, le romancier écrit beaucoup avec les touches Ctrl-C Ctrl-V:

«Paringaux a dit bon, les garçons, je vous laisse, Paringaux disait toujours les garçons, et souvent aussi je vous laisse.»

On y apprend des choses utiles cependant à mi-chemin qui valent bien les enquêtes de l'UFC-Que Choisir :

«Il est difficile de se procurer une bonne écharpe, qui ne tire-bouchonne pas au séchage.»

Le voici qui prend l’avion avec Japan Airlines, en classe affaires. On se dit que c'est tout confort, le bonheur parfait.

Mais non. Après ces douze heures de vol, il se sent «moulu» et débarque «en petite forme». En business? C'est clair: il faut éviter cette compagnie. Les consommateurs te disent merci Christian.

Prendre l’avion permet de vérifier que Télérama n’a pas menti: «J’avais l’impression de me diriger rapidement vers un vide.» Bientôt, le vide sera «comme un effacement» ou «comme une hyperabsence», ce qui est assez chic pour dire qu'on s'emmerde.

«Et ce n’est pas parce que je ne prévoyais rien, ce n’est pas parce que la suite de ma vie m’apparaissait tout aussi impalpable et que le présent épousait pour moi toute forme qui advient que je n’avais pas besoin de logique ou à tout le moins de continuité.»

Tout repose, on le suppose, sur le style. La spécialité de Christian Oster semble être le dialogue monologué. Comme un ado qui raconte une histoire ponctuée de «j’lui fais, il m’fait, j’lui fais…», l’écrivain semble disposer d’une réserve inépuisable de «ai-je dit» ou «il dit», multiples variantes à l’appui («ai-je poursuivi, ai-je pensé»).

« Eh bien, ai-je dit. »

Mais enfin, Christian, pourquoi ne pas utiliser des tirets cadratins comme tout le monde? Regarde, c'est tout simple. Prenons ta page 49.

Correctement écrit, ça donnerait ça:

«- Je connais bien Montparnasse. Où habitez-vous exactement?

- À l’hôtel. À l’angle de la rue d’Odessa et du boulevard.

- Par choix? À l’hôtel par choix ?

- Pas exactement. Ma maison a brûlé et je ne suis près d’y revivre.»

Ton dialogue reste aussi soporofique mais, au moins, on y voit plus clair. Imagine ce qu'ont ressenti les lecteurs après avoir subi 10 ou 15 «ai-je dit» par page, lorsque soudain page 67:

«Je n’ai donc rien dit.»

Intense soulagement! Mais vain espoir car tu reprends aussitôt de plus belle. Aussi s'interroge-t-on. Et si tous ces ai-je dit n'étaient qu'un jeu? Un jeu d'Oster qui se marre. Que cacherait ce «hejdi»? Entreprenons des recherches scientifiques sur signification-prénom.Net. Voilà: Hejdi, prénom danois, celle qui règne sur le ciel et la terre. Et, d’un coup, s’est imposé le roman subliminal de Christian Oster.

Christian Oster, La Vie automatique, Editions de l'Olivier, 16,50 euros

2.Une chaudasse à l'Académie française

Avec Une Jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart, 73 ans, aborde un sujet très rarement abordé en littérature: le démon de midi. Saluons cette audace et résumons l’intrigue: le narrateur, directeur d’une «revue d’art d’un certain renom», s’entiche d’une jeune fille qui lui propose un article. Il a environ 90 ans de plus qu’elle, mais avec le prestige du lettré c'est trois fois rien.

C'est un homme de goût. À l'aise. Il possède un Bacon, cadeau de cette «sympathique veille pédale neurasthénique» qui s'était amouraché de lui, jeune. Ainsi, lorsqu’il pleut à Paris, tandis qu'une voiture roule dans une flaque et t'arrose copieusement, lui songe plutôt à «un tableau de Marquet». Il est servi par Jacotte, «une bonne grosse berrichonne», c'est sa Françoise proustienne. Il cite discrètement Flaubert («Elle revint»), plaçant la barre du lectorat très très haut. Il voyage en First, sans avoir mal au dos, lui. En habitué des bonnes tables, il a son rond de serviette chez Lipp, au bar de caviar Kaspa, place de la Madeleine, à la Closerie des Lilas, au Voltaire, au Mathis, au Café de Flore, Robuchon... Pour que cet astucieux placement de marques profite à tous, Slate vous partage la carte des bons plans de Jean-Marie (apéritif offert, TVA réduite, etc.).

 

#astuce: si tu es un écrivain sur le retour, ces bons plans sont pour toi.

Mais voilà, il est vieux, a une furieuse envie de baiser et un faible pour toutes celles qui n’ont pas du tout son âge. L'antique est devenu un «exilé du désir» errant dans cet «enfer de la concupiscence» qu’est Paris:

«Pourquoi les jeunes filles prennent-elles tous les prétextes pour exhiber les parties les plus intimes de leurs corps: partout dans les rues, sur les trottoirs, dans les autobus, à la terrasse des cafés, ce n’était que cuisses offertes, poitrines découvertes, laissant entrevoir un mamelon agressif sous des chemisiers dégrafés.»

Hélas, pour ce nouveau Patrick Coutin, cet «ardent désir de vivre» surgit au moment où il devrait calculer son nombre de trimestres.

Fatalement, il tombe amoureux de cette femme bien plus jeune que lui, Valentina Orlov. Ah, le charme slave, la prochaine femme, cette next steppe. Ce qu’elle écrit est nul mais sa «pupille mauve (est) animée d’une superbe arrogance», ce qui change tout. Il accepte de la publier et elle couche avec lui, c’est la moindre des choses. Dans l’étreinte, elle se révèle «femme tempête». L’éditeur ne manque pas d’en faire une quatrième de couverture («Et puis, il y a les femmes tempêtes, violentes, bruyantes, acharnées au plaisir»), c’est tout aussi habile.

Avec cette «amazone pétulante et sûre d’elle-même», l’étreinte est donc une épopée. «Elle m’attendait avec la nonchalance des grands fauves», groaarrr, s’émeut le narrateur, qui a «l’impression non plus de chercher la jouissance dans le corps d’une femme mais d’être appelé à participer aux rites d’un mystère.» À chaque fois qu'ils baisent, c'est Star Wars.

Survient la délivrance, qui lui procure «moins une extase qu’un coma», au point que l’on se demande s’il ne vient pas de perdre son pucelage:

«Étais-je mort, étais-je vivant ? Quelle frontière interdite avais-je franchie?»

Certes, il feint de s'en défendre, mais l’auguste vieillard (Mesdames, vous pouvez envoyer vos CV avec photo au 23, quai de Conti) est encore sinon vigoureux du moins habile. Car, soyons justes, sa partenaire est tout aussi bruyante.

N'oubliez pas: «L’amour réveillait en elle des forces obscures qui se déchaînaient.»

Elle finira par lui piquer son pognon, le quitter et se foutre pas mal de sa détresse, le laissant seul avec ses interrogations et ses amis académiciens.

«La météorologie du comportement des femmes a toujours été pour moi une énigme», conclut-il tristement. Pourtant, la météo russe n'est pas plus compliquée que la peinture de Marquet.

 

Jean-Marie Rouart, de l’Académie française s’il vous plaît, Une jeunesse perdue, Gallimard, 19 euros

3.L'amour se fuck

Après les exploits du vieux beau, voici les souvenirs des amourettes lycéennes, mais oui, encore un sujet original, on s’étonne que personne n’y ait songé avant. 

Le roman est autobiographique, indique Philippe Besson. 1984: l’auteur vit à Barbezieux, «ville qui meurt», à une «époque révolue», il crèche désormais en face du centre Georges Pompidou, on mesure le chemin parcouru. Avec un sens du détail qui l’honore, il parle du «journal de huit heures (on dit huit encore, pas vingt)», rappelle qu'alors on «sert de l’alcool aux mineurs» et il regarde l’heure sur une montre «Casio à affichage numérique».

L'écrivain a des lettres et une carte Grand Voyageur, il «a lu Duras (et) Guibert dans les trains Corail», ce qui l'autorise à avoir du style.

Alors, oui, c’est joliment écrit, il y a des phrases qui.

«Je rattrape l’homme sur le trottoir, je pose ma main sur son épaule, il se retourne et.»

Il ose la tournure impersonnelle, à mi-chemin entre Duras entre et Maître Yoda:

«L’amour se fait.»

Éventuellement, avec du Gotlib aussi.

«Il y a l’amour qui se fait.

Je retire la bretelle de son marcel.»

À l'époque, il devait supporter la province, sa famille, les bouseux quoi. À un mariage, il assiste à des «jeux qui (lui) font honte rétrospectivement», famille je vous hais, avec «sur le coup de onze heures, des quadragénaires avinés (qui) s’étaient mis à se trémousser au son de "La Danse des canards"».

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Il n'est pas fait pour Barbezieux, cette médiocrité, préfère vivre une histoire d'amour rimbaldienne: «Nous avons dix-sept ans. On ne meurt pas quand on a dix-sept ans.» Philippe lorgne Thomas qui lui propose de baiser, mais faut pas que ça se sache. Philippe doute, Thomas fait preuve d'une assurance inattendue. «Ça m’impressionne, cette exigence, cette brûlure dans son regard.»

Thomas et Philippe, l'amour se font

L’ambiance est d'abord poétique. Il «donne des petits coups de langue sur chacun des naevi de son corps», cherchez pas, c’est le nom savant des grains de beauté, «il en a trente-deux, j’ai compté», mais bon on n'a pas toujours le loisir d'apprendre à parler le na'vi:

«Le reste du temps, on s’embrasse, on se suce, on s’encule.»

On se moque mais Besson a sa façon bien à lui de faire comprendre l’enjeu du roman. Lorsque Thomas est absent, il lui manque. Le héros souffre et nous avec lui.

Passez ce texte à Google Lacan traduc et voici ce que vous obtenez, un livre écrit à grands coups de «que»:

«Je me dis queue plaire n’a duré queue le temps d’une étreinte, dans un vestiaire. Queue plaire n’a été qu’une illusion. Je découvre la mesure de l’attente. Parce qu’il y a ce refus de s’avouer vaincu. De croire queue c’est sans lendemain, queue ça ne se reproduira pas...» Etc.

Comme tout écrivain français qui se respecte(?), Besson aime parler de lui. La traduction s'impose encore: 

«C’est comme un jeu pour moi. Je suis doué quand il s’agit de jeu.»

Lisez: «C’est comme un je pour moi. Je suis doué quand il s’agit de je.»

Vient le temps des vacances. Thomas part en Espagne, Philippe ne sait plus trop où il en est. Au camping des Grenettes, il couche avec un autre garçon, «dont le corps est si différent de T. Je n’ai pas mes repères, c’est désagréable. C’est agréable aussi.»

Observe ces images. Selon toi, qu'est-ce qui est désagréable et qu'est-ce qui est agréable?

Il est temps de partir, quitter Barbezieux pour Paris, la gloire littéraire l'attend. 

«J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.»

«Un jour, j’écrirai sur les bateaux qui s’en vont, et sur les adieux qu’ils lancent quand ils prennent le large.»

Thomas fut une promesse d'amour, sans doute Arrête avec tes mensonges est-il une promesse de roman. 

Philippe Besson, Arrête avec tes mensonges, Julliard. 18 euros.
 

4.Pardon aux auteurs

Évidemment, tout le monde n'est pas de notre avis. Philippe Besson écrivant dans les Échos week-end, on y lira qu'il s'agit d'un «vrai prodige littéraire –prenant la forme d'un bras de fer troublant entre le réel et la fiction». Et Jean-Marie Rouart officiant à Paris Match, l'hebdomadaire ne l'oublie pas («Rouart pimente sa Bibliothèque rose avec des passages de roman noir. C’est très bien fait) Venez les gars, si vous devenez éditorialistes chez Slate, on adorera vos livres.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (167 articles)
Journaliste