Parents & enfants

L’allongement du congé paternité serait bon pour les pères, les mères et la France

Béatrice Kammerer, mis à jour le 27.02.2017 à 15 h 37

Emmanuel Macron propose dans son programme de campagne un allongement de la durée du congé paternité. Les parents, et le pays auraient beaucoup à y gagner.

Dad | sara via Flickr CC License by

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Mis en place en France en 2002, le congé de paternité marquait une volonté sociale de voir les pères participer plus activement à l’accueil de leur enfant. Cette réforme était-elle le signe que nous entrions dans une nouvelle ère civilisationnelle où les capacités des hommes comme pourvoyeurs de soins seraient enfin reconnues à leur juste valeur? Et où la lutte contre les inégalités professionnelles et domestiques dont les femmes sont victimes serait une priorité? Ne rêvons pas, car si l’intention était bonne, la révolution était d’abord symbolique: avec onze jours indemnisés par l’Assurance maladie, auxquels s’ajoutent les trois jours d’absence préalablement autorisés par le Code du Travail, on arrive à un total de quatorze jours octroyés aux pères... bien loin des dix semaines de congé post-natal maternel!

Pas question de nier la fatigue de la grossesse, de l’accouchement, de la mise en place d’un allaitement, qui justifient évidemment un temps de repos spécifique mais force est de constater que la durée ridiculement courte des congés paternité sonne comme une preuve supplémentaire qu’en 2017, les mères sont encore les premières désignées (voire assignées) par la société aux soins des nouveaux-nés. C’est ainsi que depuis quelques années l’allongement du congé de paternité est à la fois une tendance européenne observable mais aussi un incontournable des programmes politiques: cette proposition avait été défendue dès 2011 par Roselyne Bachelot, alors ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale, la même année par Laurence Parisot, alors présidente du Medef et figurait en 2012 au programme du candidat François Hollande. Parmi les candidats à la présidentielle 2017, Emmanuel Macron s’est présenté comme le défenseur d’un allongement modéré de ce congé, tandis que Benoît Hamon a proposé de manière plus radicale un alignement du temps de congé paternité sur celui du congé post-natal de maternité (pour une analyse approfondie des programmes des candidats en matière de droits des femmes, voir ici). L’occasion de faire le point sur ce dispositif et ses enjeux.

L’ampleur des inégalités domestiques...

Il faut le reconnaître: la réalité du partage des tâches entre père et mère est bien éloignée des fantasmes de certains réactionnaires prétendant à l’avènement d’une société post-féministe qui mettrait en danger la virilité des pères. A voir les résultats des enquêtes de terrain, on en arrive même à se demander si les fameux «nouveaux  pères» ne seraient pas plutôt des chimères, quelques admirables exceptions qui ne feraient que confirmer la règle. En effet, en 2010, les tâches domestiques étaient encore effectuées à 71 % par les femmes et les tâches parentales à 65%. Plus encore, selon l'importante Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi) publiée en 2011 par l'Institut national d’études démographiques (Ined), les pères se contentent souvent de tenir le rôle d’acteurs secondaires qui «aident» les mères. Leur investissement semble majoritairement se faire dans une logique d’économie: ils s’occupent moins des petits et se dégagent plus facilement des responsabilités lorsque les enfants grandissent. De même, leur investissement dans les tâches parentales n'augmente pas avec les besoins de la famille: plus les enfants sont nombreux, plus le modèle égalitaire est mis à mal.

Tout se passe comme si leur participation restait optionnelle: ils optent préférentiellement pour des activités pour lesquelles ils estiment avoir du goût et des compétences, ainsi que pour celles qui sont les plus visibles (c’est-à-dire pour lesquelles leurs efforts pourront être salués) contrairement aux femmes, qui ont souvent intériorisé leur sur-responsabilité vis-à-vis des jeunes enfants et endossent inconsciemment le rôle ingrat du «parent par défaut». Un allongement du congé paternité pourrait-il contribuer à introduire plus d’égalité dans les couples? Peut être, si toutefois ce congé était suffisamment long pour permettre aux pères de sortir de leur unique rôle «d’aidant», de parent auxiliaire, et de prendre leurs marques en temps que pourvoyeurs de soin à part entière. Ce pourrait être notamment le cas si les hommes avaient à la fois la possibilité d’être présents dès les premiers moments de l’enfant pour tisser des liens d’attachement de qualité, tout en étant encouragés à s’investir à plein temps hors des périodes de congé post-natal maternel. Ceci leur permettrait de construire dans le tête à tête quotidien avec l’enfant leur propre posture éducative, leurs propres routines, et contribuerait par ailleurs à faciliter matériellement et sécuriser émotionnellement la reprise de l’activité professionnelle des mères.

… auxquelles correspondent des inégalités professionnelles

Car aux inégalités dans le couple s’ajoutent des inégalités d’ordre professionnel: 39% des femmes estiment que leur activité a été modifiée par la naissance de leur enfant (contre 6% des pères), 22% d'entre elles ont réduit leur temps de travail à l’arrivée d’un enfant (contre 6 % des pères). Dans le même temps, 71% des hommes ont le sentiment que le regard de leur entreprise sur eux n’a pas changé avec l’arrivée de leur enfant, de quoi laisser songeuses bien des femmes questionnées de manière inquisitrice par leur hiérarchie sur leurs projets de maternité ou leur organisation familiale et qui hésitent encore à faire figurer sur leur CV le nombre de leurs enfants.

C’est ainsi qu’à l’heure actuelle, il faut accepter de reconnaître que la décision de devenir parent, dans un couple hétérosexuel, pèse bien plus lourdement sur les femmes que sur les hommes. D’aucuns me répondront sans doute que l’inégalité est d’abord d’origine physiologique, la charge de la grossesse ne pouvant pour l’heure être assumée que par un détenteur d’utérus. De là à s’y résigner, il y a un monde: ce constat induit simplement la légitimité sociale d’une compensation. Si on admet que pour avoir un enfant, une femme doit a minima consacrer huit semaines de son temps (qui est la durée obligatoire en France du congé maternité), ne serait-il pas socialement légitime de demander à ce qu’un homme sacrifie lui aussi un temps équivalent?

Dans ce cas, l’allongement du congé paternité serait un outil de choix permettant de réduire les inégalités professionnelles entre hommes et femmes par l’égalisation de l’impact de l’arrivée des enfants sur les carrières des unes et des autres. C’est précisément la thèse que défend l’économiste Hélène Périvier, qui plaide en faveur d’un congé paternité obligatoire. Dans ce cadre, elle a chiffré trois scénarios de congé paternité obligatoire, allant d’une durée identique à celle du congé actuellement proposé aux pères jusqu’à un alignement total sur le temps de congé post-natal des mères. Les coûts sont certes importants, mais les gains pourraient également l’être si on se souvient par exemple que l’OCDE avait estimé dans un rapport de décembre 2012 qu’en matière de travail salarié, une convergence totale des taux de participation masculin et féminin «d’ici à 2030 pourrait conduire à une augmentation du PIB de 9,4 %». Enfin, Hélène Périvier plaide de manière complémentaire pour le droit des mères à pouvoir transférer une partie de leur congé post-natal aux pères, une manière d’allonger le congé de paternité sans impact sur les dépenses publiques et qui laisserait une plus grande marge de manœuvre aux couples.

Limites et résistances individuelles

Reste que les freins à l’allongement du congé paternité ne sont pas que collectifs, les pères eux-mêmes étant loin de réclamer systématiquement ce droit: en 2013, ils n’étaient que sept pères sur dix à utiliser intégralement leur congé paternité. A en croire l’opinion commune, ce serait les pères aux plus forts revenus et aux plus importantes responsabilités professionnelles qui renonceraient le plus souvent à leur congé en raison du manque à gagner que constituerait le plafonnement des indemnités journalières de la Sécurité sociale versées durant le temps du congé à la place du salaire. Cela ne correspond pourtant pas à la réalité étudiée par les chercheurs. Selon une étude de 2016 de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), le non recours au congé paternité serait d’abord le fait des travailleurs précaires, ceux qui travaillent en indépendants et ne savent comment se faire remplacer, ceux qui ne sont pas employés en CDI et qui craignent pour la pérennisation de leur emploi, ainsi que les travailleurs peu qualifiés qui ne sont parfois même pas informés de leur droit au congé paternité ni des démarches administratives à effectuer pour y prétendre.

Autant de freins qu’on ne peut ignorer ni méconnaître si on veut réellement pouvoir tirer tous les bénéfices sociaux et individuels d’un hypothétique allongement du congé de paternité. Une preuve supplémentaire s’il en fallait, qu’en matière d’égalité homme-femme, et de statut des salariés-parents, les catégories socialement privilégiées bénéficient d’une capacité bien supérieure à faire valoir leurs droits et à les revendiquer d’une manière valorisée par leur employeur. De leur côté, les catégories plus modestes, occupant des emplois peu qualifiés, ne disposent ni du temps, ni de l’accès aux savoirs, ni du réseau nécessaire à ces actions militantes et doivent la plupart du temps accepter de faire profil bas et de renoncer à leurs droits pour conserver leur emploi. Ainsi, il semble fondamental que les revendications en faveur d’un allongement du congé paternité ne restent pas qu’une initiative de managers et de cadres sous peine d’entériner en privilège de classe ce qui devrait constituer un des aspects fondamental de la protection sociale des salariés-parents.

Béatrice Kammerer
Béatrice Kammerer (40 articles)
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