Double XParents & enfants

L'anormal silence autour de l'âge des pères

Daphnée Leportois, mis à jour le 10.03.2017 à 0 h 52

Si on parle autant de l’âge de la mère et si peu de celui du père, ce n’est pas (seulement) pour des raisons physiologiques.

«Pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans, puis elle diminue lentement» | Retinafunk via Flickr CC License by

«Pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans, puis elle diminue lentement» | Retinafunk via Flickr CC License by

Quand une femme annonce qu’elle va avoir un enfant, mieux vaut qu’elle s’attende à une pluie de commentaires –plus ou moins assumés–, notamment sur son âge. Surtout si elle dépasse la quarantaine, auquel cas sa grossesse sera considérée comme «tardive». Parce qu’on pense immédiatement au risque plus élevé de trisomie. Ou qu’on a en tête la difficulté de mener une grossesse à terme, le risque de fausse couche augmentant avec l’âge.

Exit l’âge du père au moment de la conception. La preuve, quand les magazines féminins ou people évoquent que Marion Cotillard est enceinte de son deuxième enfant, son âge est systématiquement précisé dans l’article; pas de trace, en revanche, de celui de son compagnon et père du bébé à naître, Guillaume Canet, qui est pourtant lui aussi quadragénaire et un peu plus âgé qu’elle (de deux ans et demi). Un silence révélateur, qui montre bien à quel point la parentalité est toujours materno-centrée.

Risques reproductifs

Pourtant, l’âge du père n’est pas une donnée sans importance. Il influe d’abord sur la fertilité. Certes, comme le rappelle Élise de la Rochebrochard dans son article «Stérilité, fertilité: la part des hommes» (paru en 2001 dans le Bulletin mensuel d’information de l’Ined), on peut avoir l’impression que cet effet est négligeable quand on se dit par exemple que Charlie Chaplin a été père à 73 ans. Mais «le fait que certains hommes soient capables d’avoir des enfants à 66, 73, ou même 94 ans, ne signifie pas que tous les hommes puissent faire de même».

Vous saurez donc désormais que, «pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans. La fertilité des couples diminue donc avec l’âge de l’homme, même si cette diminution est moins importante et plus tardive que celle observée avec l’âge de la femme» (comme le montre la figure ci-dessous, tirée de cet article).

Comme le rappelait en 2008 le docteur Patrick Thonneau, du Conseil national des gynécologues et obstétriciens français, avec l’âge du père qui augmente, le délai de conception est plus élevé: «Le risque de conception au-delà de douze mois est multiplié par 2,9 lorsque l’homme est âgé de 40 ans et plus et sa compagne ayant un âge compris entre 35 et 39 ans.» Tout simplement, explique le professeur Dominique Royère, directeur de l’activité «Procréation, Embryologie, Génétique humaines» (DPEGH) à l’Agence de la biomédecine, parce que «l’augmentation de l’âge paternel s’accompagne d’une possible altération de la concentration de spermatozoïdes et de leur morphologie mais surtout d’une altération de leur mobilité».

Des limites au don du sperme

 

Bon, mais si la grossesse est en cours, c’est bien que les spermatozoïdes ont atteint l’ovocyte et qu’on s’en contrecarre de l’âge du géniteur? Pas tout à fait, car, souligne le docteur Thonneau, le risque de fausse couche augmente aussi avec l’âge paternel: «Une large étude européenne incluant 3.174 grossesses a montré une multiplication du risque de 6,7 chez des couples où l’homme avait 40 ans et plus, et la femme 35 ans et plus.»

«Que certains hommes soient capables d’avoir des enfants à 66, 73, ou même 94 ans, ne signifie pas que tous les hommes puissent faire de même»

Élise de la Rochebrochard, chercheuse à l'Ined, dans son article «Stérilité, fertilité: la part des hommes»

Et l’âge paternel a aussi une influence quant au risque d’anomalies chromosomiques pour l’enfant. Pour la trisomie 21, poursuit le professeur Royère, «autant l’âge maternel a une influence connue depuis longtemps, autant l’âge paternel a une influence additionnelle à partir d’un certain âge maternel». Idem pour l’émergence de maladies génétiques, comme le souligne Élise de la Rochebrochard:

«Les cas d’enfants atteints d’achondroplasie, de la maladie d’Apert ou de fibrodysplasie ossifiante malformative augmentent avec l’âge du père.»

C’est pour ces raisons-là que la Fédération des Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme (Cecos) a fixé une limite d’âge au don de sperme: 45 ans. Cest aussi ce qui fait écrire à Patrick Thonneau que, «dans une période où on assiste à une augmentation des désirs d’enfant à des âges de plus en plus tardifs, ces résultats doivent certainement inciter le clinicien à avertir madame, mais aussi monsieur, d’une majoration des risques reproductifs liés à leur âge».

La fécondité des femmes comme des hommes s’est déplacée vers des âges plus élevés, comme le révélait en 2015 le Focus n°25 de l’Insee, réalisé par Isabelle Robert-Bobée. Ce n’est donc pas parce que seul l’âge biologique de la mère compte que l’on élude celui du père. Une des raisons de ce silence autour de l’influence de l’âge du père peut aussi s’expliquer par le manque de données sur le sujet, et la difficulté d’obtenir ne serait-ce que l’âge du père d’un enfant.

Quelles données disponibles?

Ainsi, sur le site de l’Ined on trouve en quelques clics l’âge moyen à la maternité (qui était de 30,5 en 2016 et de 28,1 au premier enfant en 2010) depuis la page d’accueil. Mais pour connaître l’âge du père au moment de la naissance de son enfant il faut fouiller dans les statistiques ainsi que dans des articles plus spécialisés, qui nous apprennent entre autres qu’en 2015 17% des nouveaux-nés avaient un père de plus de 40 ans. En cause: le poids de l’histoire.

Dans les années 1950 et avant, seule était mesurée la fécondité «légitime», explique Magali Mazuy, chargée de recherche à l’Ined: «Les enquêtes étaient menées auprès des femmes mariées et on calculait le plus souvent la fécondité dite légitime au bout de x années de mariage.» Et c’est ainsi que «s’est développée une méthodologie quantitative de mesure de la fécondité centrée sur les femmes qui rend plus compliquée la prise en compte des hommes; de surcroît, peu de personnes s’intéressent à la fécondité des hommes».

La publication de 2015 de l’Insee centrée sur la fécondité à destination du grand public utilise les données de l’état civil, notamment les bulletins de naissances, établis pour chaque enfant né vivant. Ces statistiques intègrent les enfants non reconnus à l’état civil par leur «père». Et pour attribuer un âge au géniteur, l’Insee se doit de redresser les calculs, utilisant pour cela «la même méthode de calcul du taux de fécondité que pour les femmes». Quant aux enquêtes sur la fécondité et la famille, elles comprennent certes systématiquement les hommes dans leur champ d’études mais les analysent portent quand même plus souvent sur la fécondité des femmes, «les hommes déclarant les enfants avec lesquels ils vivent et pas systématiquement les enfants qu’ils ont eus et avec lesquels ils n’ont pas vécus».

«Si les hommes se sentent moins pressés par le temps, ce n’est pas uniquement pour des raisons physiologiques. C’est parce que, pour les pères, il n’y a pas vraiment de bornes sociales d'âge»

Hervé Levilain, sociologue

L'âge social

Sauf que les aspects méthodologiques n’expliquent pas tout. «Historiquement, les représentations sociales de la parentalité, de la maternité et de qui est responsable de la reproduction jouent également», poursuit Magali Mazuy. Le seuil de la quarantaine est en fait «un seuil social qui fonctionne pour les femmes et pas pour les hommes», note le sociologue Hervé Levilain, coauteur avec Marc Bessin de l’ouvrage Parents après 40 ans (Éd. Autrement, 2012): «Si les hommes se sentent moins pressés par le temps, ce n’est pas uniquement pour des raisons physiologiques. C’est parce que, pour les pères, il n’y a pas vraiment de bornes sociales d'âge.» Et ce alors même qu’il existe un âge biologique. D'ailleurs, si certains établissements évaluent à l'aide d'un psychologue les motivations de futurs pères de plus de 60 ans dans le cadre d'une procréation assistée, d'autres ne fixent aucune limite.

Le discours, très anxiogène –«si vous voulez être mère, n’attendez pas»– que l’on retrouve dans la presse destinée aux (futurs) parents est alors un rappel à la norme plus qu’un conseil de santé:

«Il est rappelé aux femmes dans la presse parentale tout ce qui est pensé comme socialement convenable pour optimiser leurs chances de grossesse tandis que les hommes sont rarement responsabilisés ou enjoints à prendre soin de leur capital fertilité, pointe la chercheuse de l’Ined. On va éventuellement parler pour les hommes des perturbateurs endocriniens, mais c’est un facteur externe.»

Alors que, par exemple, la consommation de tabac, d’alcool ou le stress et donc le mode de vie influent sur les caractéristiques du sperme. Et ce discours est bien intégré. Dans les couples hypofertiles que Magali Mazuy a rencontrés au cours de ses recherches, «même si l’infertilité vient du conjoint, les femmes disent souvent avoir fait une psychothérapie ou essayé des médecines alternatives» pour avoir un enfant; pas les hommes.

Injonctions sexistes

Sachant que leur calendrier de fécondité est borné, avec la ménopause, qu’elles ont en charge la contraception, qu’elles occupent toujours une dimension centrale dans la parentalité, à quoi s’ajoute leur carrière (c’en est fini du seul motif de la femme au foyer), et que le niveau d’exigence pour être parent n’a jamais été aussi élevé, «le discours sur le risque médical, qui est réel, le fait de concilier des choses inconciliables contribue à la surcharge symbolique», ponctue Hervé Levilain.

Résultat, comme il l’écrivait avec Marc Bessin dans leur article «Pères sur le tard –Logiques temporelles et négociations conjugales», «les femmes […] sont rattrapées par une dimension chronologique du temps (l’âge) alors que les hommes peuvent mobiliser un temps plus “kaïrologique” (le moment propice, la bonne personne)». Et s’il ne s’agit pas de mettre également la pression sur les hommes pour qu’ils conçoivent un enfant au «bon» âge, cela permet du moins d’avoir conscience que le sentiment d’urgence qui peut peser sur les femmes à l’approche de la quarantaine ou l’égoïsme dont on les accuse quand elles sont quadragénaires et enceintes (parce qu’elles font courir des risques au bébé en ayant fait passer leur carrière avant) sont des injonctions sociales sexistes bien plus que qu’une prise en compte d’une réalité médicale genrée.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (29 articles)
Journaliste