Culture

Le hip-hop sera la voix dissonante de l'Amérique de Trump

Michael Atlan, mis à jour le 12.03.2017 à 14 h 43

La nature profonde du rap est politique, en particulier sous présidence républicaine. Alors, avec l’arrivée de «Drumpf» dans le bureau ovale, il va plus que jamais devenir un contre-pouvoir.

Extrait du clip «Alright» de Kendrick Lamar

Extrait du clip «Alright» de Kendrick Lamar

«Nous ne contrôlons pas ce que nous créons. À cause des médias, nous ne contrôlons pas la façon dont nous pensons ou menons nos vies. (...) Nous n’avons la propriété de rien. Si vous ne possédez aucune entreprise, vous n’avez pas d’emplois. Les blancs ont les emplois parce qu’ils ont les entreprises. Ils ont des institutions qui leur apprennent à vivre en Amérique. Les Noirs n’ont pas les institutions qui leur apprennent comment gérer cette merde. La première institution à vous l’apprendre, c’est la famille mais l’esclavage a foutu la merde. La chanson parle du coût actuel de l’holocauste. Il y a eu un holocauste juif mais il y a un holocauste noir que les gens continuent d’ignorer.»

Cette chanson que Chuck D mentionne dans cette interview à Melody Maker, c’est «Can’t Truss It», le deuxième single du quatrième album de Public Enemy, Apocalypse 91... The Enemy Strikes Black. Cette chanson, c’est probablement le plus grand choc musical de ma vie. Après avoir passé la première décade de ma vie à écouter la pop bubblegum des charts des années 1980, je rentrais dans la pré-adolescence avec le rap engagé, provoquant et définitivement politique de Public Enemy après qu’on m’a prêté la cassette de l’album.


Pourquoi un pré-ado blanc de classe moyenne supérieure, élevé dans une ville de province par des parents mariés depuis plus de trente ans, en vient à se passionner pour les récits de gens à l’exact opposé du spectre social? Je me pose encore la question. Je n’ai jamais connu le racisme, la pauvreté, l’absence de père, le besoin de dénoncer et se rebeller contre un ordre établi. Je faisais partie de cet ordre établi. Pourtant, il m’apportait une chose inestimable.

Xénophobie ordinaire

Il me montrait à quel point j’avais de la chance. Et encore aujourd’hui, il continue de m’informer, de me montrer une réalité qui ne sera jamais la mienne, moi qui n’aura probablement jamais à m’inquiéter d’un contrôle de police, d’un propriétaire qui me refusera un appartement pour ma couleur de peau ou d’un garde-frontière qui me trouvera trop «bronzé» pour rentrer dans la très blanche Amérique vue par Trump.

Car quand je vois défiler sur ma timeline les mesures et discours xénophobes de la nouvelle administration américaine, les policiers qui s’en tirent à bon compte après la mort d’un adolescent noir, les suprémacistes blancs qui jubilent à chaque tweet du Donald ou les hommages appuyés à Ronald Reagan, je repense toujours à ce premier choc musical. 

Avant même son entrée en fonction, le CV de l’homme d’affaires/star de télé-réalité/président des États-Unis laissait à penser que le sort de la communauté noire était loin, très loin de ses priorités. En 1973 puis en 1978, Trump et sa société immobilière ont, par exemple, été poursuivis par le Département de la Justice pour discrimination raciale. En 1989, il attisait la haine populaire en achetant une pleine page de pub dans plusieurs journaux new-yorkais pour demander le rétablissement de la peine de mort, en référence à cinq jeunes adolescents noirs accusés du meurtre d’un joggeur dans Central Park. On pouvait y lire:

«J’ai récemment regardé un reportage télévisé qui tentait d’expliquer “la colère de ces jeunes hommes”. Je ne veux plus comprendre leur colère. Je veux qu’ils comprennent notre colère. Je veux qu’ils aient peur.»

Les Central Park Five furent innocentés en 2002, après avoir passé treize ans en prison!

Toujours en 1989, en référence aux lois de discrimination positive, il expliquait à NBC qu'«un Noir bien éduqué a un avantage incroyable sur un blanc bien éduqué sur le marché du travail». En 1999, Trump confirmait les affirmations du patron de son Hôtel-Casino qui avait écrit dans un livre qu’il lui avait dit que «la paresse est un trait de caractère chez les Noirs».

Plus récemment, il a refusé de désavouer fermement le leader du Klu Klux Klan et autres groupements suprémacistes blancs qui ont, à de très nombreuses reprises, signifié leur engagement auprès du candidat/Président. Il n’a pas non plus désavoué son supporter qui avait frappé un jeune protestataire noir lors d’un de ses meetings et qui avait dit plus tard «la prochaine fois qu’on le voit, on devra peut-être le tuer». Il s’est prononcé pour qu’on utilise l’absurde expression «All Lives Matter». Et refuse de parler des violences policières, probablement le sujet le plus important aujourd’hui pour la communauté noire.

«Fuck Donald Trump»

Alors, l’élection n’était même pas encore gagnée que les morceaux et les rimes défilaient sur le grand répértoire Genius. Celui qui avait un temps pu être un modèle de réussite est devenu le paria du hip-hop. Avec «We The People», les mythiques A Tribe Called Quest frappaient forts. L'hymne rageur était égrainé dans les talk-shows et les cérémonies.

«All you black folks, you must go
All you Mexicans, you must go
And all you poor folks, you must go
Muslims and gays, boy, we hate your ways
So all you bad folks, you must go»

Tous les Noirs, vous devez partir / Tous les Mexicains, vous devez partir / Et tous les pauvres, vous devez partir / Musulmans et gays, nous détestons vos façons / Alors, vous tous, mauvaises gens, vous devez partir.


Mais les rappeurs du Queens avaient déjà une longue tradition d’engagement derrière eux. Le plus étonnant est de voir la conscience politique de nombreux autres se réveiller avec Trump. Comme si l’enjeu était trop important pour être mis de côté et ensevelis sous des rimes sur la dernière Bentley ou la dernière star du porno à la mode. Ce n'est pas du Bob Dylan mais avec son «Fuck Donald Trump», le rappeur YG ne pouvait pas faire plus clair. Tout comme Emilio Rojas avec son «I Hate Donald Trump» ou OG SwaggerDick et son «We Don't Need Donald Drumpf as Our President».

«And I'll never give props to a punk-ass trick
Nigga, fuck Donald Drumpf, he can suck my dick
I'm the type of ignorant nigga smack your toupee off
Probably chilling in your towers pissin' all on the walls»

Je ne ferai jamais de cadeaux à une pourriture / Que Donald Trump aille se faire foutre, il peut me sucer la bite / Je suis le type de noir ignorant qui va jarter ta moumoutte / J'irai sûrement traîner dans tes tours pour pisser partout sur les murs.

Rick Ross, lui, a vu son album retiré des bacs de Walmart à cause du morceau «Free Entreprise» dans lequel le rappeur, habituellement plutôt porté sur les rimes bling-bling et admiratives du magnat, proposait «d’assassiner Trump comme Zimmerman» (du nom de l’assassin de Trayvon Martin) «en acceptant ces mots comme s’ils venaient d’Eminem» (suggérant qu’un blanc a un passe-droit pour appeler à la haine).

Le «CNN de l'Amérique noire»

Car quoi qu'il fasse ou dise, le hip-hop a toujours été politique. C’est sa nature profonde, une nature qui s’est toujours emballée sous présidence républicaine. Avec l’arrivée de Trump dans le bureau oval, il va donc, plus que jamais, devenir un contre-pouvoir, une voix dissonante de l’actualité, le «CNN de l’Amérique noire» comme disait Chuck D.

Il a beau être né dans un esprit de fête («Peace, Unity, Love & Having Fun», comme disait la Zulu Nation au début des années 1980), le hip-hop, en tant que culture, n’a jamais pu échapper au quotidien des gens qui l’ont fait et inventé, celui de quartiers méprisés et discriminés, rongés par la pauvreté et la violence. Le hip-hop n’a pas mis longtemps à se transformer en un long documentaire sur la marge, celle que l’Amérique blanche ne veut pas voir, dont elle ne veut pas s’occuper. Dès 1982, inspirés par des gens comme The Last Poets ou Gil Scott-Heron, Grandmaster Flash & The Furious Five disaient (presque) déjà tout dans «The Message»:

«Broken glass everywhere
People pissing on the stairs, you know they just don't care
I can't take the smell, can't take the noise
Got no money to move out, I guess I got no choice
Rats in the front room, roaches in the back
Junkies in the alley with a baseball bat
I tried to get away but I couldn't get far
’Cause a man with a tow truck repossessed my car»

Verre brisé partout / Les gens qui pissent dans les escaliers, vous savez qu'ils s'en foutent / J'en peux plus de l'odeur, j'en peux plus du bruit / Pas d'argent pour déménager, j'imagine que je n'ai pas le choix / Des rats dans l'entrée, des cafards dans le salon / Des junkies dans l'allée avec une batte de baseball / J'ai essayé de partir mais je n'ai pas été loin / Car un homme avec une remorqueuse a saisi ma voiture.


À la fin des années 1980, malgré la gueule de bois de huit ans de présidence Reagan, le hip-hop est plus lucide que jamais. La communauté noire souffre. Elle est même affligée. Le 40e Président, qui s’était fait remarquer pendant sa campagne de 1980 en hurlant sur des habitants (noirs) du Bronx (en ruine) excédés par les fausses promesses, est à l’origine d’un certain nombre de mesures qui ont sérieusement impacté la communauté noire (en particulier pauvre).

Son plan de réduction drastique des impôts a eu pour conséquence directe la fermeture de nombreux programmes sociaux et de services publics (écoles, hôpitaux, police, pompiers, propreté…) dans les villes ne pouvant pas compter sur leur taxe foncière. Quant à son choix de désengager le gouvernement sur nombres de sujets (en particulier judiciaires), il a contribué à faire augmenter les discriminations à l’embauche, au prêt bancaire et au logement.

Le cauchemar du crack

Pire, au milieu des années 1990, le journaliste Gary Webb (qui s’est officiellement suicidé de… deux balles dans la tête) dévoilait dans ses articles puis dans son livre Alliance Obscure que la CIA, avec l’aval du gouvernement Reagan, a facilité l’importation et la distribution de crack dans les quartiers noirs de Los Angeles pour s’assurer du soutien de ses producteurs, le mouvement contre-révolutionnaire des Contras nicaraguayen. L’objectif était alors de lutter contre le gouvernement supposé communiste du Président Daniel Ortega. Comme le dit Jay-Z, ancien dealer de crack, dans son morceau «Blue Magic»:

«Blame Reagan for making me into a monster
Blame Oliver North and Iran-Contra
I ran contraband that they sponsored
Before this rhymin stuff we was in concert»

Blamez Reagan pour avoir fait de moi un monstre / Blamez Oliver North et Iran-Contra / J'ai distribué la contrebande qu'ils m'ont filé / Avant ces rimes, nous étions partenaires.


Personne n’a jamais réussi à prouver qu’il y avait une volonté manifeste de décimer la population noire et pauvre (un de ces fameux «holocaustes» racontés par Chuck D) mais, si on considère que seul le résultat compte, il faut bien se rendre à l’évidence que le hip-hop américain avait de quoi être enragé à la fin des années 1980 et début des années 1990.

Le crack se répand comme un virus dans les ghettos détruisant des familles, conduisant pères, mères, frères ou sœurs en prison quand ils se sont pas tout simplement tués dans la guerre des gangs. Car parallèlement à cette épidémie, Reagan engage le pays dans sa fameuse «guerre contre les drogues». Le «Anti-Drug Abuse Act» de 1986 requiert ainsi un minimum de cinq ans de prison pour la possession de 5 grammes de crack quand il requiert la même peine pour... 500 grammes de cocaïne. D’un côté, la drogue des noirs pauvres, de l’autre celle des blancs riches.

«Fuck Tha Police»

Résultat: la population carcérale américaine passe de 300.000 à plus de 2 millions en trois décennies, la plus élevée pour une démocratie occidentale et, entre 1986 et 1991, la population de femmes noires incarcérées augmente de… 828% quand celle des hommes noirs augmente de 429%. Alors derrière la violence des mots de Ice Cube dans «Fuck Tha Police» de NWA, il y a avant tout de la détresse:

«Fuck the police! Comin' straight from the underground
A young nigga got it bad ‘cause I'm brown
And not the other color, so police think
They have the authority to kill a minority
Fuck that shit, ‘cause I ain't the one
For a punk motherfucker with a badge and a gun
To be beating on, and thrown in jail»

Que la police aille se faire foutre! Je viens directement de l'underground / Un jeune noir subit parce je suis brun / Et pas l'autre couleur, alors la police pense / Qu'ils ont l'autorité de tuer une minorité / Putain de merde, parce que je suis pas le bon / Pour un enculé avec un badge et un flingue / Pour me faire tabasser et jeter en prison


Comme le dit David Simon, le créateur de la série The Wire, dans le documentaire The House I Live In, «la Guerre contre les drogues est un holocauste au ralenti» pour reprendre l’expression de Chuck D. L’avocate des droits civils Michelle Alexander, elle, appelle le phénomène «le nouveau Jim Crow» du nom des lois ségrégationnistes en vigueur dans le Sud des États-Unis jusqu’en 1965.

Interpeller les consciences

Cette époque, qui culmine avec le tabassage de Rodney King et les émeutes de Los Angeles en 1992, marque ainsi l’apogée du rap politique avec des albums comme AmeriKKKa’s Most Wanted et Death Certificate de Ice Cube, 2Pacalypse Now de 2Pac, By All Means Necessary de KRS-One et Boogie Down Productions, The Devil Made Me Do It de Paris, One For All de Brand Nubian et bien sûr Yo! Bum Rush the Show, It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back, Fear of a Black Planet et Apocalypse 91... The Enemy Strikes Black de Public Enemy.


Désormais, le rap n’est plus seulement le récit tragique d’un quotidien mais un essai critique, engagé et politisé sur l’ensemble des maux qui touchent la population noire aux États-Unis. Le rappeur n’est plus seulement un journaliste, il devient prêcheur, professeur, avocat et, en un sens, politique. Il n’est plus là seulement pour documenter mais pour défendre, interpeller, enseigner et élever les consciences.

Et toute la culture se met au diapason de ces rimes. On regarde les films de Spike Lee. On porte l’Afrique autour du cou. On redécouvre Malcolm X. On se réapproprie les motifs Kente et les couleurs vertes, rouges et noires du drapeau panafricain et on remplace les chaînes en or par des colliers de bois. Comme le disait Chuck D dans «Fight The Power», la plus emblématique des chansons de l’époque:

«As the rhythm designed to bounce
What counts is that the rhymes
Designed to fill your mind
Now that you've realized the pride's arrived
We got to pump the stuff to make us tough»

Alors que le rythme est fait pour bouger / Ce qui compte est que les rimes / Soient faites pour remplir ton esprit / Maintenant que tu as réalisé ça, la fierté doit arriver / Nous devons gonfler le truc pour nous rendre plus solides

Mais les choses changent. L’Amérique abandonne les politiques conservatrices de douze années de pouvoir républicain et élit Bill Clinton, «le premier Président noir» d’après l’écrivaine Toni Morrison qui expliquait dans les colonnes du New Yorker que, malgré la pâleur de sa peau, il a vécu l’expérience de l’homme noir («un foyer avec un seul parent, né pauvre dans un milieu ouvrier de l’Arkansas, joueur de saxophone et adorant la junk food de McDonald’s») jusque dans l’acharnement des conservateurs blancs pour le discréditer grâce à sa sexualité.

L'embourgeoisement

Sous présidence démocrate, le hip-hop se détend, ses préoccupations changent. L’économie florissante des années Clinton a ainsi permis au revenu moyen des afro-américains de s’élever de 25%, deux fois plus vite que la moyenne nationale, tandis que leur taux de chômage chutait de 14,1% à 8,2%. Le gouvernement Clinton a par ailleurs fortement encouragé la discrimination positive et l’attribution de prêts aux minorités. Largement de quoi faire oublier –sur le moment– les mesures anti-criminalité (héritées du système Reagan) et surtout les réformes de la sécurité sociale qui ont fait beaucoup de mal aux foyers les plus pauvres.

Alors dans une évolution assez logique, le rap aussi s’embourgeoise et découvre les joies de l’argent. L’ancien NWA Dr Dre impose le très cinématographique (mais un peu vide) gangsta rap aux sommets des charts avant que le nabab Sean «Puffy» Combs fusionne le genre avec la pop-music, offrant au rap sa place en prime-time sur (la historiquement très blanche) MTV. Désormais, dans les clips, on joue au golf, on roule en belles voitures dans les beaux quartiers et on fait son shopping chez les couturiers de la bourgeoisie blanche, Tommy Hilfiger et Ralph Lauren. «Mo Money Mo Problems» comme disaient Biggie Smalls et Puff Daddy en 1997.


Mais cet afflux massif d’argent dans le hip-hop, qui devient une culture mainstream comme une autre dans les années 2000, ne peut pas faire disparaître par miracle tous les problèmes. L’écran de fumée ne pouvait pas durer éternellement. Le réveil est donc brutal quand l’Amérique découvre les ravages de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans. Les faits sont cruels: en Louisiane, une personne sur trois touchée par l’ouragan était Noire, comme plus de 40% des morts. Et le temps de réponse du gouvernement fédéral et du Président Bush à ce désastre montre qu’être Noir en Amérique fait encore de vous un citoyen de seconde zone.

«George Bush n'en a rien à faire des Noirs»

Alors, quand Kanye West, lors de l’émission caritative pour récolter des fonds pour les victimes de l’ouragan Katrina, dévie du script et prononce ces quelques mots pour dénoncer le racisme des médias dans leur traitement de la catastrophe, il fait renaître l’idée que les fondements sur lesquels le hip-hop est né ne sont pas complètement morts:

«Je déteste la façon dont ils nous montrent dans les médias. Vous voyez une famille noire et ils disent qu’ils pillent. Vous voyez une famille blanche et ils disent qu’ils cherchent de la nourriture. Ca fait cinq jours qu’on attend une aide fédérale parce que la plupart des gens là-bas sont Noirs», finissant par la phrase que tout le monde retiendra ce soir-là, «George Bush n’en a rien à faire des Noirs», un phrase que le Président qualifiera plus tard de «moment le plus dégoûtant» de sa présidence.

Kanye West, qui a sorti The College Dropout, son premier album, deux ans auparavant, devient alors l’emblème d’une nouvelle génération de rappeurs, de Lupe Fiasco à Kid Cudi, en détruisant le mur qui séparait le rap «du réel» et le rap «de cinéma».

Avec ses rimes introspectives, drôles et sensibles, il n’hésite pas à aborder tous les sujets sans tabous: amour, mode, spiritualité, art et bien sûr politique, le tout sur une musique pleine de soul et de refrains entêtants accessible à tous. Il peut ainsi parler aussi bien des coupes budgétaires dans l’éducation dans «We Don’t Care» que des diamants du sang dans «Diamonds From Sierra Leone» ou du racisme sur le lieu de travail dans «Spaceship», sans jamais oublier les problèmes endémiques de la population noire aux États-Unis, du racisme institutionnalisé à la violence des rues en passant par les incarcérations abusives, la corruption du gouvernement et la violence policière.


Cette ouverture et cette sensibilité ouvre la voie à l’ère Obama, le premier Président à embrasser totalement la culture en citant le rappeur ou son ami Jay-Z dans ses discours, en incluant Mos Def, Nas et Method Man dans ses playlists ou en accueillant des concerts de Kendrick Lamar, Wale, Common, Chance The Rapper, J.Cole ou Big Sean à la Maison Blanche.

L'échec d'Obama

Obama, en déclarant des choses comme «si j’avais eu un fils, il aurait ressemblé à Trayvon» (du nom de l’adolescent noir assassiné sans raison par un coordinateur de la surveillance de voisinage), libère la parole et légitime le travail des rappeurs. Il leur donne un aval moral que plus de trois décennies de politiciens blancs leur ont toujours refusé, préférant pointer la violence de leurs paroles.

Mais le Président, s’il a connu un certain état de grâce pendant sa campagne et les premiers mois de son mandat (bien résumé par le «My President» de Young Jeezy et Nas), n’a pourtant pas été épargné par la communauté hip-hop. Les attentes gigantesques qu’il a créées ont forcément entraîné beaucoup de déception, voire d’amertume. On lui reproche ainsi de ne pas avoir plus exprimer sa sympathie pour la communauté noire, de ne pas avoir plus parler de racisme, particulièrement en ce qui concerne la violence policière et les morts très médiatiques de Tamir Rice, Philando Castile ou Michael Brown.

En 2012, le rappeur d’Atlanta Killer Mike (fervent supporter de Bernie Sanders pendant la campagne de 2016) disait alors dans le très engagé «Reagan», un des plus importants morceaux de rap politique de l’histoire:

«Ronald Reagan was an actor, not at all a factor

Just an employee of the country's real masters

Just like the Bushes, Clinton and Obama

Just another talking head telling lies on teleprompters.»

Ronald Reagan était un acteur, pas du tout un facteur / Juste un employé des vrais maîtres du pays / Comme les Bush, les Clinton et les Obama / Juste un autre pantin qui raconte des mensonges sur un téléprompteur


Entre progressisme et déception, c’est ironiquement dans ce contexte que le hip-hop politique redevient mainstream. Sans se limiter à des sujets politiques et sans la provocation de leurs aînés, Kendrick Lamar ou J.Cole, deux des plus gros vendeurs de la présidence Obama, font ainsi de leurs rimes des hymnes comme «Fight The Power» en son temps. Le «Alright» de Lamar devient même le chant de ralliement des manifestants de Black Lives Matter, qui luttent contre les violences policières, et la première grande protest song du XXIe siècle:

«Niggaa, and we hate po-po

Wanna kill us dead in the street fo sho'

Nigga, I'm at the preacher's door

My knees getting' weak and my gun might blow

But we gon' be alright.»

On déteste la po-po / Ils veulent nous tuer dans la rue, c'est sûr / Je suis à la porte du prêcheur / Mes genoux faiblissent et mon flingue pourrait exploser / Mais ça va aller

 

Et il est probable qu’on chante cette chanson dans les rues pour encore quelques temps. Avec la confirmation du sénateur de l’Alabama, Jeff Sessions, au poste de ministre de la Justice, un homme qui, un jour, plaisanta sur le Klu Klux Klan en disant qu’ils étaient «OK, jusqu’au moment où il a appris qu’ils fumaient de la marijuana», il est possible que le futur soit sombre pour la communauté noire. Un de ses premiers gestes au poste a ainsi été d'annuler le decret de Barack Obama visant à réduire drastiquement l'utilisation par le gouvernement des prisons privées (permettant d'absorber les incarcérations massives liées à la guerre contre la drogue des années 1980 et 1990).

Mais une génération de jeunes rappeurs qui n’a grandi en ne connaissant qu’un président noir à la Maison-Blanche aura un seuil de tolérance à l’injustice beaucoup moins important que ses aînés. Eux, qui ont une capacité de mobilisation et d’organisation décuplée grâce aux réseaux sociaux, le savent: le contre-pouvoir est dans leurs rimes, dans leurs mots, dans la puissance de leur flow. Eux ont le pouvoir d'éclairer les petits blancs comme moi, les gens qui ont tout et n'ont pas d'autres outils pour voir. Car comme leurs aînés disaient...

«Make everybody see, in order to fight the powers that be
Lemme hear you say
Fight the power
Fight the power
We've got to fight the powers that be»

Montrez à tout le monde, afin de lutter contre les pouvoirs en place / Je veux vous entendre dire / Luttez contre le pouvoir / Luttez contre le pouvoir / Nous devons lutter contre les pouvoirs en place

Michael Atlan
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