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Hitler est-il devenu un personnage de fiction comme un autre?

Vincent Brunner, mis à jour le 01.03.2017 à 11 h 08

Alors que, à Paris, le mémorial de la Shoah revient sur les liens entre BD et holocauste, la série de science-fiction «Infinity 8» se paye en guest-star maléfique Adolf Hitler. Retour avec ses auteurs sur la difficulté de jouer avec les nazis.

L’incident s’est déroulé dans une librairie de BD à la fin de l’année. Au moment de payer ses achats (le dernier Arabe du futur de Riad Sattouf et le tome final de Seuls, une des séries préférées des ados), le client a eu le regard attiré par le présentoir sur le comptoir. Là, un comics lui a fait sourciller l’œil. Enfin, surtout l’accroche: «Hitler va-t-il passer du côté obscur???». Surpris, au lieu de chercher sa carte de paiement, il tend la main pour feuilleter la chose. Et là, il tombe nez à nez avec le fürher meurtrier et xénophobe, la moustache bien reconnaissable mais la tête greffée sur un corps de robot. «Mais qu’est-ce que c’est que ce machin?», se met-il alors à crier, faisant sursauter deux gamins en train de reluquer discrétos le dernier Lastman, avant de partir en hurlant: «Alors maintenant, c’est rigolo de mettre des nazis dans une Baydaaayyy?»

«Nazisme: un art de vivre»...what?

Ok, non, ça n’est pas arrivé, certainement parce que celles et ceux qui fréquentent les librairies de BD sont plus intelligents que ça. N’empêche qu’à la lecture de Retour vers le fürher, l’histoire de Lewis Trondheim et Olivier Vatine, un petit instant de malaise peut survenir au milieu de la rigolade et du fun. Surtout si, au lieu de la lire en albums, vous la lisez (ou l’avez lue) en feuilleton, découpée en 3 comics.

Au départ, surprise, sur le vaisseau Infinity 8, dans un futur lointain, se tient un séminaire intitulé «nazisme: un art de vivre». Les nazis présents sont gentils, ont préparé un gâteau et des porte-clés pour des visiteurs. L’ambiance se corse quand un extraterrestre nommé Shlomo Juiff dénonce la «propagande malsaine et nauséabonde» avant de foutre le bordel dans les jolis mugs à croix gammée.

L’individu est expulsé, d’autant qu’il a été condamné pour avoir frappé sa femme. Un nazi commente: «On ne tape pas une femme, même avec une fleur. C’est un proverbe nazi.» Plus tard, dans des circonstances sur lesquelles on reviendra, ces disciples mettent la main sur la tête d’Hitler, restée intacte après tout ce temps. Là, l’intrigue bascule totalement: profitant du corps de robot dont il hérite, Hitler va prendre le pouvoir en utilisant les réseaux sociaux du futur (ils ressemblent à ceux d’aujourd’hui). Il se montre tel qu’il a malheureusement marqué l’histoire: sanguinaire, raciste (cette fois envers les races extraterrestres), criminel.…

À la fin du deuxième épisode (le comics Infinity 8), gros cliffhanger: entouré d’une armée de robots, il annonce l’avènement du IVe Reich. Deux pages plus loin, en bonus, des mots-croisés sont proposés à la sagacité des lecteurs… avec des cases noires qui dessinent une croix gammée. Heureusement, un petit texte met les points sur les (naz)is: «Ta culture nazie laisse à désirer et tu ne sais pas comment remplir cette grille? Rassure-toi, c’est mieux comme ça. Tu as mis des chants guerriers pour l’ambiance, tu as tout trouvé et tu éprouves la jubilation du vainqueur aux portes du Valhalla? On ne te félicite pas.»

N’empêche qu’avoir ça sous le nez m’a procuré un sentiment un peu bizarre. Ai-je été victime d’une attaque de pensée politiquement correcte et molle? À moins que ce malaise soit lié au fait que, dans le monde entier, de plus en plus de néo-nazis paradent en toute impunité (avec heureusement parfois des spectateurs courageux comme Tess Asplund pour manifester leur opposition), qu'une youTubeuse mêle cupcakes et antisémitisme, qu’un jeune Chinois est jugé pour avoir appelé le président chinois Xi Jinping «Xitler», que les pro-Trump ont repris à leur compte une expression chère à Goebbels, que début février, des gros idiots ont dessiné des svastikas sur des voitures enneigées de Brooklyn? Cette légère gêne était-elle indue ou légitime? A-t-on encore le droit de s’interroger sur la présence un peu gratuite d’Hitler et des nazis dans une fiction qui, a priori, n’a rien à voir?  

Pour mieux comprendre le délire de Retour vers le Fürher, il faut revenir au concept malin d’Infinity 8, série de science-fiction assez réjouissante conçue par Trondheim et Vatine (le premier tient le rôle de showrunner, le second celui de directeur artistique). Il y a plus de deux ans, les deux se mettent à réfléchir sur un modèle éditorial différent. Pour Trondheim, une sorte de défi.

«J’adore les contraintes, un truc bizarre qu’il va falloir tordre pour que ça devienne intéressant. Je suis le rat dans son labyrinthe qui va essayer de s’en sortir. Parce que, moi, a priori les histoires dans l’espace de gonzesses avec des gros nichons ça ne m’intéresse pas plus que ça. Mais j’aime jouer.» 

C’est d’ailleurs le fait qu’Olivier Vatine ait participé à des parties de poker chez Trondheim qui a rendu Infinity 8 possible. Chacun des huit albums met en scène une agente différente parmi huit jeunes femmes au physique de pin-up (non, pas des potiches). Ainsi, dans Romance et Macchabées, le premier volume, on découvre Yoko Keren qui se fait draguer par la faune locale de manière extra-lourde et, en parallèle, cherche un père à son enfant pour profiter du congé parental qu’elle a posé un an à l’avance. C’est la première à être confrontée à l’énorme nécropole intergalactique autour de laquelle tourne l’intrigue globale.

Autre-personnage clé de la série, le capitaine du vaisseau: de la race des «Tonn Shâr», il possède un pouvoir, celui de revenir huit heures en arrière si ce qui arrive ne lui convient pas. Une astuce scénaristique pour jouer sur le concept même de reboot. Avec une belle équipe d’auteurs (Bertail, Balez, Boulet ou Killoffer pour le dessin, Zep, Vehlmann, Guibert etc.) les deux compères ont donc planché sur ce concept de space opera ludique. «C’est la première fois que je travaille sur quelque chose d’aussi ambitieux en amont, explique Lewis Trondheim. La série Donjon, je ne savais pas qu’elle ferait au final 36 albums, autrement je ne me serais pas lancé dedans. Le fait qu’Olivier Vatine réalise le design du vaisseau ou des costumes m’a donné l’impression de m’embringuer sur un projet audiovisuel.»

«Un peu plus crédible que Sauron nazisme»

Justement, c’est Olivier Vatine qui a eu envie d’inclure des nazis dans ce space opera. «Lewis m’a demandé si un truc me ferait plaisir. Je lui ai envoyé un petit pitch à base de nazis de l’espace. C’était un peu gratuit, une espèce de série Z qui reprenait le mythe de Thulé. Ce qui n’est pas mal avec les nazis, c’est qu’ils ont un côté mal absolu, ce sont les méchants ultimes tirés de l’histoire contemporaine, un peu plus crédibles que Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.» 

Au départ, comme il le raconte volontiers, Lewis a été atterré. Il a même raconté ça dans le making off en bonus d’un comics, se mettant en scène en train de penser: «C’est trop complètement con pour ne pas le faire.» L’accélérateur du projet a aussi été Olivier Sztejnfater de Comix Büro, structure qui s’est associée à l’éditeur Rue de Sèvres pour Infinity 8. C’est lui qui a trouvé le titre Retour vers le Führer, un titre que Trondheim et Vatine ont trouvé trop bon pour ne pas aller jusqu’au bout.

Bien sûr, Adolf Hitler et les nazis ont déjà été utilisés comme des personnages dans de nombreuses fictions. Dans son roman uchronique Le Maître du Haut Château (1962), Philip K.Dick racontait comment les États-Unis étaient occupés par les Forces de l’Axe. Rêve de fer de Norman Spinrad (1972) met en scène Adolf Hitler devenu auteur de science-fiction. Le Français Éric-Emmanuel Schmitt (La Part de l’autre, 2001) a lui imaginé qu’Hitler aurait pu devenir artiste et trouver ainsi la paix. Roald Dahl, Jean Genet, Mike Mignola avec Hellboy… d’autres auteurs majeurs ont mis des nazis dans leurs intrigues.

Au cinéma, pareil, Hitler et ses SS ne sont pas un tabou et peuvent même être utilisés comme figures comiques chez Russ Meyer, voire dans Papy fait de la résistance de Poiré ou l’Indiana Jones de Spielberg. David Sand, le réalisateur du délirant Kung Fury, expliquait très simplement  pourquoi il avait choisi le Führer comme ennemi de son super flic. «Quand j’ai pensé à un mauvais garçon, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est Hitler.» 


Il y a deux ans, le film satirique Il est de retour, adapté du roman de Timur Vernes, a créé la polémique en Allemagne: soixante-dix ans après sa disparition, Hitler revient et, d’abord pris pour un comédien assurant à la perfection sa caricature, fait la joie des médias. Plus proche, dans l’esprit d’Infinity 8, Iron Sky (2012) imagine que les nazis se sont échappés sur la lune.

Les premiers à avoir intégré Hitler dans une œuvre de divertissement sont à chercher du côté de ceux qui voulaient alerter l’opinion publique comme Chaplin et son Dictateur (1940) ou Lubitsch et Jeux dangereux (1942). En BD, les lanceurs d’alerte s’appellent Joe Shuster et Jerry Siegel. Les deux créateurs de Superman le montrent dès février 1940 se saisissant d’Hitler et de Staline pour qu’ils soient jugés pour crime contre l’humanité. Quelques mois plus tard, en mars 1941, Jack Kirby et Joe Simon dépeignent la rouste que Captain America inflige à Hitler.

Une instructive et riche exposition au Mémorial de la Shoah sur les rapports entre la Shoah et la BD rappelle toutefois que, malgré ces deux coups d’éclats, les super-héros n’ont pas pu libérer Auschwitz. Un autre versant de l’exposition revient sur le traitement d’Hitler et la Shoah par les auteurs satiriques, comme Wolinski ou la paire Gourio et Vuillemin, responsable de la sulfureuse Hitler = SS,  attaquée en 1988 par neuf associations de déportés puis interdite à la publication par le ministère de l’Intérieur de l’époque.  D’ailleurs, pas loin d’une planche d’Hitler = SS (devenu depuis un collector vendu très cher), on trouve au mémorial de la Shoah un extrait de Retour vers le Fürher.

«On ne veut pas l'argent des skinheads»

Pas de malentendu de la communauté juive, donc, quant à la portée de l’album d’Infinity 8 et ouf de soulagement pour les auteurs.

«Intégrer Hitler et les nazis, c’est forcément touchy, reconnaît Trondheim. Il y a des gens dont toute la famille est morte en camps de concentration. C’est clair que tu ne peux pas faire n’importe quoi, encenser le côté totalitaire d’Hitler ou faire du prout prout avec lui. Oui, au départ, les néo-nazis sont gentils et ils aiment le “logo” [la swastika, ndlr]. Mais c’est ce qui arrive aussi quand on perd la mémoire. L’action de la série se passe 500 ans dans l’avenir. Plus de soixante ans après la Seconde Guerre mondiale et les camps, certains ont déjà tout oublié. Si on ne se souvient pas des conneries passées, on tombera dans le même piège que dans Retour vers le Führer

Malgré l’aspect pulp et comique, certains éléments font froid dans le dos. Comme le fait que Trondheim et Vatine aient repris tels quels des éléments de langage d’Hitler comme «la conscience est une invention des Juifs» ou «la fierté est une arme». Trondheim s’est ainsi documenté, regardant La Chute, le long métrage recréant les derniers mois d’Hitler («je me disais que, si on récupérait Hitler, il serait dans cet état d’esprit») ou le téléfilm historique Hitler: la naissance du mal. «Après, je n’ai pas lu Mein Kampf, j’ai autre chose à faire, hein!»

Pendant toute la conception de Retour vers le Führer, une sorte de dialogue running gag s’est instauré entre les deux. «À chaque fois, Lewis disait: “on le fait ou on ne le fait pas?”» Parfois, ils se sont abstenus. Ainsi, quand Olivier Sztejnfater de Comix Büro, structure qui s’est associée à l’éditeur Rue de Sèvres pour Infinity 8, a proposé pour les mots croisés de mettre «solution finale dans le prochain numéro», il y a eu tergiversation. «On s’est demandé si c’était drôle ou pas, se souvient Vatine. En vrai, c’était drôle mais valait peut-être mieux de ne pas le mettre.»

Le personnage de Shlomo, le juif extraterrestre, a donné lieu à réflexion. «C’est un mec intelligent, au début le seul qui a conscience de ce que c’est le nazisme, raconte Trondheim. Mais il n’est pas du tout sympa, en fait, on s’en rend compte avec le temps. Je ne voulais pas non plus que tout soit blanc d’un côté, tout noir de l’autre.. Son compère Olivier Vatine commente: «Le flip c’était de se mettre à dos des associations juives. Mais je pense que le pire aurait été se faire des potes au FN.» 

Pour l’instant, pas de souci, personne ne leur a demandé un Hitler en dédicace. «On n’a pas voulu jouer le double sens, que des bas du front adorent… Je ne veux pas l’argent des skinheads», tranche Trondheim. Sans spoiler, il annonce que, dans la série Infinity 8, Retour vers le führer aura plus tard des conséquences inattendues. Sinon, mi-mars parait le 3e tome de la série, L’Évangile selon Emma, dessiné par Olivier Balez sur scénario de Vehlmann et Trondheim qui aborde lui, à sa manière, le thème de la croisade religieuse…

Infinity 8 tome 2, Retour vers le Führer 

scénario Lewis Trondheim-Olivier Vatine,

dessin Olivier Vatine,

éditions Rue de Sèvres

Vincent Brunner
Vincent Brunner (36 articles)
Journaliste