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Trump, Brexit, populisme… Le coupable, c’est la productivité

Eric Leser, mis à jour le 21.02.2017 à 10 h 07

À 90 ans, Alan Greenspan n’a rien perdu de sa capacité d’analyse. Pour l’ancien président de la Réserve fédérale, la souffrance des classes moyennes est la conséquence de la disparition des gains de productivité... et donc de la stagnation du niveau de vie.

Alan Greenspan Wikimedia Commons

Alan Greenspan Wikimedia Commons

«Le populisme n’est pas une philosophie économique structurée comme le capitalisme, le socialisme ou le communisme. C’est un cri de douleur de la population pour que des dirigeants soient enfin capables de prendre la situation en main et d’atténuer cette souffrance.» Alan Greenspan, 90 ans, ancien président de la Réserve fédérale américaine (Fed), résumait ainsi il y a quelques jours devant le très réputé Economic Club of New York, la crise des démocraties occidentales. Il mettait en garde les économistes contre «une fausse impression de reprise».

La souffrance économique et sociale est pour lui profonde. Elle a pour origine principale: la faiblesse des gains de productivité qui fait stagner les salaires et la consommation, crée le chômage et creuse les inégalités.

«Les dépenses sociales accaparent des moyens financiers qui sont nécessaires à l’investissement productif pour permettre des gains de productivité. Comme vous le savez, la croissance de la productivité est nécessaire pour entretenir l’activité économique et plus particulièrement pour améliorer le niveau de vie… Le système politique a démontré sans équivoque dans sa structure actuelle qu’il est incapable de gérer ce problème.»

De nombreuses études montrent que depuis plus d’une décennie les gains de productivité ne cessent de diminuer au point d’être proches de zéro aujourd’hui dans la plupart des pays développés. Et les pays émergents commencent eux aussi à souffrir.

Pas d’investissement, pas d’augmentation de salaires

Cela semble contrintuitif quand la technologie numérique rend les travailleurs plus productifs et plus efficaces. En théorie, un employé avec un ordinateur peut en faire plus et mieux aujourd’hui qu’une armée de secrétaires, de comptables, de mathématiciens ou de rédacteurs dans les années 1960. La réalité est pourtant celle d’une stagnation des revenus, d’une croissance de plus en plus limitée et d’un faible retour sur investissement du capital investi. La machine à fabriquer plus de richesses par heure de travail –le moteur de la révolution qui depuis deux siècles a sorti l’humanité de la misère– semble cassée.

La productivité numérique est-elle alors une illusion? C'est la thèse de la théorie de la grande stagnation. Le numérique n'apporterait pas des progrès aussi importants que la mécanisation de l'agriculture, le chemin de fer, l'électricité, l'automobile, le téléphone, le transport aérien... Pour Alan Greenspan, le problème tient surtout à l’allocation de ressources financières trop importantes vers le social, au détriment de l’investissement, plutôt qu’aux technologies existantes. Pour permettre l'augmentation du niveau de vie des classes moyennes et la création d'emplois dans de nouvelles activités, il faudrait selon lui 1.000 robots de nouvelle génération plutôt que 100 de l'ancienne.

«Nous avons traversé une période prolongée de stagnation de la productivité, particulièrement dans les pays développés, liée en grande partie au vieillissement de la génération du baby boom. Les prestations sociales pèsent sur l’orientation de l’épargne, la principale source de financement de l’investissement… C’est le manque d’investissement productif qui a supprimé à l’échelle mondiale la croissance de la productivité», développe Alan Greenspan dans une longue interview (PDF) à la revue Gold Investor.

Quand les gains de productivité ralentissent, l’ensemble du système économique ralentit. Cela a provoqué le désespoir et l’apparition du populisme économique du Brexit à Trump… Pour résumer tout cela dans une formule: il y a trop de retraités pour que les travailleurs en activité puissent les entretenir et cela a pour conséquence de freiner considérablement l’investissement productif. L’épargne alimente l’investissement, réduire l’épargne ou la diriger vers les dettes sociales affecte l’investissement. Pas d’investissements, pas d’emplois, rien… et tout le monde est en colère.»

Alan Greenspan et Paul Krugman

De fait, la productivité par heure de travail aux États-Unis a progressé de seulement 1,3% par an en moyenne de 2004 à 2015 et a ralenti à 0,5% entre 2010 à 2015. Même la Chine est maintenant affectée. La productivité y a enregistré en 2016 sa plus faible progression depuis seize ans. Et ce constat est général comme le montre le graphique ci-dessous.

Croissance annuelle du Pib divisée par le nombre d’heures de travail. Source: OCDE

L’importance de la productivité n’est pas une découverte récente. Elle avait simplement été oubliée. «La productivité n’est pas tout, mais à long terme, elle est presque tout. La capacité d’un pays à améliorer son niveau de vie dépend presque entièrement de sa capacité à augmenter la production par travailleur», écrivait il y a plus de vingt ans Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, qui politiquement se trouve pourtant à l’opposé d’Alan Greenspan.

À 90 ans, Alan Greenspan reste l’un des analystes les plus écoutés de l’économie mondiale même si sa parole est devenue rare. Il est aussi controversé, notamment par sa défense d’un capitalisme sans entrave et par sa responsabilité dans la multiplication des bulles financières à la fin du siècle dernier. Depuis des décennies, il plaide pour un État modeste qui limite ses recettes, ses dépenses, ses ambitions économiques et la protection sociale. Cela ne l’a pas empêché d’avoir une carrière exceptionnelle et pendant une période, une aura, tout aussi exceptionnelle. Il était devenu la «rock star» de l’économie mondiale.

En juin 2000, le sénateur John McCain, alors adversaire de George Bush pour l’investiture républicaine à la présidentielle, répondait ainsi à la question d’un journaliste facétieux. «Que ferai-je si M. Greenspan devait mourir? Dieu nous en garde. (Mais alors), je lui mettrais une paire de lunettes de soleil et le maintiendrais droit, bien assis à son bureau, aussi longtemps que possible.» Hilarité dans la salle.

Disciple d’Ayn Rand

Depuis, la crise des subprimes a fait pâlir l’étoile d’Alan Greenspan qui est devenu pour certains le responsable des dérives de la finance sans contrôle et sans régulation et d’une crise… qui s’est produite après son départ de la Réserve fédérale américaine.

Quinze personnes ont dirigé la Fed depuis sa création en 1913, aucune avec autant de succès pour contenir l’inflation et le chômage, les deux objectifs fixés par la loi, à la politique monétaire américaine. Surnommé le «Maestro» –il est passionné de musique–, Alan Greenspan a permis aux États-Unis, entre août 1987 et janvier 2006 quand il dirigeait la Fed, de traverser de multiples crises, du krach boursier d’octobre 1987, à l’effondrement du fonds spéculatif LTCM en 1998, en passant par les attaques terroristes de septembre 2001 et les scandales comptables en série à Wall Street en 2002.

Un sondage lors de l'élection présidentielle de 2004, montrait que les Américains lui faisaient alors plus confiance qu’à George Bush ou son adversaire démocrate, John Kerry. Christopher Hitchens, le dépeignait comme «un comptable lugubre avec d’épaisses lunettes et une tête de souris, qui cache bien son jeu.» Les discours à double ou triple sens ont longtemps été sa spécialité comme un humour à froid, dévastateur. «J’ai appris à marmonner avec une grande incohérence», avait-il avoué un jour.

Voilà pour la légende. Le personnage a d’autres facettes. C’était aussi un «politique» ambitieux, un séducteur et un idéologue. Il a assidûment fréquenté, vingt ans durant, le salon littéraire new-yorkais d’Ayn Rand, écrivaine russe, philosophe, anticommuniste farouche et théoricienne du libéralisme. Elle l’a profondément influencé. «Ayn Rand m’a montré que le capitalisme n’est pas seulement efficace, il est moral», expliquera-t-il. Sauf quand il abandonne les classes moyennes...

Eric Leser
Eric Leser (64 articles)
Journaliste