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Les YouTubeuses beauté ont inventé le «tuto grossesse»

Nadia Daam, mis à jour le 30.03.2017 à 12 h 14

Comment les futures mamans qui ont une chaîne YouTube scénarisent parfois à l'extrême leur grossesse.

Capture d'écran YouTube d'un vidéo publiée sur le compte Golden Wendy

Capture d'écran YouTube d'un vidéo publiée sur le compte Golden Wendy

Laissez-moi enfourcher mon déambulateur de vieille personne et vous parler d'un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître. Au milieu des années 2000, la blogosphère féminine se divisait en trois grandes catégories relativement distinctes: les blogueuses mode/beauté, les blogueuses mamans et les blogs de cuisine. Bien sûr, une blogueuse beauté pouvait ajouter sur son site un onglet «food» (avec forces adresses de salon de thé kawaï) et de nombreuses blogueuses mamans distillaient quelques conseils mode ou photos de leur look, mais les univers restaient cloisonnés.

En 2016, les pionnières ont célébré leur dix ans. La majorité d'entre elles ont passé le cap des 30 ans et se targuent d'être désormais des blogueuses «lifestyle», dans l'acceptation du terme la plus large. Les plus exposées nouant des partenariats avec des sites de locations de vacances, des salles de sport, des marques d'extracteurs de jus ou de lave-linge. Elles invoquent alors la diversification, la professionalisation ou simplement le maturité. A 30 ans, il paraît au moins aussi important de «laver son linge avec précaution» que de maintenir une bonne routine sourcils.

Mais la différence la plus notable et la plus spectaculaire c'est que ces blogueuses ont mûri, et ont, pour beaucoup d'entre elles passé le cap de la maternité. Et si une grossesse nécessite des arrangements avec leur vie professionnelle (il faut annoncer sa grossesse à ses supérieurs, organiser son congé maternité...) et une forme de repli sur soi et sur le foyer (le premier trimestre pouvant être éprouvant, on a tendance à davantage rester chez soi), les blogueuses mode/beauté ont fait l'inverse: ce n'est pas elle qui se sont adaptées à leur grossesse, mais leur grossesse qui s'est fondue dans leur activité professionnelle. Et elles n'ont pas opéré de repli sur elles-même mais, ont au contraire, repoussé encore davantage les frontières de l'intime. La transition de «blogueuse mode» à «future maman» n'en obéit pas moins à des codes bien précis et à une dramaturgie souvent respectée.

L'annonce

«Blogueuses: comment gèrent-elles leur maternité sur les réseaux», se demandait le Figaro Madame qui évoquait alors «un dilemme» et semblait imaginer que ces blogueuses ont eu à affronter un combat moral au moment d'annoncer leur grossesse à leur audience. et d'adapter le ton de leur blog à cette nouvelle donne. Pourtant, à bien y regarder, ces mêmes blogueuses ont l'air d'avoir fait le choix de l'extreme transparence et ne paraissent pas avoir hésité longuement face aux différentes alternatives qui s'offraient à elle.

Mieux, l'annonce de la grossesse est devenu un genre en soi. Il faut dire, que depuis, les vlogs et Instagram sont passés par là, et que la video et la scénarisation que permettent ces plateformes servent abondamment à donner à l'événement l'intensité dramatique qu'il semble mériter.

Ainsi, l'annonce de la grossesse aux fans est régie par la même règle immuable:

D'abord, il faut créer l'effet de surprise. Les jours précédent l'annonce, il est donc coutume de poster des tas de photos de soi en pied, ou coupées au niveau du buste mais de façon à ce que «le petit bidon» (selon la sémantique employée) n'apparaissent pas.

Cela permettra aux lectrices les plus curieuses et/ou perspicaces de disserter longuement sur une probable grossesse –«elle porte son sac sur le ventre. C'EST LOUCHE». La blogueuse s'absentera aussi des réseaux pendant quelques jours suscitant ainsi l'inquiétude ou l'excitation de ses fans. Ce grand mystère permettra par exemple à la vlogueuse Caroline de se moquer gentiment de ses fans sur l'air de «hihi, je vous ai bien eues avec mes pull amples». Et de faire sa grande annonce le 14 février, jour de la Saint-Valentin, sans avoir d'abord posté un «teaser» de l'annonce avant la vidéo elle-même.

Puis le jour J: TADAAAA. Il convient alors d'annoncer la grossesse avec une preuve implacable. La photo du ventre (silhouette de profil, ou de face mais avec la main sur le ventre) s'impose avec une esthétique souvent evanescente. Le texte doit lui comporter les «tadam», «HIIIIIIIII» et «...» réglementaires.

L'annonce de la grossesse semble donc être une évidence, comme le confie d'ailleurs la blogueuse EmilieBrunette: «Je n'ai pas hésité une seconde à partager la bonne nouvelle à ma communauté ». Laquelle confie plus loin qu'«au moment de l'annoncer, mon conjoint n'était pas vraiment d'accord et je comprenais ses craintes. C'est aussi son bébé et il veut en quelque sorte le protéger». Visiblement, le conjoint a «en quelque sorte» perdu la bataille.

Le suivi de grossesse

Mais ce sont bien les vlogs qui ont achevé d'introniser la grossesse comme nouvelle catégorie, au milieu des onglets «look», «beauté», «voyages», «food».

Dans des vidéos qui durent parfois jusqu'à vingt minutes, certaines vlogueuses vont ainsi créer des foires aux questions entièrement dédiées à leur grossesse: quel sera le prénom? comment a réagi le papa/tes parents? Tu as peur d'accoucher? Et obtenir des réponses à presque à toutes leurs interrogations.

Sandrea va par exemple, «pour ce qui est des updates», confier que son «col est toujours dilaté et s'est un peu plus affiné». ChrystelleMakeUp va disserter longuement sur sa sciatique, analyser le résultat de ses prises de sang et évoquer ses remontées acides.  MakeupbyGiulia va raconter sa perte des eaux, «les petites gouttes sur les jambes et le sol» et le fait qu'elle a constaté après avoir senti le liquide que «c'était pas du pipi».

Le show continue

Si ces vlogueuses ne rechigent pas à partager les détails les plus intimes et l'aspect gynécologique de leur grossesse –ce dont on pourrait se réjouir, car les désagréments de la grossesse et la question des grossesse à risques méritent d'être abordées publiquement par les protagonistes–, elles n'en demeurent pas moins attachées aux fondamentaux (et aux contenus sponsorisés). Car la vlogueuse enceinte n'en est pas moins prescriptrice et les marques ont éviemment flairé le filon. Si une jeune femme a pu refourguer du lien sponsorisé vers un eye-liner ou des pompes à 500 balles, elle peut s'avérer bien utile pour vanter les mérites de la marque Mustela ou pour n'importe quel produit ayant trait de près ou de loin à la maternité. Sur Twitter, les marques vont ainsi draguer dans leur filets toutes filles qui disposeraient de deux qualités essentielles: un vlog/blog et un utérus habité. La grossesse se monétise et si en plus, elle se pare des atours glamour de l'univers du blog beauté ou mode, c'est tout benef'.

Sans qu'il s'agisse toujours de sponsoring, on saura également à quoi ressemble une «routine soirée grossesse» en pénérant entièrement dans l'intimité du foyer.

Il arrive bien sûr que certains gardent le secret sur certains aspects de cette future maternité et taisent par exemple le prénom du bébé à venir. Ou en ne photographiant pas de face icelui après la naissance. Mais d'autres, à l'inverse, choisissent de créer une identité numérique à leur enfant en le faisant apparaître quasi dans tous les posts, y compris ceux n'ayant pas nécessairement trait à la maternité. The Cherry blossom girl va par exemple, dans un article précisant qu'elle a été invitée par le site de location de vacances Abritel (qui lui a fourni un appartement à Londres) illustrer son propos avec moult photos de sa fille arpentant le bitume londonien et avec des manteaux parfois assortis aux façades des immeubles. Cette dernière bénéficie même de son propre hashtag #iriskumiko recensant tous ses looks (à vue de nez, cette petite a moins de trois ans). C'est par ailleurs l'omniprésence de sa fille qui va permettre à la blogueuse de «tester» divers accessoires et de pouvoir affirmer: «Mon nouvel accessoire favori après les chaussures et les sacs. Les poussettes!». Et pour cause, elle en possède cinq; une au «design kawai», une autre «fraiche et printanière» (comme la teinte d'une BB cream) qu'elle compte bien assortir à «une petite robe à fleurs». Car nous pénétrons donc dans un monde où il est envisageable d'assortir sa tenue à sa poussette (voire à son enfant, la publicité Comptoirs des Cotonniers ayant sévit auprès des adeptes du mini-moi).

Les deux seules questions qui vaillent sont: qu'est-ce qui pousse une jeune femme à exposer et scénariser autant sa maternité? Et est-ce si grave?

Il est compliqué de répondre à la première, tant chaque jeune femme doit être animée par ses motivations propres. Pourtant, il est aisé d'admettre que cette extrême transparence n'est rien d'autre que la continuité logique de l'entreprise consistant à documenter sa vie, ses astuces beauté, et ses looks. Ce qu'admet l'agent de beaucoup d'entre elles, Elodie Jacquemond:

«Ce sont vraiment des copines 2.0. On les suit au départ pour des affinités de goût, de style ou de points communs et on s’attache à suivre leur vie au fil des années. Leur influence s’est agrandie mais sans qu’elles perdent en fraîcheur et en proximité.»

Ainsi, comme on attend de nos copines IRL qu'elles nous confient les évolutions de leur vie intime (grossesse, mariage, séparation), on serait en droit d'exiger la même chose de ces «copines 2.0». Un peu comme certains exigent des célébrités qu'elles racontent tout de leur intimité puisqu'elles sont des personnalités publiques. Et les vlogueuses s'y plient de bonne grâce.

Pourquoi tout ça?

On imagine que quand certaines d'entre elles partageaient des photos de leur look à 25 ans, elles n'imaginaient pas devenir quelques années plus tard amabassadrices de JouéClub ou conter par le menu le degré de dilation de leur col de l'utérus. Mais le glissement semble s'être fait naturellement.

Pour ce qui est de «la fraicheur» conservée évoquée par Elodie Jacquemond, il s'agit d'une jolie ellipse pour dire qu'elles restent totalement investies dans l'univers de la beauté et du look. Elles deviennent les porte-drapeaux du «c'est pas parce qu'on est enceinte qu'on doit se laisser aller et zapper le démaquillage du soir et le jus de citron detox du matin». Car si elles font une formidable pub pour la maternité, révélant la photogénie d'une gosse sapé en Bonpoint, laissant entendre qu'une poussette peut devenir un accessoire de mode et que la maternité se concilie avec tout, elles participent surtout aux injonctions pesant sur les jeunes mères. Moi, la fille qui est enceinte de 8 mois, et qui a la force de se faire un contouring d'enregistrer une video de 20 minutes ET de valider son panier sur emoi-emoi.com, ne me fait pas rêver. Mais elle peut donner bien des idées préconcues à l'une de ses fans, pas encore maman et qui peut alors imaginer que la grossesse et la maternité se résument à un onglet sur un blog.

Sans compter qu'en tant que pessimiste et hypocrondriaque notoire, je crains toujours, en observant ces filles qui scénarisent leur grossesse idyllique (excepté les petits maux relativement usuels) qu'un drame leur tombe dessus. Sur instagram, j'ai suivi avec assiduité la grossesse de la blogueuse food PinchofYum. En janvier, j'ai appris, comme tous ses abonnés, la mort de son bébé né prématuré Afton. Le couple l'a annoncé sur son blog, et sur Instagram. Sans appartenir à la communauté de ses fans, je me suis sentie profondément triste pour eux, mais une partie de moi n'a pas pu s'empêcher de se demander s'ils se se seraient sentis obligés de partager les détails de cette tragédie s'ils n'avaient pas documenté cette grossesse sur les réseaux sociaux. Certes, cela l'a probalement soulagé de pouvoir le confier à des inconnus et de recevoir des centaines de messages de soutien, reste que le partage de l'intimité jusque dans la tragédie me pose question.

Enfin, comme souvent quand il s'agit de traiter de grossesse et de parentalité, on ne peut s'empêcher de noter l'insivibilité des hommes et, dans ce cas précis, des papas des enfants dont la mère fait tant de cas de sa grossesse auprès d'inconnus. J'ai toujours envie d'aller trouver ces hommes pour leur demander ce qu'ils pensent de la surexposition de leur intimité. S'ils en savent autant de la grossesse de leur compagne que sa communauté? Bref, si je devais participer à un questions-réponses organisé par l'une de ces vlogeuses autour de leur grossesse, je leur demanderais juste: «POURQUOI TOUT ÇA?» Mais j'aurais plus de chances d'obtenir une réponse si je demandais: quel est ton secret contre les vergetures? Et j'aurais trop peur de passer pour un gros troll, ce que je suis probablement, puisque je suis les vlogs de ces filles avec fascination, tout en maugréant des borborygmes réprobateurs.

Mise à jour du 30 mars: Une version précédente de l'article précisait à tort que la blogueuse The cherry blossom girl avait rédigé un article sponsorisé pour Abritel.

 

Nadia Daam
Nadia Daam (197 articles)
Journaliste
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