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Les histoires que vous faites lire à vos enfants changeront leur vie (et leur comportement)

Peggy Albers, mis à jour le 16.02.2017 à 13 h 59

Les histoires aident les enfants à développer leur empathie et à cultiver leur imagination et leurs capacités à former une pensée divergente – autrement dit, à faire émerger toute une série d’idées ou de solutions à partir des événements racontés dans l’histoire, plutôt que de chercher une réponse unique ou peu imaginative.

Une jeune fille lisant «Le premier livre de Trump» de Michael Ian Black et Marc Rosenthal THOMAS URBAIN / AFP

Une jeune fille lisant «Le premier livre de Trump» de Michael Ian Black et Marc Rosenthal THOMAS URBAIN / AFP

Pourquoi les petites filles sont-elles attirées par telles couleurs, tels jouets ou telles histoires? Comment se fait-il qu’elles préfèrent souvent s’habiller en rose et jouer les princesses, tandis que les garçons s’identifient plutôt à Dark Vador, à de farouches guerriers ou à des astronautes?

En réalité, les histoires que nous leur racontons peuvent faire toute la différence.

Selon plusieurs études, les histoires ont une influence très importante sur la façon dont les enfants perçoivent les genres et les rôles culturels qui leur sont traditionnellement assignés. Les histoires ne sont pas uniquement un outil d’alphabétisation ; elles charrient des valeurs, des croyances, des attitudes et des normes sociales qui jouent sur la façon dont les enfants perçoivent la réalité.

Au cours de mes propres recherches, j’ai découvert que les enfants apprennent comment se conduire et comment réfléchir à travers les personnages qu’ils rencontrent dans les histoires qu’on leur raconte.

Mais de quelle façon les histoires modèlent-elles la perception des enfants ?

Pourquoi les histoires comptent tellement

Les histoires – qu’elles soient racontées à partir de livres illustrés, de contes (sans support écrit), de danse, d’images ou d’équations mathématiques – sont l’un de nos principaux moyens de communiquer.

Il y a presque 80 ans de cela, Louise Rosenblatt, éminente spécialiste de la littérature, a développé l’idée selon laquelle nous comprenons notre propre fonctionnement à travers la vie des personnages des histoires que nous entendons ou que nous lisons. Selon elle, les histoires aident les lecteurs à comprendre comment pensent les personnages – et comment pensent ceux qui les ont imaginés – mais aussi pourquoi ils se comportent de telle ou telle façon.

De même, les recherches menées par Kathy Short, spécialiste de la littérature jeunesse, montrent que les enfants apprennent à développer leur pensée critique et à socialiser grâce aux histoires.

Les histoires aident les enfants à développer leur empathie et à cultiver leur imagination et leurs capacités à former une pensée divergente – autrement dit, à faire émerger toute une série d’idées ou de solutions à partir des événements racontés dans l’histoire, plutôt que de chercher une réponse unique ou peu imaginative.

L’impact des histoires

Mais à quel âge et de quelle façon les enfants développent-ils leur vision du monde, et comment les histoires influencent-elles cette vision ?

Certaines études démontrent que les enfants ont déjà une opinion quant à certains aspects ayant trait à l’identité (genre, race) avant l’âge de cinq ans.

Le romancier John Berger a produit un travail essentiel, dans lequel il indique que les très jeunes enfants sont capables de reconnaître des structures récurrentes et de décrypter le monde de façon visuelle bien avant de parler, d’écrire ou d’être capables de lire. Les histoires lues ou visionnées peuvent ainsi avoir une énorme influence sur leur façon de penser et de se comporter.

Par exemple, l’étude menée par Vivian Vasquez montre que les enfants aiment jouer ou construire des histoires dans lesquelles ils s’intègrent volontiers. Ainsi, elle démontre comment la petite Hannah mêle la réalité et la fiction dans ses dessins de Rudolph le renne. Hannah ajoute en effet une personne au milieu du dessin, à côté du renne, affublée d’un X au-dessus de la tête.

Les enfants savent mêler réalité et fiction. Margaret Almon, CC BY-NC-ND

Vasquez explique qu’Hannah a été victime de harcèlement à l’école (par des garçons) et qu’elle n’a pas apprécié du tout que Rudolph le renne se fasse insulter et harceler par les autres rennes. Selon la chercheuse, le dessin d’Hannah démontre son désir que les garçons n’embêtent plus Rudolph, et surtout, qu’ils la laissent tranquille, elle.

Au cours de mes propres recherches, j’ai fait des découvertes similaires. J’ai constaté que les enfants intègrent les rôles culturels et genrés des personnages des histoires qu’on leur raconte ou qu’ils lisent.

Ainsi, dans une étude menée sur une période de 6 semaines, des enfants de CE2 lisaient un certain nombre d’histoires et discutaient ensuite des rôles assignés aux personnages masculins et féminins de ces histoires.

Ensuite, les enfants reconstituaient les scènes de l’histoire en jouant les rôles des personnages (par exemple, des héroïnes passives, ou de méchantes belles-sœurs). Plus tard, je leur ai demandé de réécrire ces histoires sous forme de « contes de fée déformés ». Autrement dit, les enfants devaient redéfinir les contours des personnages selon une grille de lecture contemporaine des rôles genrés. Ainsi, les rôles féminins furent réécrits pour montrer que les filles et les femmes travaillaient ou jouaient à l’extérieur, et n’étaient pas cantonnées à la maison.

Enfin, nous avons demandé aux filles de dessiner ce qui selon elles intéressait les garçons, et vice et versa.

Nous avons été surpris de constater que presque tous les enfants avaient dessiné des symboles, des histoires et des décors qui reflétaient une vision traditionnelle des rôles genrés. En effet, les garçons ont représenté les filles en princesses enfermées dans un château cerné de dragons, délivrées par des hommes. Leurs dessins étaient ornés d’arcs-en-ciel, de fleurs et de cœurs. Les filles, de leur côté, ont représenté les garçons en athlètes et en aventuriers, toujours à l’extérieur.

Observons par exemple ce dessin, réalisé par un enfant de 8 ans. Il illustre deux choses : d’abord, le garçon recrée une histoire classique à partir de ses lectures (une princesse qui doit être sauvée par un prince). Ensuite, il « remixe » sa lecture des contes de fée en fonction de son intérêt personnel pour les voyages dans l’espace.

Bien qu’il ait participé à des débats sur le genre, et qu’il sache que les clichés véhiculés par certaines histoires ne devraient pas déterminer les rôles que jouent les hommes et les femmes dans la société (par exemple, les stéréotypes qui veulent que les femmes soient faites pour prendre soin des autres pendant que les hommes gagnent leur vie), son dessin tend à prouver que la lecture d’histoires « classiques » comme celles des contes de fée contribue à sa vision des rôles genrés.

Nos recherches ont été corroborées par le travail de Karen Wohlwend, qui a découvert l’influence importante que jouent les histoires signées Disney sur les jeunes enfants. Elle a en effet prouvé que les très petites filles, sous l’influence de ces histoires, sont promptes à jouer les demoiselles en détresse.

Cependant, les enfants ne sont pas seulement influencés par les histoires des livres. Bien avant de savoir lire, les petits s’appuient sur des images pour « lire » et comprendre les fictions. Hilary Janks a ainsi démontré que les enfants interprètent et intègrent certaines visions du monde à travers leur fréquentation des images – qui ne sont jamais qu’une autre forme de narration.

Des histoires pour changer le monde

Les chercheurs ont également montré que les histoires pouvaient changer la façon dont les enfants voient les pays étrangers. Mais les histoires peuvent aussi influencer la façon dont les enfants se comportent.

Par exemple, Hilary Janks travaille avec les enfants et les enseignants sur la façon dont les images des histoires qui évoquent les réfugiés influencent la façon dont les enfants perçoivent les réfugiés.

Kathy Short étudie quant à elle le rapport des enfants aux histoires qui évoquent les droits de l’homme. Après avoir mené une étude dans une école maternelle de 200 enfants, dont beaucoup sont d’origine étrangère, elle a constaté que ce type d’histoire motive même les très jeunes enfants à devenir acteurs du changement dans leur propre communauté locale et à l’école.

Ces enfants ont été influencés par des histoires d’enfants militants comme Iqbal, qui raconte l’histoire – réelle – d’Iqbal Masih, un enfant pakistanais qui a fait campagne pour les lois contre le travail des enfants (Iqbal a été assassiné à l’âge de 12 ans, victime de son activisme). Quand les enfants lisent ce genre d’histoire, ils apprennent du même coup que le quotidien d’autres enfants de par le monde est fait de violations des droits de l’homme et de misère. Dans cette école, suite à cette lecture, les enfants ont souhaité créer un jardin communautaire pour soutenir une banque alimentaire locale.

Construire des visions du monde interculturelles

Les classes d’aujourd’hui sont le reflet de la diversité de la société. À Atlanta, où j’enseigne et où je vis, il existe un groupement scolaire rassemblant des enfants issus de 65 pays différents, qui parlent pas moins de 75 langues différentes.

Quand les enfants lisent des histoires qui racontent la vie d’autres enfants, ailleurs dans le monde, comme celle d’Iqbal, ils apprennent à élargir leur horizon de pensée et à se connecter mentalement à des contextes différents du leur.

À une époque où – à travers les propos de Donald Trump, entre autres – les enfants sont de plus en plus exposés à des histoires « négatives » qui dénigrent toute une partie de la population, ils ont plus que jamais besoin de lire, de voir et d’entendre des histoires qui contrebalancent et remettent en cause ces théories pleines de stéréotypes.

The ConversationLa version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Peggy Albers
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