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«L’anti-système» s’est nourri du système, voilà comment

Gilles Bridier, mis à jour le 17.02.2017 à 6 h 07

Ce concept fourre-tout, adopté par les candidats à l'élection présidentielle, révèle un rejet alimenté par les promesses économiques non tenues, qui aboutit à la stagnation du niveau de vie.

Individual in a Suit | Flazingo Photos via Flickr CC License BY SA

Individual in a Suit | Flazingo Photos via Flickr CC License BY SA

Dans le domaine économique, les promesses non tenues sont le terreau dans lequel s’enracine l’anti-système. Les inégalités persistent ou se creusent, avec des riches plus riches et des pauvres qui tombent dans l’exclusion. L’ascenseur social est bloqué. Avec le temps, les désillusions se sont accumulées chez les électeurs déçus par les partis de gouvernement, toutes étiquettes confondues.  

L’emploi, par exemple, n’a pas été au rendez-vous du quinquennat Hollande. Pourtant, le taux de chômage au sens du BIT (bureau international du travail) tend à se contracter, comme l’indique l’Insee qui constate un recul à 9,7% en métropole (10% dans le France entière), confirmant une tendance amorcée l’an dernier. Trop tard, et trop peu… comme si la baisse du chômage n’était pas perçue par les Français.

Car le malaise remonte bien plus loin dans le passé qu’un seul quinquennat. La faute aux difficultés jamais résorbées des jeunes pour trouver un emploi, à l’explosion du chômage de longue durée à cause d’un accompagnement inadapté, à celui des seniors toujours en hausse, à la progression de la précarité, à l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres… Le niveau de vie des Français, qui progressait de façon relativement homogène dans les années 90, connaît des paliers depuis l’an 2000 avec notamment un niveau médian qui stagne depuis 2008, constate l’Insee sur la base des revenus fiscaux.

Même si les statistiques ne disent rien du ressenti, les frustrations se sont accumulées. Des électeurs désabusés se tournent vers des candidats qui se revendiquent –à tort ou à raison– contre le système, ou hors du système. Ils tirent ainsi les dividendes des promesses envolées, aussi bien sur la réduction de la fracture sociale de Jacques Chirac, que sur le «travailler plus pour gagner plus» de Nicolas Sarkozy ou l’inversion de la courbe du chômage de François Hollande.

L’installation d’un chômage de masse

Si l’on considère par exemple le quart de siècle allant de 1992 –date du référendum sur le traité européen de Maastricht– à aujourd’hui, la France a vécu 8 ans sous des présidences de gauche et 17 ans sous des présidences de droite, mais 12 ans avec des Premiers ministres de droite et 13 ans avec des chefs de gouvernement de gauche, si on tient compte de la période de cohabitation Chirac/Jospin. Sur cette période, les affaires du pays ont donc été gérées à parts égales par le PS et le RPR (aujourd’hui Les Républicains) qui, à eux deux, symbolisent le «système». Avec, pour chacun d’eux, des échecs et des succès qui se sont nourris des expériences du camp adverse.

Par exemple, en matière de chômage, les pics à plus de 10% de 1994 et 1997 ont été suivis par des baisses jusqu’à 7,4% en 2001 (avec Jospin à Matignon) et même 7,1% en 2008 (avec Fillon, Premier ministre de Sarkozy) avant que la crise ne propulse à nouveau ce taux jusqu’à 10% et même plus sans que ni droite ni gauche ne parviennent à le faire refluer. Stabilisé en 2014, il a ensuite commencé à  reculer… en valeur relative, mais trop faiblement pour faire oublier les records enregistrés par Pôle emploi en valeur absolue.

Mais aussi, au cours de cette période, la structure du chômage a changé: celui des femmes au départ bien plus élevé que celui des hommes a eu tendance à s’aligner sur le second. Celui des hommes s’est plutôt aggravé plus vite. Et surtout, celui des jeunes de 15 à 24 ans s’est considérablement développé, augmentant de 50% au cours de ce quart de siècle (… et même de près de 100% si on ne considère que le chômage des jeunes hommes). La succession d’échecs vis-à-vis du travail des jeunes est une faillite partagée des gouvernements, de droite comme de gauche, qui n’ont pas réussi à mobiliser les entreprises. Elle contribue à expliquer l’intérêt croissant des jeunes électeurs pour les candidats qui se revendiquent contre un système générateur, pour eux, de galère.

Le ressenti d’un pouvoir d’achat bloqué

Pourtant, on note des contradictions. S’agissant de leur propre avenir, les Français retrouvent un niveau de confiance plus élevé qu’il ne le fut au cours des dix dernières années, c'est-à-dire depuis le déclenchement de la crise économique. Le système serait donc porteur de quelque espoir, malgré tout, avant même de passer par les urnes.

Mais, si on constate une augmentation de la part des prestations sociales dans le revenu des ménages, passées de 30 à 35% en une vingtaine d’années, la progression du revenu disponible et du pouvoir d’achat , elle, se tasse sur le long terme. Certes,  elle demeure positive, bien loin toutefois des niveaux d’avant crise. Pour preuve, en vingt ans, la proportion des ménages qui sont propriétaires de leur logement n’a évolué que de 54 à 58%, relève l’Institut national des études démographiques.

Surtout, justifié ou non, le ressenti des consommateurs va bien dans le sens d’une baisse du pouvoir d’achat, ce qui les rend plus accessibles aux sollicitations anti-système.

Des inégalités de revenus qui se creusent

Encore ne s’agit-il là que de moyennes statistiques qui peuvent donner une image tronquée de la réalité. C’est le cas pour la répartition des salaires. Ainsi, si le salaire net moyen en France dans le secteur privé se situe à 2225 euros par mois, c’est à cause des rémunérations très élevées qui tirent artificiellement cette moyenne vers le haut. En réalité, la moitié se situe en-dessous du salaire médian de 1783 euros... à seulement 650 euros au-dessus du Smic (valeur 2014) sur l’ensemble de la population salariée. L’échelle des salaires tend à l’écrasement: 70% des salariés en France touchent moins de 2264 euros par mois. Et le diplôme n’est plus un sésame pour entrer sur le marché du travail par la grande porte.

Les inégalités salariales ne se creusent pas principalement entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, mais au niveau des 5 % ou 1 % des plus hauts salaires

L'Observatoire des inégalités

Dans le détail, l’Insee relève même un recul du salaire net moyen dans certains secteurs d’activité, notamment en 2013 chez les cadres, fortement représentés au sein de la classe moyenne où le malaise s’est développé. L’analyse est cohérente. Plus précisément, sur longue période, l’Observatoire des inégalités montre que «les inégalités salariales ne se creusent pas principalement entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, mais au niveau des 5 % ou 1 % des plus hauts salaires», avec une progression de 28% de ces plus hauts salaires sur dix ans contre une hausse contenue entre 6 et 9% pour les autres. Un constat rédhibitoire pour le système qui fabrique ce genre d’inégalités.

Ainsi, au-delà de la problématique du chômage, on cerne ici une autre réalité qui contribue à la popularité des candidatures qui prétendent s’affranchir de l’actuel système: c’est l’augmentation des inégalités dans la redistribution des richesses. Le constat n’est pas nouveau. Mais alors que les inégalités de revenus avaient fortement reculé au cours des deux décennies avant 1990, elles se sont à nouveau creusées ensuite et l’écart s’est consolidé, entretenant le sentiment d’une répartition inéquitable des richesses dans le pays au bénéfice des seuls plus riches.

Et si le taux de pauvreté tend à se stabiliser à 14,1% de la population, soit 8,8 millions de personnes en 2014 vivant avec moins de 1008 euros par mois (en hausse de 12% en seulement 6 ans), de plus en plus de familles monoparentales glissent en-dessous de ce seuil  de pauvreté. Avec en corollaire une marginalisation de plus en plus grande des enfants de ces foyers démunis, dans une France jugée par l’Unicef de plus en plus inégalitaire pour les enfants. 

Une redistribution inéquitable des gains de productivité

Cependant, la France n’est pas le pays où les écarts de revenus se creusent le plus, selon l’OCDE. La part croissante des prestations sociales dans le revenu disponible des ménages a servi d’amortisseur. Comparativement, les écarts ont été plus forts en une génération aux Etats-Unis et au Royaume Uni par exemple… Deux pays où les propositions électorales anti-système viennent précisément de remporter des victoires, marquant des points notamment dans les classes moyennes.

Mais les inégalités sont malgré tout ressenties dans l’Hexagone, notamment après la captation pour la rémunération du capital de la plus grande part des gains de productivité opérés sur la valeur ajoutée en France, comme le montre le collectif Roosevelt.

Toutefois, on n’enregistre plus aujourd’hui des gains de productivité aussi importants que dans les années 80 et jusqu’au milieu des années 90. C’est, selon l’analyse des services du Trésor, ce qui explique le décrochage en France du PIB par habitant depuis plusieurs décennies, comparativement aux autres pays de l’OCDE.

En clair, depuis une quarantaine d’années, les ménages français percevraient moins les effets de la croissance que dans les autres pays développés. Pour autant, la répartition des créations de richesses qui avait été opérée dans les périodes plus fastes au bénéfice du capital, est demeurée au même niveau, pénalisant les plus modestes.

Ainsi, à peine formulée, la règle des trois tiers émise en 2009 par Nicolas Sarkozy, qui impliquait de répartir les profits des entreprises en parts égales pour les salariés, les actionnaires et l’investissement, fut illico enterrée. Les entreprises ont continué à privilégier la distribution de dividendes (près de 56 milliards en 2016 pour les actionnaires des sociétés du CAC 40), au détriment notamment de l’investissement sans lequel le marché de l’emploi ne peut redémarrer. La dernière crise boursière est oubliée alors que la crise économique qui en a découlé n’est pas effacée. Le système est sélectif.

L’anti-système, concept fourre-tout

On pourrait aussi, toujours dans le domaine économique, pointer l’évasion fiscale qui empoisonne le système depuis des décennies, alimentant une finance parallèle contre laquelle les responsables politiques de droite comme de gauche en France et dans le monde entier sont restés impuissants… quand ils ne l’ont pas eux-mêmes favorisée. Un système opaque qui est un véritable fléau pour la démocratie et accroit la fracture entre ceux qui en profitent et les autres qui compensent les manques à gagner pour les Etats.

Face à ces patates chaudes que les gouvernements se repassent et pour lesquelles les solutions semblent inaccessibles, on comprend pourquoi tous les candidats à l’élection présidentielle se revendiquent hors du système. Mais tous ne sont pas forcément légitimes à le faire. Marine Le Pen qui fustige l’UMPS et Jean-Luc Mélenchon qui appelle au «dégagisme» furent les premiers à se positionner ainsi.

Benoît Hamon, apparatchik du PS devenu ministre de François Hollande, et Emmanuel Macron, ancien de la banque d’affaires Rothschild qui passa par l’Elysée avant de se retrouver à Bercy, auront un peu de mal à le justifier. Car il ne suffit pas, pour se dernier, de se prétendre ni de droite ni de gauche pour se défendre de toute forme d’héritage. De même que François Fillon qui fut six fois ministre avant d’occuper cinq ans un poste de Premier ministre où il était encore en fonction voilà moins de cinq ans. Difficile d’être plus impliqué dans le système!

Mais parlent-ils tous du même système, ce concept fourre-tout d’autant plus pratique qu’il demeure dans le flou?  Certainement non. Ce qui pourrait annoncer bien d’autres désillusions pour les électeurs lorsque le soufflé anti-système sera retombé.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (650 articles)
Journaliste