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L'histoire du génial mathématicien méconnu qui influa sur le XXe siècle

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 17.02.2017 à 10 h 25

John von Neumann, mathématicien brillant, méconnu et obsessionnel, a mis sans scrupules son génie au service de l'arme atomique et de la guerre froide.

John von Neumann | via Wikimedia CC Domaine public

John von Neumann | via Wikimedia CC Domaine public

Enfant précoce, esprit trop brillant pour son siècle, le personnage de John von Neumann est, 60 ans après sa mort, le sujet d’un documentaire diffusé sur Arte le 14 février dernier.

Von Neumann est issu de la haute-bourgeoisie juive de Budapest. Son père a été anobli en 1913 pour services rendus à la monarchie. Johann von Neumann (qui anglicisera plus tard son prénom) est un enfant étonnant, incapable de rester en place et dont l’esprit semble battre la campagne en permanence. Pour le calmer, ses parents lui apprennent à lire à l’âge de deux ans. Selon la légende, à l’âge de 6 ans, il est en mesure de converser en grec ancien avec son père et à l’âge de 8 ans, il a lu tous les livres de la bibliothèque familiale —et en a mémorisé certains par cœur. Rien ne semble pouvoir assouvir sa soif de connaissance,  notamment dans le domaine mathématique, où il excelle. En 1914, John von Neumann a 11 ans. La Grande guerre débute et il se passionne pour ce conflit et notamment pour la balistique et les systèmes d’armement. Cette passion ne le quittera jamais de toute sa carrière —dont on peine honnêtement à dire quand elle a réellement commencé tant ses talents sont précoces. A 19 ans, bac en poche, il décroche le plus prestigieux prix mathématique de la jeune Hongrie. Trois ans plus tard, il est titulaire d’un doctorat.

Un esprit vif, trop vif

John von Neumann semble avoir été intéressé par à peu près tous les sujets physiques ou mathématiques. Ses étudiants comme ses collègues gardent de lui le souvenir d’un homme dont le cerveau semblait tourner cent fois plus vite que la moyenne et qui comprenait instantanément un problème dans toutes ses dimensions. Un homme parfois inquiétant car obsessionnel, capable d’apprendre par cœur le bottin, par exemple, mais tout aussi capable d’extraire totalement la science et ses recherches de tout champ moral. Il se murmure que Stanley Kubrick l’aurait pris pour modèle pour son personnage de Docteur Folamour —et il se murmure que le murmure est vrai.

Il serait presque vain de dresser la liste des sujets sur lesquels John von Neumann a travaillé et de ceux dans lesquels il a permis des avancées certaines voire a agi en pionnier: découverte de l’ADN, théorie des jeux, théorie des ensembles, mécanique quantique, économie, sans parler de ses travaux sur l’intelligence artificielle qui préfigurent l’informatique actuelle, au point que «l’architecture de von Neumann» est encore aujourd’hui la base même du fonctionnement de la plupart des ordinateurs.

Alors comment expliquer qu’un tel génie, qui a par ailleurs donné son nom à des prix scientifiques, soit si peu connu du grand public? C’est que, comme nous l’avons vu, l’homme a sa part d’ombre. A dire vrai, John von Neumann est une sorte d’anti-Einstein.

Comme lui, pourtant, von Neumann est parti d’Allemagne où il occupait un poste important à l’université de Berlin, dès 1933, pour occuper un poste à Princeton. Neumann ne semble pas avoir été très concerné par l’antisémitisme des Nazis —il s’est d’ailleurs converti au catholicisme, comme le reste de sa fratrie, après la mort de son père. La seule opinion politique qu’on lui connaisse est un anticommunisme viscéral qui s’exprimera à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Mais contrairement à Einstein, par exemple, von Neumann n’est pas vraiment antimilitariste —au contraire. Dès le milieu des années 1930, il commence à tisser des liens avec le lobby militaro-industriel qui s’intéresse à ce génie touche-à-tout. Neumann s’intéresse de près aux explosions, un phénomène extrêmement difficile à modéliser sur le plan mathématique, car de très nombreux paramètres influent sur ce phénomène. Il travaille avec l’US Navy pour améliorer les obus perforants et notamment sur les charges creuses, redoutables pour percer le blindage des navires (et des chars, également).

Il travaille sur le projet Manhattan

Ayant obtenu la nationalité américaine en 1937, Neumann, dont l’attachement à sa patrie d’adoption ne semble faire de doute pour personne, est dès 1942 dans le secret du projet Manhattan, celui du développement de la première arme atomique de l’histoire, avec les plus grands scientifiques de son époque. S’il ne travaille pas sur la question de la fission nucléaire en tant que telle, et s’il n’opère au sein du projet que comme consultant, ses travaux sur les explosions s’avèrent particulièrement importants car il a pu démontrer que les effets d’une bombe de grande taille dépendent pour l’essentiel de l’altitude à laquelle elle est détonnée. Il met également au point la lentille explosive de «Fat man», la première bombe atomique opérationnelle, qui explosera au-dessus d’Hiroshima. Cette lentille explosive n’est qu’une version plus complexe de la charge creuse, dont l’objet est de démultiplier les effets de la détonation. Les conséquences bien réelles de ses travaux, la possibilité qu’ils puissent débouchent sur la mort de milliers de civils ne semblent guère poser de problème éthique à von Neumann.

Au contraire, Neumann accepte —ou propose, la chose n’est pas claire— de faire partie de la commission qui va désigner les villes japonaises cibles des attaques atomiques. Preuve de son absolu détachement, et pour la seule raison qu’il la tient pour la ville qui peut être la plus absolument détruite par une telle attaque, la première de sa liste est la ville de Kyoto, cœur historique du Japon. Autre temps, autres mœurs, ce sont les politiques, Roosevelt en tête, qui vont s’opposer à ce choix. Pour le président des États-Unis et ses conseillers, il est absolument impensable de rayer de la carte une ville aussi symbolique. Hiroshima est donc choisie et Neumann travaille d’arrache-pied pour calculer au mieux l’altitude de mise à feu de la bombe, celle qui sera susceptible de provoquer le plus de dégâts et de tuer un maximum d’habitants, en s’appuyant pour cela sur les proto-ordinateurs de sa conception. Reconnaissons-lui un certain talent dans ce domaine: le 6 août 1945, «Fat Man» explose à 580m au-dessus du cœur de la ville d’Hiroshima, tuant instantanément plusieurs dizaines de milliers de personnes et détruisant tout sur un rayon de 12 km. On estime qu’à l’hypocentre de l’explosion, la température a pu atteindre 4.000 degrés celsius durant quelques secondes. L’onde de choc produit des vents violents de 300 à 800 km/h, qui ravagent tout sur leur passage, mutilent et tuent tous ceux qui ne sont pas déjà morts.

Trois jours plus tard, Nagasaki subit le même sort qu’Hiroshima —et le 15 août, le Japon capitule, moins à cause des deux bombes atomiques que de l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon. Une URSS que John von Neumann déteste et dont il préconise le bombardement atomique —une fois encore, ses «bons conseils» ne sont pas suivis. Contrairement à d’autres scientifiques ayant participé au projet Manhattan ou l’ayant initié et qui regrettent d’avoir permis pareilles destructions, John von Neumann continue de travailler au développement de l’arsenal atomique et de la future bombe H et n’exprimera jamais le moindre regret public. En 1955, il est nommé à la tête de la Commission américaine à l’énergie atomique, un poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1957, à 50 ans, probablement des suites d’expositions aux radiations lors des essais atomiques ayant précédé les deux bombardements du Japon.

Un cynisme aussi absolu qu’implacable

Ayant peut-être pris conscience des problèmes que posaient les bombes atomiques et leur potentielle prolifération, ce brillant esprit terminera sa carrière en proposant une dernière théorie, à la base même de la guerre froide et de son équilibre de la terreur. Von Neumann contribue en effet à théoriser la «Destruction mutuelle assurée» (MAD en anglais), soit la course effrénée aux armements nucléaires afin que les deux grandes superpuissances en disposent des quantités telles que chacune d’elles soit absolument assurée, en cas de déclenchement par elle d’un conflit nucléaire, d’exterminer son adversaire et d’être exterminée en retour. Cette doctrine, d’un cynisme aussi absolu qu’implacable, résume ce que fut la carrière même de cet esprit brillant qui semble avoir réfuté, tout au long de ses cinquante années d’existence, l’idée rabelaisienne que «science sans conscience n’est que ruine de l’âme».

Mais comme tout se paie, contrairement à Einstein, von Neumann, qui fut un des géants de la science mathématique au XXe siècle, est aujourd’hui tombé dans l’oubli du grand public –et n’en est le plus souvent sorti que pour exposer les dangers que représente une utilisation déraisonnée et sans affect de la science.

Antoine Bourguilleau
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