Sports

Ce Paris Saint-Germain est érotique et politique

Claude Askolovitch, mis à jour le 15.02.2017 à 14 h 45

Ayant terrassé Barcelone sans être favori, portant la brutalité de la jeunesse, le club parisien s’est fait pardonner la richesse de ses propriétaires qataris.

Angel Di Maria après son but contre le FC Barcelona, le 14 février 2017 au Parc des Princes | CHRISTOPHE SIMON / AFP

Angel Di Maria après son but contre le FC Barcelona, le 14 février 2017 au Parc des Princes | CHRISTOPHE SIMON / AFP

Est-ce idiot de comprendre le bonheur, quand on frémit encore de l’orgasme? Le Paris Saint-Germain a battu Barcelone et j’en ressens des frissons oubliés. Il y avait si longtemps que ce club ne m’avait donné une telle nuit. Il faut penser, pourtant, essayer de comprendre, quand la victoire nous alanguit. Ce que me fait un match, le lendemain et dans les jours qui suivent, ne se résume pas à la netteté d’un score. On le caresse dans sa brutalité: 4 à 0, quelle conquête! Cela sonne comme un coït somptueux, mais ce qui l’a produit, avant, aussi bien les élégances, les douceurs de nos artistes, la domination brutale de nos guerriers, fut un préliminaire, un acte voluptueux! Et puis, il y a le sens. Le sport est érotique mais Eros est politique. Sans transcendance, le triomphe de la Saint-Valentin ne serait qu’une anecdote. Nous avons connu, nous Parisiens, ce qui prolonge la jouissance. Regardons.

Battre Barcelone, et, comme dans un western, être celui qui a tué Liberty Valance? Sans aucun doute. Celui qui abat le maître devient maître à son tour. Cela ne nous était pas arrivé depuis vingt ans et plus, quand un autre PSG battait déjà le Barça, ou le Real, mais la netteté était moindre, et sans lendemain. Il y avait ce 14 février, dans cette victoire, et l’érotisme revient, la brutalité splendide de la jeunesse. Ce n’était pas un match, mais la violence qu’exerce, dans la meute, le nouveau mâle alpha, qui prend l’ancien à la gorge et le soumet. Barcelone était vieux, tel Iniesta trottinant dans sa convalescence, et Paris avait l’évidence des 23 ans de Draxler, cet Allemand nez au vent, des 21 ans de Kimpembe et de Rabiot, celui-là faisant, à l’âge de mon fils, un petit pont à Messi. Nous étions du camp de l’avenir, et nos tristesses ont été lavées.

Du doute à la vérité

Imprévue, cette victoire a donné une vérité à cette équipe. Avant, il y avait un doute. Paris avait la grâce du non-favori, du jeune d’Artagnan qui, débarquant à Paris, abat de son épée la fine fleur vermoulue des gardes du Cardinal. Un enfant, dit Dumas. Des enfants! Quelle histoire, enfin. Il y avait si longtemps que nous n’avions pas été du côté de l’enfance, de la pure joie, de l’innocence récompensée.

Tout ceci est d’une naïveté? Nous parlons ici de footballeurs d’un club millionnaire, pas d’une équipe amateur se révélant au monde au hasard d’une rencontre de coupe. Draxler, ce héros, fut l’acquisition du Mercato, un footballeur gâté qui ne voulait plus jouer pour son club de Wolfsburg et que Paris a acheté, 40 millions, pour compenser quelques catastrophes industrielles, des transferts vains qui deviennent gaspillage, Jesé, Ben Arfa, les dégâts systémiques d’un football perclus et pourri de richesse. Pas de quoi se vanter? Mais pourtant, c’est arrivé. Draxler est un elfe, et tous avec lui, des angelots! Dans sa victoire, le Paris Saint-Germain a surmonté la malédiction de sa richesse, et s’est fait pardonner le Qatar; entendons-nous: ce que la symbolique d’un actionnaire à la fortune irréelle faisait à l’image d’un club, nanti et inachevé.

Depuis l’arrivée des Qataris, Paris portait la malédiction de la puissance; par millions, ses propriétaires avaient bâti une équipe; celle-ci, sans coup férir, écrasait et humiliait, en France, des adversaires qui n’étaient pas de son rang; mais échouait, en Europe, à faire l’ultime différence. Il n’y avait pas eu, pas encore, cet exploit définitif qui vous fait pardonner votre prospérité. Paris allait en quarts de finale, échouait ensuite, mais ce n’est pas seulement une question de performance. On parle de style, d’envie, de circonstance. Elles sont venues.

Des petits gars qui ont vaincu des dieux

Réputé inférieur à Barcelone, amputé de quelque vétéran –Thiago Silva, Thiago Motta– débarrassé de Zlatan, ce trop splendide, trop puissant, trop invincible et pourtant jamais couronné en Europe, Paris était devenu un peu bancal, hésitant, fragile comme une frappe à côté de Cavani. Le PSG, tout qatari qu’il est, était redescendu à hauteur d’homme. Sur le terrain, Thiago Silva, ci-devant «meilleur défenseur du monde», brésilien impeccable et parfois trop sensible, avait été remplacé par Presnel Kimpembe, de Beaumont-sur-Oise et du centre de Formation, pur banlieusard franco-congolais et pur produit du club, ne lui ayant rien coûté sinon des soins et de l’amour, un joueur du cru, produit bio du bitume et du gazon, un petit gars! Ce sont des hommes et des petits gars qui ont vaincu les dieux de Barcelone. Nous pouvons jouir. Nous étions à nouveau innocents.

Il y a quelques mois, les dirigeants du club, comprenant que la sécheresse des riches les guettait, avaient ravaudé l’ambiance au Parc des Princes, passant un accord avec une frange des «ultras», ces supporters colorés et musicaux, parfois brutaux, qui avaient été chassés du Parc, au nom de la sécurité et de la gentrification… On avait, désormais, des Ultras en contrat, des ultras du patron, des ultras qui déploieraient une banderole à la gloire de Nasser, le président généreux –est-ce sérieux? Pourtant, la vérité est revenue, étrangement, et le son sonnait juste ce mardi soir. Est-ce un hasard si la brute virilité est revenue aussi, en janvier, dans des bagarres de supporters qui peuvent faire tâche, mais qui prouvent que la vie reprend? On a entonné le «Paris est magique» des nuits étoilées, mais je trouve ce chant moins vrai que celui-ci, qui marquait notre territoire, autrefois. «Ecoutez chanter, écoutez chanter, écoutez chanter les Parisiens. Et surtout ne dites rien.»

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (123 articles)
Journaliste