Double XHistoire

La sexualité est essentielle pour comprendre la radicalisation

Simon Cottee, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 06.02.2017 à 8 h 17

Comment les tourments sexuels des islamistes radicaux peuvent expliquer la genèse de la violence djihadiste.

Vidéo non datée d'Oussama ben Laden  AFP PHOTO/HO

Vidéo non datée d'Oussama ben Laden AFP PHOTO/HO

En janvier, le gouvernement américain rendait publics quarante-neuf nouveaux documents saisis, en 2011, dans la cache d'Oussama ben Laden à Abbottabad, au Pakistan. Parmi ces pièces –constituant le quatrième et ultime dossier dévoilé depuis 2012–, se trouve une lettre adressée à un collègue d'Afrique du Nord et dans laquelle le feu leader d'al-Qaida soulève «une question de la plus haute importance et du plus haut degré de confidentialité»:

«Il s'agit du problème des frères qui t'accompagnent et qui, à cause de la situation qui leur a été imposée, sont confrontés à un regrettable célibat et à un manque d'épouses disponibles. Nous prions Dieu pour les en libérer. J'ai écrit au Cheikh/Docteur ((Ayman)), [al-Zawahiri], et j'ai consulté le Cheikh ((Abu Yahya)) [al-Libi].

 

Le Dr. Ayman nous a écrit son opinion (…). De notre point de vue, nous n'avons aucune objection au fait de clarifier aux frères leur droit de se masturber dans de telles conditions, tant elles sont particulières. Les ancêtres l'approuvaient pour la communauté. Ils le conseillaient aux jeunes hommes à l'époque de la conquête. De même, les légistes le prescrivaient en cas de besoin impérieux, et il ne fait aucun doute que les frères soient confrontés à une nécessité aussi extrême.

La fastidiosité dont faisait preuve ben Laden dans la surveillance et la supervision de ses ouailles est connue. Mais peu auraient imaginé qu'il puisse aller aussi loin. Et si on sait que son repaire d'Abbottabad recelait du matériel pornographique, on peut être surpris d'apprendre que ben Laden, le plus éminent djihadiste de sa génération, ait pu penser aussi longuement et durement (sans mauvais jeu de mots) à la masturbation, à l'instar d'Ayman al-Zawahiri, l'actuel chef d'al-Qaida.

Reste que l'édit de ben Laden soulève davantage de questions qu'il n'en résout: si la paluche est permise en des temps de «nécessité extrême», comment caractériser l'urgence? Le célibat doit-il avoir duré une semaine, un mois, un jour? Hélas, face à de si brûlantes interrogations, la lettre de ben Laden ne soulage rien ni personne.

Qu'il est bon de rire, parfois. Sauf que les tourments sexuels des djihadistes n'ont rien d'une plaisanterie, tant ils pourraient expliquer la genèse de leur violence.

Une répression sexuelle violente

Aux lendemains des attentats du 11-Septembre, le biologiste évolutionnaire et célébrissime athée, Richard Dawkins, réduisait en charpie l'idée selon laquelle la motivation des dix-neuf terroristes était à trouver du côté d'un sentiment d'injustice. En réalité, insiste-t-il, c'est surtout qu'ils voulaient tirer leur crampe. Faisant référence aux «soixante-douze épouses vierges offertes en cadeau aux martyrs», Dawkins détaille combien des «jeunes hommes bourrés de testostérone et trop moches pour se trouver une femme dans ce monde peuvent être assez désespérés pour se réserver soixante-douze vierges dans l'au-delà».

Dans une version légèrement plus nuancée de l'argument, la violence suicidaire des djihadistes s'ancrerait dans la répression sexuelle culturellement endémique au monde musulman et aux communautés musulmanes occidentales. Dans les deux cas, la sexualité en dehors du mariage demeure taboue –notamment pour les femmes. Des entraves au sexe pré-marital et une stigmatisation de la sexualité à l'origine d'une frustration qui, chez certains hommes, peut se muer en violence meurtrière. Ou pour le dire aussi laconiquement que Christopher Hitchens dans Dieu n'est pas grand, son pamphlet anti-théiste:

le «problème [des djihadistes] n’est pas tant qu’ils désirent des vierges mais qu’ils sont vierges».

Un argument qu'atteste un réservoir d'anecdotes sur les djihadistes et leurs idéologues des plus pourvus. Par exemple, l'intellectuel égyptien Sayyid Qutb, dont l'influence idéologique sur ben Laden est souvent mise en exergue, était célèbre pour son dégoût du sexe. Dans l'un de ses articles, il mentionne son passage aux États-Unis entre 1948 et 1951 dans le cadre de ses études, et signale la révulsion que lui procure «la tentatrice américaine» avec ses «yeux expressifs et ses lèvres avides», ses «seins opulents (…) ses fesses rondes (…) ses cuisses fermes et ses jambes élancées».

Dans le même article, il exprime toute son offuscation à la vue d'une messe où des fidèles dansent dans une «atmosphère exsudant le désir». Selon le romancier Martin Amis, la libido de Qutb, qu'il fut incapable de satisfaire, allait «le remplir de peur, de honte et de déshonneur et orienter ses pensées vers le meurtre».

La frustration sexuelle de Mohamed Atta, le «meneur» des attentats du 11-Septembre, est elle aussi évidente. S'il a pu accepter une mission qui allait lui coûter la vie et celle de milliers d'autres, il était effrayé par les femmes, refusait de les fréquenter ou même de leur serrer la main. Dans son testament, il exigera des rites funéraires accomplis par des «bons musulmans», sans aucune femme à proximité. Pour Atta, comme pour Qutb, les femmes étaient malpropres et dangereuses: une source de péché et de contamination spirituelle.

Néanmoins, l'un des plus gros problèmes à lier répression sexuelle et djihadisme, c'est que tous les djihadistes ne sont pas frustrés sexuellement. De plus, sur les innombrables musulmans sexuellement frustrés, très peu deviennent djihadistes. Certes, il ne fait aucun doute qu'Atta ait été sexuellement tourmenté –mais pour chaque Atta, on peut trouver un Abdulaziz al-Omari, un autre des pirates de l'air du 11-Septembre, qui était marié et père d'une fille. Bien évidemment, il est tout à fait possible qu'il ait été sexuellement lassé par sa femme. Mais, contrairement à Atta, il n'était pas vierge, et rien ne permet de dire qu'il ait été sexuellement contrit.

Un autre problème avec cette corrélation, c'est qu'elle proscrit la possibilité inverse: qu'une exposition au sexe –autant que sa répression– puisse causer la violence religieuse meurtrière.

Dans la vague actuelle de djihadistes européens partis pour la Syrie et l'Irak, l'un des faits les plus frappants relève du sécularisme précèdant leur conversion à l'islam politique. Selon le sociologue Olivier Roy, ces individus n'ont même quasiment «aucun passif de dévotion religieuse». Au contraire, avant de devenir djihadistes, bon nombre d'entre eux buvaient et se droguaient, quand ils n'ont pas un casier judiciaire très chargé.

C'est ce genre de casier qu'on retrouve chez Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, auteur du terrifiant attentat au camion qui tuera 86 personnes à Nice, l'été dernier. L'homme était aussi connu pour son goût pour l'alcool, la drogue, les jeux d'argent et personne ne l'avait jamais vu jeûner ou prier. Selon le procureur François Molins, sa vie sexuelle était «débridée». Pour l'un de ses anciens camarades de classe, «Mohamed était un dragueur, un obsédé sexuel (…) Il ne parlait que de ça –c'est ce qui le caractérisait avant tout».

Un voile de mystère flotte toujours sur la radicalisation express de Lahouaiej-Bouhlel. Mais il serait absurde d'exclure cette avidité sexuelle, et la honte qu'il a pu en retirer, comme facteur de sa transformation en assassin djihadiste.

Les tourments sexuels n'épargnent pas les membres féminins des groupes terroristes. Mia Bloom, dans son opus très documenté sur les femmes et le terrorisme, estime que leur engagement relève d'une intrication de motivations, parmi lesquelles la vengeance, la rédemption, la vie amoureuse et le respect. Détaillant le cas des «veuves noires» tchétchènes, Bloom souligne que bon nombre avaient été victimes de viol. Ce qui, observe-t-elle, leur infligeait une meurtrissure supplémentaire: la honte de la dégradation sexuelle. Paraphrasant une femme ayant renoncé à sa mission kamikaze à la dernière minute, Bloom écrit: «Si tu sacrifies ta vie au nom d'Allah et tues des infidèles, tu vas directement au paradis, qu'importe les péchés que tu as commis».

L'intérêt de la «modestie sexuelle»

L'obsession des partisanes occidentales de l’État islamique pour la pudeur sexuelle peut aussi trahir un mécontentement plus profond. Début 2015, je me suis lancé dans une enquête d'un an auprès d'une célèbre recruteuse et propagandiste britannique de Daech, qui a quitté l'est de Londres fin 2014 pour rejoindre Raqqa, en Syrie, la capitale de facto du groupe islamiste. Cette femme de 22 ans, née dans une famille pakistanaise musulmane, a vécu une vie parfaitement profane pendant quasiment toute son adolescence, avant de se convertir à un islam rigoriste deux ans à peine avant son départ pour la Syrie.

Dans son témoignage, enregistré dans un document audio détaillant sa «réversion», elle affirme avoir été sexuellement très libre au cours de sa jeunesse. Et il est évident qu'elle en est venue à le regretter et à en avoir honte. Parmi les sujets qui la passionnaient sur l'un de ses nombreux et désormais disparus comptes Twitter pro-Daech, la «modestie sexuelle» tenait le haut du pavé. Il est donc possible que la défection de cette jeune femme pour l’État islamique ne s'explique pas par une «rupture» d'avec son environnement familial patriarcal, ni même comme une quête de sexe, mais bien comme un moyen d’échapper au sexe et à la corruption d'une société sexuellement permissive à laquelle elle avait un jour succombé.

La sexualité est si essentielle à l'identité et à l'estime de soi d'un individu que toute analyse de la radicalisation qui ne la prend pas sérieusement en compte doit être vue comme inexacte. Bien évidemment, le djihadisme ne peut être réduit à la sexualité. Mais la sexualité –qu'elle soit réprimée ou débridée –ne peut pas non plus être exclue des possibles catalyseurs de la ferveur djihadiste. Ben Laden lui-même y voyait un important facteur de l'efficacité de ses disciples.

Simon Cottee
Simon Cottee (2 articles)
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