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Le «bundling», ce drôle de rite de drague du XVIIe siècle

Natalie Zarrelli, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 07.02.2017 à 9 h 05

Voici une petite présentation de la pratique dit de «l'empaquetage».

Toutes les illustrations Natalie Zarrelli.

Toutes les illustrations Natalie Zarrelli.

Si vous trouvez que le monde de la drague actuelle est pour le moins déstabilisant, essayez de vous imaginer ce que pouvait être la vie d’une jeune femme au pays de Galles au XVIIe siècle. Vous avez naturellement hâte de débuter votre vie commune avec l’élu de votre cœur mais avant cela, il vous faut prouver à vos parents que vous êtes bonne à marier –en étant enfermée dans un sac et placée dans un lit à côté de celui que vous convoitez. C’est ce que l’on appelle le «bundling» –littéralement, «l’empaquetage».

Ce rituel inhabituel répondait à des règles strictes. Étape numéro 1: inviter votre fiancé chez vous afin qu’il rencontre vos parents. Étape numéro 2: regarder non sans effroi votre mère vous envelopper dans un sac épais, des pieds jusqu’à la taille. Étape numéro 3: rejoindre toute habillée le lit de vos parents, où se trouve déjà votre fiancé, sous les yeux de vos parents, qui placent alors une planche en bois entre vous et votre fiancé et vous bordent pour la nuit.

Le sac à empaqueter ne suffisait parfois pas. Il arrivait qu’un traversin voire une planche en bois sépare les deux moitiés du lit.

Une telle pratique pousserait sans doute n’importe quels jeunes gens d’aujourd’hui à rompre immédiatement, mais cette méthode semble avoir été populaire en Irlande, dans les régions rurales de l’Angleterre et dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre du XVIe jusqu’au XVIIIe siècle. William Bingley, qui a rédigé un guide sur ses voyages et notamment dans le nord du Pays de Galles, rapporte comment «le fiancé se glisse, sous le couvert de la nuit, dans le lit de sa bien aimée, où (conservant la partie essentielle de sa tenue) il est admis sans pudeur ni réserve».

Espaces semi-publics

Durant l’âge d’or de la pratique du bundling, les idées concernant le mariage et la chambre à coucher sont très éloignées de cette idée d’intimité qui nous est si chère aujourd’hui. Les chambres à coucher sont en effet des espaces semi-publics jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et peuvent aussi bien servir à des accouchements qu’à des soirées avec les invités. Cette pratique de la mise en sac, qui concernait normalement des adolescents, n’est donc qu’une activité parmi tant d’autres à se dérouler dans cette pièce.

Quand deux adolescents s’intéressent l’un à l’autre, si leurs parents respectifs en sont d’accord, les parents de la jeune fille invitent donc le jeune homme chez eux, souvent un samedi soir, et le processus d’empaquetage peut commencer! Le sac, déjà disponible dans toutes les bonnes maisons, et qui n’est rien d’autre qu’un appareillage de chasteté un peu rudimentaire, est normalement noué autour de la taille de la jeune fille, même si certains récits évoquent des sacs remontant jusqu’au cou de la demoiselle.

Après avoir attaché ses pieds, les parents de la jeune fille plaçaient un sac autour de la partie inférieure de son corps et le nouaient à la taille, formant ainsi une sorte de ceinture de chasteté en toile.

Mais tout le monde n’est pas d’accord, loin s’en faut, pour laisser ses enfants dormir dans un lit avec une personne du sexe opposé. Cette pratique provoque donc l’ire de nombreux chefs religieux contemporains puis des historiens de l’Angleterre victorienne. Au XIXe siècle, Henry Reed Stiles écrit dans son Histoire du Connecticut que cette pratique «tarissait la fontaine de la moralité et entachait la réputation de milliers de familles» alors que dans le même temps, en Hollande, où une pratique similaire était connue sous le nom de «kweesten», elle ne posait pas de problèmes particuliers.

Risques de grossesse

Jonathan Edward, un prête contemporain, s’oppose très officiellement à une pratique si risquée, qui frisait la promiscuité dangereuse et écrit ainsi dans un traité qu’un tel éveil de la sexualité chez des gens ordinaires «ruinerait la réputation d’une jeune fille et la ferait passer aux yeux de tous pour une adepte de la prostitution» si elle se produisait dans un autre pays.

Le couple passe une nuit entière ensemble pour mieux se connaître, parle et dort dans la même pièce, avant de se marier

Il s’inquiète également des potentielles grossesses précoces avant le mariage. Cette dernière crainte était sans doute légitime; des affaires de grossesses de jeunes filles ayant participé à de telles séances de bundling étaient parfois évoquées et un premier enfant sur 10 né en Amérique naissait huit mois après le mariage. Un poème de l’époque, reproduit par Stiles, sert d’avertissement:

Un couple empaqueté s’en va coucher,
Tous deux vêtus de la tête jusqu’aux pieds ;
La défense paraissait complètement assuré
Chacun était enfermé dans un drap bien fermé,
Mais il y avait plus d’un tour dans ce sac!
L’homme fut pris d’une gigue démoniaque,
Et la pauvresse en fut si retournée,
Que de ses mouvements un bâtard lui est né!

Qu’une telle chose arrive et la famille de la jeune fille n’avait guère de peine à savoir qui était le père. Un mariage était alors généralement conclu dans la foulée pour sauver la réputation de la jeune femme. Au sein des classes les plus basses de la société anglaise des Tudor, le sexe avant mariage posait moins de problèmes de représentations; un simple contrat signé par le futur père et l’acceptation générale de la communauté suffisait à célébrer le mariage.

Se tenir chaud l'hiver

À en croire le Dictionary of the Vulgar Tongue de 1811, la pratique du «bundling» était également «un expédient utilisé lorsque l’on manquait de lit et que, en pareil cas, les maris et parents autorisaient fréquemment les voyageurs à dormir ainsi ficelés avec leurs femmes et leurs filles». Il est plus que probable que le chef de famille était le premier à partager son lit; certains achetaient ou fabriquaient des lits avec une rainure centrale qui permettait d’insérer une planche séparant le lit en deux ce qui pouvait permettre de louer une moitié de lit à un visiteur sans la moindre difficulté.

Les origines du bundling, comme le précise Stiles, pourraient tout simplement venir du manque de combustible et revenus durant les mois d’hiver. D’autres le tiennent pour un moyen légitime de provoquer des mariages, comme dans l’histoire de Boaz et Ruth, dans la Bible. C’est en tous cas la théorie de l’historien Yochi Fischer-Yinon dans son article intitulé The Original Bundlers. Dans cette histoire, le riche propriétaire terrien Boaz et la jeune Ruth passent une nuit entière ensemble pour mieux se connaître, parlent et dorment dans la même pièce, avant de se marier.

Lorsque le bundling ne parvenait pas à décourager les intentions des fiancés, la décision de les marier, des mariages expresses protégeait l’honneur des jeunes filles enceintes.

Le bundling apparaît si curieux pour certains parents que dans les années 1960, il connaît un bref regain d’intérêt. Un article quelque peu ironique, paru en 1969 dans Christianity Today, décrit un groupe d’étudiant baptisé «La Société de Renaissance du Bundling», pour qui selon Fischer-Yinon, cette pratique est considérée comme «une tentative nostalgique de proposer une alternative aimable, sûre et “décente” aux rencontres entre des jeunes couples dans les parkings ou les lieux isolés».

Les Anglais de l’époque victorienne s’offusquaient que des couples non mariés puissent partager un lit, les chambres devenaient de plus en plus des espaces privés

Trop dérangeant

Mais le bundling était une approche plus révolutionnaire qu’il n’y parait aux couples modernes. L’historienne Lucy Worlsey rappelle que cette pratique «constituait une étape vers le choix d’une épouse selon des critères de choix personnel plutôt que quelqu’un de choisi par les parents». Le bundling signifiait que la réputation du jeune couple demeurait intacte, et leur permettait d’expérimenter, de parler tard dans la nuit et de comprendre ce que pourrait signifier de passer des heures avec une seule personne et de se réveiller à ses côtés le lendemain.

Malgré ses bénéfices possibles et sans doute à cause de son caractère pour le moins dérangeant, cette pratique étonnante tombe en désuétude au tournant du XIXe siècle. Les Anglais de l’époque victorienne s’offusquaient que des couples non mariés puissent partager un lit, les chambres devenaient de plus en plus des espaces privés et une amélioration du chauffage avait considérablement réduit la nécessité de la chaleur humaine pour ne pas avoir froid pendant la nuit.

Si les câlineurs professionnels ont aujourd’hui pris le relai, peut ont vraiment considérer qu’en terme tant de modèle économique que de pratique culturelle, la câlinothérapie est moins bizarre que le bundling? Si la plupart des Américains et des Britanniques ne regrettent probablement pas cette vieille pratique –et préfèrent découvrir l’être aimé sans sac ni planche– pour ceux qui voudraient en revenir au bon vieux temps d’avant les rencontres en ligne, pourquoi ne pas tenter cette bonne vieille méthode pleine d’authenticité (et probablement sans gluten)?

Natalie Zarrelli
Natalie Zarrelli (1 article)
Journaliste et illustratrice