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Comment habiller une célébrité?

Antoine Leclerc-Mougne et Stylist, mis à jour le 19.02.2017 à 9 h 19

Exit les robes des grands couturiers. Désormais, les stars s'habillent chez les étudiants des écoles de mode.

Comment habiller une célébrité? | Photomontage Stylist

Comment habiller une célébrité? | Photomontage Stylist

Comment habiller une célébrité ? C’est ce que s’est demandé le New York Times dans son article «How to Dress a Celebrity», datant du 12 janvier. Sortie de son contexte, la question appelle la même réponse que celle rétorquée à quelqu’un qui nous aurait demandé ce qu’on pense du retour de Kim Kardashian sur les réseaux sociaux: «OSEF level 3000». Pourtant, en pleine awards season –cette période de l’année qui juxtapose autant de cérémonies (Golden Globes, Grammy Awards, Oscars) que Christina Aguilera de couches de maquillage–, l’interrogation est légitime. Et la bonne réponse en 2017 n’est pas : avec des robes coutures de grandes maisons, comme le laisse entendre le quotidien new-yorkais.

Car le dernier chic est d’apparaître en public habillée de créations de jeunes étudiants issus de l’Ivy League de la sape (Parsons School et Pratt Institute à New York, Central Saint Martins à Londres, La Cambre à Bruxelles, L’Académie royale des beaux-arts d’Anvers). Dans son dernier clip «Don’t Touch My Hair» sorti en octobre, la chanteuse Solange s’est transformée en porte-manteau mode de tout ce qui se fait de plus branché en ce moment. Mais parmi ses tenues composées de pièces Chloé, Acne, FENDI ou J.W.Anderson, on compte une robe bleue en laine tricotée, spécialement commandée à Jaimee McKenna, étudiante à la Central Saint Martins. Anecdotique? Pas tellement quand on sait qu’en juin 2016, dans le clip «This Is What You Came For» de Calvin Harris, Rihanna ne portait qu’une seule tenue: une combi argentée oversize, créée par Isabel Hall, étudiante tout juste diplômée du Pratt Institute. Et la liste continue avec Beyoncé qui, en 2014, avait fait l’ouverture des Grammy Awards dans un body-smoking créé par Nichole 
de Carle
, élève à la De Montfort University aux États-Unis. Idem pour Björk et Lady Gaga qui sont allées piocher respectivement dans les collections de fin d’année de Harry Evans et de Dayne Henderson pour leur clip et leur tournée. Comment les baby créateurs sont devenus les nouveaux gourous des stars? Stylist vous emmène sur les bancs de la fac.

L'angoisse de porter la même robe qu'une autre

Il y a encore quelques années, seule une popstar avait accès à toutes les marques des calendriers officiels des fashion weeks. Ce qui lui permettait de se distinguer de la plèbe. Problème: à force de stratégie de massification, le luxe est devenu aussi populaire qu’un tube de Patrick Sébastien chanté lors d’un mariage dans une salle des fêtes à 3 h du mat. Entre des collections capsules (minicollections) moins onéreuses, la diffusion des défilés en direct sur internet, les Kardashian invitées au premier rang et l’émergence du «See now buy now» (qui consiste à vendre une collection dès la fin d’un show), les signaux de richesse et de distinction sont brouillés:

«Avec la démocratisation de ce qu’on appelle horriblement les “tendances”, tout le monde peut avoir des looks en kit et être branché, souligne Clément Corraze, directeur de publication du magazine de mode i-D France. Du coup, dans une logique d’image, les stars ont compris qu’il fallait aller piocher dans les labels indés et chez les étudiants mode pour être encore plus cool que celui d’à côté.»

Plus que la marque, le logo ou le prestige, c’est la rareté et l’originalité de la pièce qui compte. Voilà pourquoi Lady Gaga a acheté en 2014 toute la collection de l’étudiant Wilson PK ou qu’en septembre dernier, Rihanna a porté en couv’ du CR Fashion Book une pièce de Dilara Findikoglu, jeune diplômée de la Central Saint Martins. Car le cauchemar aujourd’hui pour une star, c’est aussi le risque de se voir porter la même tenue qu’une autre. Comme cette fois où, aux Oscars 2016, Tina Fey et Reese Witherspoon sont chacune arrivées dans une robe longue bustier en satin violet, #malaise. Entre la promo, les tournées, les clips, les paparazzades et surtout les réseaux sociaux (Instagram en tête), les opportunités de créer des images marquantes se sont multipliées:

«Toute personne qui prétend avoir une carrière publique se doit d’être présente sur les réseaux sociaux et de les alimenter, poursuit Clément Corraze. C’est simple, on a créé un monstre et il faut penser à le nourrir constamment.»

Même Céline Dion surfe sur la vague

Même Céline Dion, plutôt habituée aux looks red carpet de diva bling-bling et au public beauf de Las Vegas, s’est fait submerger par la vague. La Québécoise a récemment ébranlé la planète mode et musique (toutes proportions gardées on s’entend, ce n’est pas non plus Kanye West qui sort une paire de sneakers pour Adidas), quand elle a opéré un changement de look l’année dernière en apparaissant dans un hoodie de chez Vetements à l’effigie de Leonardo DiCaprio et Kate Winslet dans Titanic (plus meta, tu m’appelles). Si elle n’en est pas encore à porter des créations d’étudiants mode, c’est déjà un début comme le montre une photo postée le 11 janvier sur Instagram où elle tape la pose comme une badass, en Balenciaga et Azzedine Alaïa, assise sur une chaise retournée. Le responsable de ce virement de situation? Son nouveau styliste Law Roach, qu’on pourrait qualifier de Joséphine-Ange-Gardien du dressing. Finie, la styliste valley girl french-manucurée de Los Angeles qui chine dans les boutiques de luxe de Rodeo Drive:

«La pop fait désormais appel à des stylistes plus pointus et plus connectés, analyse Alice Pfeiffer, rédactrice en chef de la revue Antidote. Ils sont biberonnés à la presse mode indé et ont des références plus underground, comme Mel Ottenberg, styliste pour les magazines Purple et Vman qui travaille actuellement pour Rihanna et qui arrive à trouver le juste milieu entre niche et mainstream en utilisant les bons codes.»

L’idée? Que les stars aient un look à double lecture pour plaire au plus grand nombre, autant à la redneck du Minnesota qu’aux élites de la mode qui pouvaient jusqu’ici les snober. «Il est évident que notre métier a évolué et que nous sommes amenés à mêler des influences diverses, reconnaît Jeffrey Williams, directeur artistique de la chanteuse Lion Babe, ayant collaboré avec Paper Magazine, i-D, Mary J.Blige et Lady Gaga. C’est pour ça que notre génération est constamment à l’affût des marques émergentes et des dernières nouveautés. Il faut avoir l’œil partout. En ce qui me concerne, je ne rate jamais l’occasion de voir le travail des étudiants. Ils ont une audace et une vision que n’auront pas certains designers déjà établis et qui correspondent plus aux attentes actuelles des célébrités. 

Bref, tout le monde s’y retrouve. Surtout les écoles, pour qui une collaboration avec une star peut-être un outil de com’ bien plus efficace qu’une campagne de pub 
pour assurer la renommée de l’établissement.

Business is business

Que ce soit la Central Saint Martins ou la Parsons School, toutes les écoles ont compris l’intérêt d’aller tutoyer les stars en invitant leurs stylistes aux défilés de fin d’année des élèves:

«En termes de promotion, il est important d’ouvrir nos défilés aux stylistes et aux médias, explique Marco Pecorari, directeur du master Fashion Studies à la Parsons School de Paris. Nous avons même des cours qui traitent des célébrités et de la place qu’elles occupent dans la mode. Les étudiants doivent comprendre ces changements et les nouvelles mécaniques de l’industrie ainsi que le rôle changeant du designer.»

Désormais, les élèves savent que du jour au lendemain, une star peut les aider à se faire un nom et à lancer leur propre marque de façon aussi spectaculaire et inattendue que la victoire de François Fillon à la primaire de la droite. Qui peut refuser de voir sa création postée sur un compte instagram à 80 millions d’abonnés? En 2009 aux MTV Awards à Berlin, il a suffi que Beyoncé porte une robe de David Koma, alors étudiant tout juste diplômé de la Central Saint Martins et repéré par l’équipe de la chanteuse, pour que le designer ait son portrait dans le Vogue UK, soit vendu dans les meilleures boutiques puis finisse par être embauché en 2013 en tant que directeur créatif de la maison Mugler.

«Les célébrités sont comme des mécènes, poursuit Marco Pecorari. Leur démarche quasi-philanthropique suit cette tendance observée depuis peu dans la mode où les grands groupes soutiennent la jeune création à travers des concours –LVMH Prize, H&M Design Award.»

Sauf que pour les stars, il suffit de s’habiller avec. La tentation de se décrocher un parrain célèbre pour exploser est tellement forte qu’elle est devenue pour certains étudiants une véritable obsession: «Dans certaines écoles, la façon dont les élèves envisagent leurs créations a radicalement changé, reconnaît Raffaele Ascione, diplômée de la Central Saint Martins en 2011, intervenant au London College of Fashion et désormais designer senior chez La Perla. Pendant les cours, j’ai constaté que mes élèves parlaient maintenant plus de la célébrité qui pourrait porter leur collection plutôt que de la marque pour laquelle ils aimeraient travailler. Étudiant, j’ai eu la chance d’être repéré par Lady Gaga mais ce n’est pas quelque chose que je visais fondamentalement. Et déjà à l’époque, beaucoup me demandaient comment j’avais fait. L’enjeu renforce clairement la pression et amplifie un sentiment de compétition déjà bien présent.» Bien que la médaille puisse avoir son revers: «Plusieurs de mes camarades qui avaient prêté à Beyoncé ou Gaga et s’en étaient fait une spécialité se sont vu refuser des postes par des marques qui leur reprochaient de n’être que des designers pour célébrités», conclut, amère, Raffaele Ascione.

En mode, s’il y a bien une chose à retenir, c’est qu’à la fin, ce sont toujours les stars qui gagnent.

 

Antoine Leclerc-Mougne
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Mode, culture, beauté, société.