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Les retours forcés en Allemagne de l'Est, l'autre arme de la Stasi

Repéré par Annabelle Georgen, mis à jour le 30.01.2017 à 16 h 42

Repéré sur Mitteldeutscher Verlag, Der Spiegel

Avant la construction du Mur de Berlin, la Stasi a enlevé des centaines de personnes qui étaient passées à l'Ouest pour les ramener à l'Est.

PATRICK HERTZOG / AFP

PATRICK HERTZOG / AFP

La Stasi épiait leurs conversations téléphoniques, ouvrait leur courrier et les prenait en filature au moindre déplacement. Mais avant que l'Allemagne de l'Est n'érige un mur en 1961, il était encore assez facile pour les opposants au régime de passer à l'Ouest.

Face à cette vague de départs de chefs de file d'organisations dissidentes, de journalistes, de fonctionnaires du SED (le parti au pouvoir en RDA) ou de réfugiés qui travaillaient pour les alliés ou les services secrets ouest-allemands, la Stasi n'a pas tardé à réagir, et organisé des centaines d'enlèvements à Berlin-Ouest. D'après les recherches du journaliste allemand Wolfgang Bauernfeind, qui vient de publier un livre sur ce chapitre oublié de l'histoire de l'ex-RDA, environ 400 personnes auraient été kidnappées par la police politique est-allemande et ramenées de force à l'Est.

Les méthodes utilisées étaient multiples: certaines personnes étaient kidnappées en plein jour dans les rues de Berlin-Ouest, d'autres étaient endormies avec des produits chimiques, d'autres se faisaient piéger par des proches ou des amis qui travaillaient pour la Stasi. Dans le jargon de la police politique est-allemande, ces pratiques étaient désignées sous les termes innocents de «récupération» ou de «transfert».

«Qui sera le prochain sur la liste?»

Ces enlèvements étaient devenus si fréquents à la fin des années 1950 qu'ils suscitaient la panique parmi les citoyens d'Allemagne de l'Est qui avaient fui la dictature communiste: «Berlin-Ouest vivait dans la peur: qui serait le prochain sur la liste?», écrit Wolfgang Bauernfeind dans la préface de l'ouvrage.

L'hebdomadaire Der Spiegel a rencontré l'une des victimes de ces enlèvements de masse, le journaliste allemand Karl Wilhelm Fricke. Ce dernier avait quitté la RDA lorsqu'il avait à peine 20 ans, pour échapper aux griffes de la police est-allemande: assistant d'un professeur de russe, il avait été dénoncé par une collègue pour avoir fait une remarque insolente, ce qui lui avait valu d'être accusé de fomenter une haute trahison.

Privé de sommeil, battu…

Une fois à l'Ouest, Karl Wilhelm Fricke a suivi des études et a choisi de devenir journaliste, se donnant pour mission «d'écrire contre le régime du SED». Bien qu'il s'attaquait ouvertement à la dictature communiste, il n'aurait jamais penser intéresser à ce point les autorités est-allemandes. Le 1er avril 1955, lors d'un dîner chez un couple d'amis berlinois, il s'effondre après avoir bu trois verres d'eau de vie au goût légèrement savonneux. Et se réveille quelques heures plus tard à Berlin-Est, dans une pièce de la prison de la Stasi, à Hohenschönhausen. Insulté, battu, privé de sommeil, il est soumis à d'interminables interrogatoires pendant une semaine. La Stasi l'accuse d'être un agent secret à la solde de l'Allemagne de l'Ouest, le journaliste nie les faits en bloc. Quinze mois plus tard, il sera accusé d'espionnage et condamné à quatre ans de prison qu'il passera à l'isolement.

À peine sortie de prison et renvoyé à l'Ouest, Karl Wilhelm Fricke reprendra la mission journalistique qu'il s'était fixée durant sa jeunesse et effectuera même quelques reportages de l'autre côté du Mur à partir des années 1970. À la Réunification, ses ravisseurs n'ont jamais eu à répondre de leurs actes devant la justice allemande.

D'après les recherches de l'historienne Susanne Muhle, seules seize personnes ont été jugées pour les centaines d'enlèvements qui ont été commis par la Stasi, parmi lesquelles seulement sept ont été condamnées, et ce toutes avec sursis.

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