Histoire

L'une des héroïnes du XXe siècle est tombée dans l'oubli: Irena Sendlerowa était son nom

Jean-Marc Proust, mis à jour le 02.02.2017 à 6 h 21

Cette résistante polonaise a sauvé des centaines d'enfants juifs en les extrayant du ghetto de Varsovie, dans des conditions rocambolesques, bravant la mort, puis subissant la torture.

Irena Sendlerowa | via Wikimedia CC License by

Irena Sendlerowa | via Wikimedia CC License by

Regardez bien cette femme. 

Regardez-la bien. Vous ne la connaissez sans doute pas. Pour ma part, j’ai découvert son existence il y a quelques jours. On trouve quelques photos d’elle sur internet.

cc Wikipedia commons

Regardez-la. Cette mamie placide ne paye pas de mine, c’est vrai. Pourtant, ce qu’elle a fait dépasse l’entendement. Ce à quoi elle a survécu dépasse l’entendement. Qu’elle soit oubliée dépasse l’entendement.

Irena Sendlerowa.

Cette mamie est une des grandes figures du XXe siècle

Nous sommes en 1942, à Varsovie. Irena Sendlerowa est une employée du Comité d’aide sociale. Elle est Polonaise, catholique. Oui, moi aussi, j’ai pensé aussitôt: antisémite. Mais non. Non. Elle est Polonaise, catholique… et son père l’a «éduquée dans l’idée qu’il faut sauver quelqu’un qui se noie, sans tenir compte de sa religion ou de sa nationalité».

En face d’elle, le ghetto. Un mouroir, ceux qui survivent partent pour les chambres à gaz. Le Comité d’aide sociale est autorisé à apporter un peu d’aide aux juifs: quelques vivres, des couvertures… Les Nazis laissent entrer le camion, allez savoir pourquoi. Il faut braver l’épidémie de typhus. Il n’y a presque pas de médicaments. Irena Sendlerowa voit mourir ceux qu’elle aide. Les parents. Les enfants.

Un jour, elle accepte l’impossible. Sauver un enfant. Le sortir du ghetto. Passer les contrôles, dans un camion. Les autres employés deviennent complices. La crainte du typhus est un atout, qui raccourcit les inspections. Dehors, il faudra lui trouver un foyer d’accueil. D’autres enfants suivent, cachés dans le fourgon, planqués sous une banquette, dans un panier  linge, une boîte à outils, parfois les égouts, une brèche dans un mur… Des institutions catholiques les accueillent. Irena pense alors que les parents reverront leurs enfants après la guerre. Elle note scrupuleusement les noms, les foyers d’accueil, sur des bouts de papier qui s’amoncellent dans un bocal.

Irena Sendlerowa a fait sortir 2.500 enfants juifs du ghetto de Varsovie. Deux-mille cinq cents. L’imagination ne peut suffire. Sous l’œil des kapos, des nazis, à la merci à tout instant des pleurs d’un bébé, d’une rafale de mitraillette, d’une dénonciation, d’un éternuement, elle a fait passer 2.500 enfants, la trouille au ventre et la certitude d’avoir raison. Et puis, il a fallu convaincre aussi. Convaincre les familles à qui on prenait les gosses aux familles.

Je ne suis pas ta mère...

Imaginez ce que c’est que de convaincre des parents d’abandonner un enfant. Mais non, c’est impossible à imaginer. Apprendre aux gosses à prononcer leur nom en polonais, à faire les prières catholiques, se dire qu’un bébé a plus de chances qu’un gamin de 5 ans qui parle le yiddish…

«Souviens-toi. Tu n’es pas Icek, mais Jacek, pas Rachela, mais Roma. Et moi, je ne suis pas ta mère, j’étais seulement la bonne chez vous. Tu iras avec la dame qui viendra te chercher un jour, elle t’emmènera dans un lieu sûr où je te rejoindrai.»

Elle fait partie de la Résistance polonaise. Chaque enfant sauvé fait courir un risque supplémentaire à son réseau. Tous les savent. Un bébé qui chialerait lors d’une inspection ferait plonger tout le monde. Le réseau la soutient. Les bonnes sœurs accueillent des enfants, toujours plus. Parfois, l’humain se surpasse. Sous son nom de code Jolanta, Irena organise son réseau, pour sauver toujours plus d’enfants.

«À l’équipe habituelle étaient venus s’ajouter de nombreux bénévoles, de jeunes passeurs qui, pour la plupart, étaient des membres de Żegota. Deux ou trois fois par semaine, ils plongeaient dans la vase, nageaient dans des boyaux encombrés de cadavres et de rats pour arracher les enfants au ghetto. Ensuite, ils devaient les guider dans une boue nauséabonde, relever certains quand ils s’évanouissaient à cause des nappes de méthane, les encourager et surtout les rassurer sans cesse.»

Regardez Irena Sendlerowa, regardez-la encore. Elle est assise. On ne voit pas très bien mais son fauteuil est un fauteuil roulant.

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Trois mois de torture

Le 20 octobre 1943, Irena a été arrêtée par la Gestapo. Elle est torturée trois mois. Coups de gourdin, nerf de bœuf trempé dans l’eau. Les coups s’accumulent sur ses tibias, ses cuisses, ses seins, ses fesses… La peau est à vif. On lui fait compter les coups. En cas d’erreur, le supplice repart de zéro.

Elle ne parle pas. Elle s’accroche à ses souvenirs, ses parents, ses amis. «Au plus fort des séances de torture, elle se cramponnait à une idée fixe: combien de personnes mourraient si elle craquait?» Trois mois. Trois mois de souffrances innommables, sans livrer un seul nom. Elle est condamnée à mort. Mais Jolanta est un symbole. La Résistance soudoie un gardien, et la fait évader.

Regardez Irena Sendlerowa, dans son fauteuil roulant, les pieds et les jambes brisées par la Gestapo, incapable de marcher.

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L'oubli, et le ratage du (jury du) Prix Nobel

Jusqu’en 1945, elle se cache, s’interdisant d’aller à l’enterrement de sa mère. Après la guerre, elle divorce pour épouser Stefan, qui était dans le même réseau de résistants. Elle déterre le bocal qui recèle ses petits bouts de papier, inestimable et misérable trésor. Elle essaye de reconstituer les familles. Les parents sont morts. Elle a sauvé des orphelins.

On l’oublie. Elle ne demande rien à personne. L’anonymat lui va bien. Elle vit pourtant avec ce regret, de n’avoir pas sauvé davantage d’enfants. L’oubli, pourtant, si injuste, pour cette Juste – un arbre lui rend hommage à Yad Vashem (1965). Des étudiantes américaines découvrent son histoire. Des enfants sauvés la retrouvent. Son pays la reconnaît tardivement. À sa mort, en 2008, la Pologne la propose pour le Prix Nobel de la paix. Le jury préfère l’attribuer à Al Gore pour son clip sur le réchauffement climatique. La réussite médiatique d'abord.

Regardez ce visage de jeune fille.

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Le regard est doux et déterminé à la fois. Sans doute est-ce parce que l'on connaît la suite qu'elle inspire ces mots. Mais aussi parce que la suite, l'exploit, le refus de l'injustice, les enfants sauvés, la torture, Irena les a choisis, fidèle aux recommandations de son père.  

«Il faut sauver quelqu’un qui se noie, sans tenir compte de sa religion ou de sa nationalité.»

Et elle a sauvé bien plus de noyés que celui-ci n’aurait pu l’imaginer.

Une biographie romancée et une BD viennent d’être publiés, qui racontent son histoire. On l’évoquera aussi le 5 mars au Mémorial de la Shoah (Varsovie en guerre ou en bande dessinée, conférence animée par Jean-Yves Potel, entrée : 5€/3€).

Irena Sendlerowa, Juste parmi les nations 
Gilbert Sinoué, Éditions Don Quichotte, 19,90 €

Irena, Le Ghetto, tome 1,
David Evrard, Séverine Tréfouël, Jean-David Morvan, Éditions Glénat, 14,95 €

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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