Sports

À quoi sert (encore) un événement sportif dans un pays en crise?

Yannick Cochennec, mis à jour le 27.01.2017 à 17 h 14

Les handballeurs français sont qualifiés pour la finale de leur championnat du monde ce dimanche. De quoi faire oublier la morosité ambiante?

La joie des handballeurs français après leur succès en demi-finale le 26 janvier I Antonin THUILLIER / AFP

La joie des handballeurs français après leur succès en demi-finale le 26 janvier I Antonin THUILLIER / AFP

Dans son actualité incessante, le sport offre parfois un week-end plus riche que les autres avec cette sensation de passer soudain de la cantine ordinaire à un menu gastronomique. Pour l’amateur, ce dimanche 29 janvier permet incontestablement de profiter d’un menu trois étoiles qui commencera en matinée par la finale de l’Open d’Australie mettant en scène le «classique» Roger Federer-Rafael Nadal à Melbourne, se prolongera ensuite à l’heure du goûter par la finale du Championnat du monde de handball entre la France et la Norvège ou la Croatie et se conclura en soirée par le dessert constitué du choc de la Ligue 1 opposant le Paris Saint-Germain à l’AS Monaco.

Au regard de la popularité du football, la rencontre jouée au Parc des Princes et pouvant faire figure de tournant dans le championnat de France est l’événement qui suscitera le plus de commentaires. Mais la finale de handball est celui qui génèrera le plus d’audience à la télévision en raison de sa diffusion sur TF1. Après les 6,8 millions de téléspectateurs comptabilisés lors de la demi-finale contre la Slovénie, combien seront-ils devant leur écran?

Ce championnat du monde de handball a constitué un moment important pour le sport français qui en était l’organisateur. Les stades ont fait le plein partout et il est désormais acquis que cette discipline, inscrite dans une sorte de tradition tricolore en raison de son enracinement au sein du sport scolaire –qui n’a pas joué au handball au collège ou au lycée?– est capable aussi d’exploser médiatiquement grâce à une compétition de cette envergure. L’effet sera probablement bien réel sur l’évolution du nombre de licenciés et donc sur la pratique du handball dans les semaines et mois à venir.

Championnats pour initiés

En revanche, il n’aura vraisemblablement guère d’impact sur la relative «indifférence» dans laquelle se dérouleront ensuite le championnat de France et les coupes européennes. Au-delà des initiés et des passionnés, rares sont, par exemple, ceux capables de citer cinq équipes faisant partie du championnat de France de première division. Hors championnat du monde, d’Europe ou de Jeux olympiques, le handball peine à vraiment exister sur le devant de la scène sportive.

Passé l’emballement immédiat, il est toujours très délicat de tirer des conclusions définitives au sujet des conséquences de l’accueil d’un tel événement sportif sur le sol national. Un championnat du monde, comme celui de handball, mais c’était également le cas de l’Euro de football voilà quelques mois, permet de fédérer un pays, ou une partie de celui-ci, autour d’un savoir-faire –ce n’est pas nouveau, la France sait mettre en scène des compétitions de ce niveau– et de le réunir autour de valeurs d’unité et de patriotisme grâce à quelques Marseillaise chantées plus fort que d’ordinaire.

Le moment est bref, mais intense. Hélas, l’écho de la clameur s’évanouit presque aussi vite que le parfum des roses. Lundi matin, après les vibrations puissantes et fugaces du handball, chacun sera passé à autre chose et à ses préoccupations personnelles, pas plus rassuré que cela sur son avenir et pas plus français que d’habitude. Il y aura juste eu cette courte parenthèse enchantée.

Un exercice de communication

Aujourd’hui, puisque le sport est devenu, paraît-il, une industrie, une manifestation de cet ordre n’est plus jugée à l’aune de son seul ressort émotionnel, mais est aussi «pesée» sur la balance économique avec des retombées toujours difficiles si ce n’est impossibles à évaluer avec la plus grande précision même après examen des sommes investies et des recettes. Elle est aussi mesurée sur le plan sociétal au regard de notions aussi floues, mais jolies sur le papier, que la durabilité, nouvelle tarte à la crème de la mise sur pied des compétitions sportives sommées d’être éprises d’écologie.

Sans garantie de résultat avéré sur cet héritage supposé –l’héritage, autre concept fourre-tout et vague de cette novlangue–, il s’agit d’abord de communiquer sur ces concepts en vogue en évitant de commenter une actualité sportive parfois guère reluisante: incessantes affaires de dopage ou faits de corruption des grandes institutions qui sont à la tête, en réalité, de ces événements sportifs qu’il est impossible de contrôler intégralement en tant que pays organisateur comme l’a montré l’UEFA, véritable maître d’œuvre et bénéficiaire en chef du dernier Euro en France. Qui a fait la meilleure affaire au terme de cet Euro? La France ou l’UEFA? Et aussi, faut-il un sport plus «vert» ou plus propre?

En quoi ces 17 jours de festivités programmées dans sept années sans savoir où en sera alors le pays seraient-ils plus utiles ou judicieux que d’autres investissements?

Le même type d’interrogation pourrait se poser si Paris se voyait confier demain l’organisation des Jeux olympiques en 2024 par le Comité international olympique (CIO). Les cases héritage et durabilité ont bien été cochées dans le dossier de candidature de la première ville de France. Ces deux vocables sont même inlassablement scandés sur les réseaux sociaux de Paris 2024 comme d’entêtants mots-clés qu’il faut répéter comme un perroquet. Mais qui peut dire, en vérité, aujourd’hui pourquoi Paris souhaite des Jeux olympiques en 2024? En quoi ces 17 jours de festivités programmées dans sept années sans savoir où en sera alors le pays, à commencer par son économie, seraient-ils plus utiles ou judicieux que d’autres investissements?

Un objet de diversion

Sur ce dossier, la communication, là encore, mène clairement le jeu, notamment celle de la Mairie de Paris et d’Anne Hidalgo. Cette dernière, qui ne voulait pas vraiment des JO en 2014, tente de «vendre» sa ville du futur par le prisme de cette candidature qui valide ses choix (souvent contestés) et qui, en cas de succès, accélèrerait peut-être le rythme des transformations de la Capitale. Mais cela ne concerne pas le reste de la France, encore moins le reste du monde et surtout pas le sport. Et comment, surtout, cela peut-il influer le CIO au moment de prendre sa décision en septembre prochain? Une supposée ville plus «verte» n’apporte strictement rien en valeur ajoutée à des Jeux olympiques qui ne durent que deux semaines. Le sport essentiellement comme alibi ou habillage…

Dans le no man’s land idéologique des temps actuels, dans la fragmentation accélérée des nations, dans l’incapacité des dirigeants à régler les problèmes du moment, à se renouveler eux-mêmes et à rafraîchir leur logiciel, le sport, à travers sa médiatisation incessante sans rapport avec le nombre de personnes qui s’y intéressent vraiment, s’inscrit implicitement comme un objet de récupération ou de diversion. Nul scoop, il en a toujours été ainsi de cette valeur refuge dans les périodes de grande crise comme celle que nous vivons quand les saltimbanques deviennent les héros du temps présent. Le sport, en France ou ailleurs, est utilisé ou promu à toutes les sauces, mais ne sert parfois que d’affichage au motif d’intérêts particuliers ou circonstanciels. François Hollande a d'ailleurs déjà laissé savoir qu'il assisterait à la finale du handball ce dimanche.

La catastrophe de la gouvernance

Qu’un Premier ministre comme Manuel Valls, pour renforcer un tissu économique local, ait pu notamment imaginer accueillir un stade de rugby de 80.000 places sur son territoire d’élection de l’Essonne avec les gigantesques coûts d’infrastructures nécessaires alors que le Stade de France est en déficit chronique depuis son ouverture en 1998, et donc renfloué continuellement par le contribuable, en dit long sur le détournement (public) de la politique en matière de sport.

Que deux ministres des sports, Patrick Kanner et Thierry Braillard, n’aient pas eu ne serait-ce qu’un mini-avis sur les affaires récentes qui ont secoué la sulfureuse Fédération française de tennis, pourtant ébranlée par des révélations du Canard Enchaîné et de Mediapart (qui en ont fait trembler et tomber d’autres), souligne à quel point il ne sert rien en tant que responsable politique d’en appeler, notamment auprès de la jeunesse, aux valeurs éthiques d’une manifestation sportive si l’on n’est pas capable de gendarmer ses propres troupes dirigeantes indisciplinées. Qu’il est inutile de flatter la mixité et la diversité du sport si les élections à la présidence des 31 fédérations olympiques actuellement en cours vont couronner… 30 hommes. Etc, etc, etc…

L’objectif officiel du CIO, inscrit dans ses statuts, est de «construire un monde meilleur». Il n’aura échappé à personne que le monde ne va pas très bien ces temps-ci et que le sport, à son image, ne paraît pas tourner toujours très rond non plus contrairement à un ballon de handball. Évidemment, il n’est pas question d’être totalement découragé ou de renoncer au rêve de voir la gouvernance du sport un jour au diapason de la sincère et ingénue passion des amoureux du sport, mais sans vouloir toutefois croire au Père Noël en plein mois de janvier malgré les cadeaux offerts par ce 29 janvier 2017…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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