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Pourquoi la mode est devenue la cible préférée des cambrioleurs

Benedetta Blancato et Stylist, mis à jour le 31.01.2017 à 15 h 59

Les banques n'intéressent plus tant.

La voiture bélier devant une boutique Chanel en avril 2016 | Eric Feferberg / AFP

La voiture bélier devant une boutique Chanel en avril 2016 | Eric Feferberg / AFP

Paris, ce mois d’avril. Peu avant l’aube, une voiture bélier fonce dans la vitrine de la boutique Chanel du 42, avenue Montaigne. Les braqueurs se ruent sur les sacs à main (ils en dérobent pour 360.000 euros) et repartent à scooter, laissant derrière eux des éclats de verre et une voiture en feu. Quelques mois plus tard, le «roi du cachemire» Brunello Cucinelli subit une visite tout aussi inattendue: en pleine nuit, des individus percent une des fenêtres de sa boutique des beaux quartiers de Milan et fauchent la dernière collection homme. Un coup qui fait écho à celui déjà essuyé à Londres par Marc Jacobs, contraint d’informer les journalistes de l’annulation de sa journée-presse «en raison du vol de la collection printemps-été 2012 au cours de son transfert depuis Paris».

Depuis quatre ans, les casses de mode se multiplient. De Sydney (où la designer Camilla Franks, adorée par Beyoncé et Oprah, vient de se faire dépouiller d’un stock entier de ses célèbres kaftans) à New York (où le pop-up store de Gwyneth Paltrow Goop Market a été délesté de 170.000 dollars de marchandises en décembre 2015) ; de Londres (où une fine équipe a mis la main au même moment sur 70 exemplaires du très convoité sac Dionysus de Gucci, soit 300 000 euros de butin) à Florence et sa bande de malfrats habitués des entrepôts Bulgari, Prada, Ferragamo, Gucci, Tom Ford et Chanel, une horde de voleurs plus ou moins organisés se ruent désormais sur la mode (quand ce n’est pas directement sur Kim Kardashian) avec la même hargne qu’une blogueuse en période de soldes. Stylist a enquêté sur cette toute nouvelle pègre du vêtement.

De Primark à Kiko

Déjà en 2014, le rapport de l’Observatoire national de la délinquance constatait que «les hold-up avaient fortement diminué dans les banques et les bijouteries depuis 2008. Les attaques ciblent désormais davantage les commerces de proximité». La cause est simple: «Il y a aujourd’hui moins d’argent liquide à voler dans ces lieux que dans une caisse de supérette.» Peu importe la marque, pourvu qu’il y ait des caisses: en juillet 2015, un gang a déboulé dans le magasin Primark du centre commercial de Villeneuve-la-Garenne, prenant en otage une dizaine d’employés et ne touchant pas aux sweat-shirts Disney. Même topo pour l’enseigne de maquillage low cost Kiko à Milan, où un bandit culotté a délaissé les stocks de vernis fluo pour mettre la main sur les fonds de la boutique, soit plus de 20.000 euros cachés dans le coffre-fort (oui, même Kiko en possède un). Si les voyous s’attaquent à ces commerces de proximité, c’est aussi parce qu’ils sont moins bien surveillés qu’une banque. Y compris quand il s’agit des showrooms de luxe: bien qu’on y trouve des articles qui auraient leur place sur les présentoirs des bijoutiers, ces boutiques sont généralement dépourvues d’alarmes anti-intrusion et de portes blindées. Chez Colette, des visiteurs équipés d’une hache et d’un fusil à pompe ont dévalisé 600.000 euros de montres de luxe en 2014.

Au Printemps-Haussmann, un an plus tôt, deux hommes étaient repartis du stand du diamantaire De Beers avec un pactole d’une valeur de près de trois millions d’euros, avant de se fondre gentiment dans la foule de shoppeurs. La crise est un accélérateur des opérations les plus spectaculaires: comme l’expliquait à Lyon Capitale un responsable du groupe de luxe Zilli, pluri-braqué, les quartiers déserts, touchés par la fermeture endémique des boutiques, sont «l’endroit idéal pour réaliser un casse à la voiture bélier». Un problème évoqué aussi par Stéphane Cazaux du syndicat de la police française Alliance, pour qui les récents casses parisiens découlent d’un manque d’effectifs. «Sur le Ier arrondissement, il n’y a pas assez de policiers, a-t-il déclaré à BFMTV. En six ans, nous avons perdu vingt policiers, les collègues sont fatigués.» Les quartiers calmes sont des appeaux à braqueurs même outre-Atlantique, où le box de stockage de Demi Moore à Los Angeles a été cambriolé et 200.000 dollars en vêtements ont disparu en mai 2015. La police, intervenue dès la découverte du fashion drama, n’a pu que constater qu’il «est même difficile de dater le casse, vu que personne ne s’est rendu sur les lieux ces six derniers mois».

Prends l'oseille et tire-toi

Depuis 2013, les pages des faits divers semblent avoir fait un bond en arrière dans les années 70. En un demi-siècle, les méthodes utilisées par les braqueurs n’ont pas beaucoup évolué: voitures béliers, masques, armes à feu, saucissonnage… Pour le braqueur superstar Rédoine Faïd, auteur du culte Braqueur, des cités au grand banditisme, les films restent une grande source d’inspiration pour les bandits. «J’ai revu Heat de Michael Mann sept fois au cinéma et une centaine de fois en DVD, a-t-il confié au Point. La scène du braquage du fourgon m’a servi pour ma première attaque de convoyeurs.» Mais parfois, l’inspiration est puisée dans les tréfonds des séries B et ses ruses improbables, allant des burkas dissimulatrices aux masques de Buzz L’Éclair. À Naples, en septembre dernier, la boutique Fendi a été prise d’assaut avec une simple pioche. «Je pensais que quelqu’un avait oublié ses clefs», racontera à la presse locale un riverain incrédule, relatant quelques bruits nocturnes impromptus.

Dans ce vivier fantaisiste, on trouve néanmoins quelques fulgurances de génie logistique et des malfrats professionnels qui connaissent les réseaux de distribution de la mode mieux qu’un responsable achats. Selon Frédéric Doidy, commissaire divisionnaire au sein de l’OCLCO, l’Office central de lutte contre le crime organisé, il s’agirait là de «bandes bien structurées et mouvantes, qui ont délaissé les attaques contre les fourgons blindés pour privilégier une autre cible, moins risquée et parfois bien plus rémunératrice». Ainsi, en 2014, un camion de fret rempli de sacs Vuitton a été braqué par un gang de six personnes près de Gonesse (Val-d’Oise), pour un butin de 800.000 euros. La même année, l’entrepôt Hermès de Rungis était dépouillé de 400.000 euros de marchandise. En 2015, des braqueurs se sont rués sur un dépôt logistique DHL à Saint-Quentin-Fallavier, près de Lyon, pour rafler des palettes bourrées de produits Louis Vuitton.

Pour les employés attaqués, un braquage est un événement traumatique majeur, comme le démontre une étude conduite en 2014 par l’université de Milan en collaboration avec la clinique du travail Luigi Devoto. «Les programmes de soutien des victimes de braquage sont mis en œuvre seulement dans certains cas, comme les braquages de banques, explique le chercheur Giuseppe Fichera. Mais vu la fréquence de ces épisodes, il est urgent de développer des programmes de prévention et de soutien pour les travailleurs concernés, afin d’éviter l’apparition de symptômes chroniques.»

Les nouvelles cibles

En effet, si les enseignes qui se font détrousser régulièrement sont désormais préparées à l’éventualité d’un braquage, les nouvelles cibles semblent, elles, complètement désemparées. Cet été, au moment de constater le vol de 600 doudounes Canada Goose (pour plus de 500.000 euros) par un astucieux inconnu passé par les égouts du magasin en plein cœur du Marais, le gérant de la boutique Ken Claude a déclaré se sentir comme dans «un vrai film». «Le choc des vendeurs mis en joue par une arme est terrible, avoue la responsable d’une boutique de luxe parisienne. Beaucoup démissionnent après un tel événement, d’autant plus que la seule formation donnée en interne concerne la reconnaissance des profils de clients-voleurs. Au mieux, on conseille de ne pas prendre d’initiatives et ne pas jouer les héros.» 

Alors, face à la recrudescence des hold-up, en Seine-Saint-Denis, c’est la police qui prend en charge la formation des commerçants. Le conseil phare?

«Imaginez que vous êtes amoureux de la personne qui vous menace, a raconté le journaliste d’Europe 1 qui a pu assister à l’étonnante leçon. Regardez-la attentivement. Observez s’il est plus grand ou plus petit que vous, la couleur de ses yeux, attardez-vous sur son blouson et ses chaussures…»

Parallèlement, des comités anti-braquage voient le jour un peu partout, comme le comité Vendôme à Paris ou Cannes Sécurité Prestige, qui se font porte-parole des propositions sécuritaires des quartiers du luxe auprès des différentes préfectures.

Seul le crime paie Moins précieux à l’unité qu’une Rolex incrustée de pierres précieuses, les vêtements, en plus de rapporter gros, ont néanmoins l’avantage d’être plus rapidement écoulés sur le marché noir. Seule condition: connaître les dernières tendances. Après le démantèlement en juin 2016 d’un vaste réseau en Italie, coupable du braquage d’une boutique Fendi, les enquêteurs se sont vite rendu compte que les petites mains du crime travaillaient à l’aide d’une liste des courses précise. «Ils ont ignoré les visons au profit d’habits d’une valeur moindre, ce qui confirmerait une commande», analyse une source policière. Pour la revente, Internet fait la joie tant des receleurs que des consommateurs qui, ignorant souvent l’origine trouble de ces objets, n’y voient que du feu. Face à des enseignes de luxe qui préfèrent incinérer leurs invendus plutôt que les solder, ces vols permettent à des générations de fashion victimes de mettre la main sur le dernier objet du désir à des prix somme toute raisonnables. Il faut pourtant rester prudents, surtout si une annonce pour deux montres de luxe de provenance kazakhe venait à être publiée sur Le Bon Coin : disparue des coffres de l’Élysée en 2013, le parquet vient d’ouvrir une enquête pour vol et recel de vol. On vous aura prévenu.

Trois films de braquages de haute volée (hors Pulp Fiction).

The Town, Ben Affleck (2010)

Dans le quartier de Boston qui compte le plus de braqueurs au km2 de tous les États-Unis, Doug MacRay (Ben Affleck) est à la tête d’une bande hyper-douée pour tout rafler sans jamais faire couler une goutte de sang. Notamment grâce 
à un sens accru du déguisement.

Hold-up en 120 secondes, Charles Guggenheim et John Six (1959)  

Avant de devenir le fantasme des Américaines, Steve McQueen joue dans ce film tiré d’une histoire vraie. Il campe un étudiant fauché qui sert de chauffeur à une bande de braqueurs persuadés qu’ils vont faire le casse du siècle. 

Robin des bois, Walt Disney (1973)  

Souvenez-vous de la fois où cet intrépide renard a dépouillé l’infâme prince Jean, ronflotant dans son lit, de ses sacs d’or grâce à un ingénieux système de poulies… Avant de redistribuer tout son pactole aux lapins pauvres de Sherwood. C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un gentleman.

Benedetta Blancato
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