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Le régime au ténia, héritage atroce du XIXe siècle

Mariana Zapata, traduit par Yann Champion, mis à jour le 11.01.2017 à 14 h 32

L’époque victorienne est restée célèbre pour ses critères de beauté quelque peu étonnants et encore plus pour les techniques utilisées afin de correspondre aux critères en question, notamment l'ingestion de vers solitaires.

Via Wikipedia License CC

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De l’horrible pratique des pieds bandés de la Chine impériale aux opérations chirurgicales dangereuses de l’époque moderne, les Hommes semblent n’avoir jamais été à court d’idées pour modifier douloureusement le corps humain et ce depuis l’aube de l’humanité. La bonne société victorienne ne faisait pas exception à la règle.

La société victorienne avait des critères de beauté très restrictifs.
Domaine public

L’époque victorienne, que l’on situera vaguement entre les années 1830 et 1900, est restée célèbre pour ses critères de beauté quelque peu étonnants et encore plus pour les techniques utilisées afin de correspondre aux critères en question.

L’idéal de beauté féminin de l’époque semblait être la tuberculeuse: peau pâle, pupilles dilatées, joues roses, lèvres rouges et silhouette mince et fragile. Des ingestions d’ammoniaque aux bains d’arsenic (que l’on savait être un poison), en passant par les corsets ultra serrés destinés à resserrer la taille jusqu’aux 40 cm considérés «parfaits», les élégantes de l’époque semblaient n’avoir aucune limite dans leur recherche de la beauté.

Illustration médicale de l’époque victorienne montrant les effets supposés des corsets.
Domaine public

La plupart de ces pratiques ont, fort heureusement, disparu aujourd’hui. Nous n’avalons plus d’ingrédients entrant dans la composition de la mort aux rats ni ne portons de corsets propres à défigurer nos organes internes. Mais une de ces idées a toutefois subsisté: le ver solitaire pour maigrir.

Le «devoir d’une femme d’être belle»

Le principe est aussi simple que répugnant. Il suffit d’avaler une pilule contenant un œuf de ténia. Une fois l’œuf éclos, le parasite grandit à l’intérieur de la personne hôte et ingère une partie de ce que ce dernier mange. En théorie, cela permet à la personne de perdre du poids sans se soucier des calories ingérées.

Ces deux idées correspondaient bien aux idéaux victoriens, tels qu’ils sont illustrés par The Ugly-Girl Papers de S.D. Powers, l’un des guides de beauté les plus prisés de l’époque. Avant toute chose, le guide déclare qu’il est «du devoir d’une femme d’être belle», la beauté nécessitant que l’on y consacre du temps et des efforts. Aucune fille «moyenne» n’était à l’époque en mesure de se soustraire à la rigueur d’un régime beauté si elle voulait trouver un mari. On peut donc imaginer que les jeunes femmes de l’époque devaient être prêtes à bien des sacrifices pour atteindre l’idéal de beauté.

Mais le guide recommandait aussi aux femmes de trouver un équilibre «sain» dans leur quête de la perfection. Lorsqu’il s’agit de garder la ligne et de perdre du poids, l’auteur affirme:

«Une fille corpulente devrait manger le minimum nécessaire pour satisfaire son appétit, mais en ne s’autorisant jamais à quitter la table en ayant encore faim

Le ver solitaire apparaissait donc comme une solution idéale: on supposait que la femme ne quitterait jamais la table en ayant encore faim, mais qu’elle continuerait tout de même à perdre du poids. Toutes les inquiétudes relatives à la gêne et la douleur pouvaient être balayées en affirmant qu’il faut souffrir et savoir faire des sacrifices pour être belle.

Appâter un ténia avec un bol de liquide semble avoir été une pratique courante dans plusieurs cultures. | Daizennosuke Koan/Domaine public

Et c’est qu’il fallait en faire, des sacrifices, une fois le poids désiré atteint! Pour se débarrasser du parasite devenu inutile, il fallait avoir recours aux mêmes méthodes que ceux qui l’avaient attrapé sans le vouloir. À l’époque victorienne, cela consistait à prendre des pilules ou à utiliser des appareils spéciaux. L’un de ces derniers, inventé par le docteur Meyers, de Sheffield, était censé fonctionner en appâtant le ténia grâce à un cylindre empli de nourriture inséré dans le tube digestif. Malheureusement, nombre de patients mouraient étouffés avant que le parasite ne soit retiré. Une autre solution recommandée consistait à tenir un bol de lait à proximité de l’un ou l’autre des orifices en attendant que le ver, alléché par l’odeur, ne sorte. La validité de cette méthode reste sujette à débats, car il n’a pas encore été établi que les parasites aient une préférence marquée pour le lait de vache.

Toutefois, ce qu’il y a de plus terrifiant avec ce régime, ce n’est pas qu’il ait pu être utilisé autrefois par des personnes qui étaient prêtes à ingérer volontairement de l’arsenic, mais plutôt que son idée même ait perduré. Comme la pollution atmosphérique ou les films de zombies, il semble ne jamais vouloir disparaître. Sa présence est attestée par les nombreux forums en ligne sur lesquels est posée la question de son efficacité, ainsi que par les histoires (plutôt douteuses) de cliniques mexicaines qui administreraient ce traitement à des patients américains contre quelques milliers de dollars.

Les doutes sur la réalité de ce régime

Il semble donc, à vrai dire, que le régime au ténia n’ait jamais été véritablement en vogue

Néanmoins, il est légitime de s’interroger sur la véritable diffusion de ce régime radical, tant autrefois qu’aujourd’hui. Certains historiens pensent que les gens n’ingéraient pas vraiment des œufs de ténia, mais des placebos destinés à duper des personnes désespérées. De même, les histoires au sujet de cliniques mexicaines spécialisées dans cette méthode sont difficiles à croire, tout comme la plupart des témoignages de ceux qui en vantent les mérites. En outre, les rumeurs circulant autour de stars, comme Maria Callas, qui auraient perdu du poids grâce à ce régime se sont souvent révélées être de simples manipulations des faits. Il semble donc, à vrai dire, que le régime au ténia n’ait jamais été véritablement en vogue.

Mais cela ne veut pas dire pour autant que les gens ne sont pas prêts à l’essayer. Même si les «pilules au ténia» de l’époque victorienne étaient en fait des placebos, cela n’enlève rien au fait que les gens les achetaient et les ingéraient dans l’espoir qu’un ver gigantesque s’installe dans leurs intestins. De même, une simple recherche Google sur le sujet permet de voir que des dizaines de pages et de blogs consacrés au sujet en parlent. Les sections commentaires sont généralement remplies d’escroqueries évidentes et de questions de pauvres volontaires au régime qui demandent plus de renseignements.

Même la star de la TV réalité Khloe Kardashian a laissé entendre qu’elle aimerait avoir un ver solitaire dans l’émission Keeping Up With the Kardashians. Sa déclaration a donné lieu à un article de Vice sur la légitimité et les dangers de la méthode. Pour des raisons de santé publique, la Food and Drug Administration américaine a aussi officiellement interdit les pilules au ténia aux États-Unis. Il semble que les attentes irréalistes sur la beauté féminine n’aient pas vraiment cessé de parasiter la société.

Mariana Zapata
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