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Quand la ruée vers l'or tuait une utopie californienne

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 20.01.2017 à 9 h 48

A l'occasion de la diffusion de la série «Guyane» sur Canal+, le 23 janvier, dont Slate est partenaire, nous publions l'histoire de John Sutter, fameux héros de la ruée vers l'or californienne.

Carte postale décrivant des scènes de la ruée vers l'or californienne.  Licence CC

Carte postale décrivant des scènes de la ruée vers l'or californienne. Licence CC

24 janvier 1848, Sutter’s Mill, Californie.

Le charpentier James Marshall est en train de construire une scierie hydraulique avec ses collègues sur les rives de l’American River quand il remarque du métal brillant dans le bief d’amont du moulin, au milieu des graviers. «Les gars, je crois que je viens de trouver de l’or», lance-t-il à ses collègues qui n’y croient pas.

Le lendemain, ses trouvailles en poche, Marshall redescend la vallée pour trouver son patron, John Sutter, un Suisse qui a émigré aux États-Unis en 1834 pour échapper à des créanciers. Munis d’une encyclopédie et de quelques produits chimiques, les deux hommes font des expériences sur les pépites. C’est de l’or pur.

Ce 24 janvier 1848, la Californie, où coule l’American River, est toujours officiellement un territoire mexicain, mais occupé par des troupes américaines. En effet, une guerre s’est déroulée de 1846 à 1848 entre les deux États, qui se solde par le traité de Guadalupe Hidalgo, signé le 2 février 1848, et qui consacre la cuisante défaite des Mexicains. Contre une somme ridicule, le Mexique doit ainsi céder des territoires qui forment aujourd’hui la Californie, le Nevada, l’Utah, les deux tiers de l’Arizona, une partie du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Wyoming ainsi que le Texas et des portions du Kansas et de l’Oklahoma – une paille!

Le projet de John Sutter

C’est en 1834 que Johann Sutter, suisse né en Allemagne a débarqué à New York avec un passeport Français. En 1839, il arrive à Yerba Buena, l’actuelle San Francisco, et obtient la nationalité mexicaine –puisque la Californie appartient au Mexique. Eloignée du Mexique et des États-Unis qui ne couvrent alors que le tiers Est de leur territoire actuel, la Californie est peu peuplée et le gouvernement de Mexico offre des concessions aux étrangers qui souhaitent s’y installer.

C’est ainsi qu’en 1840, Sutter obtient une concession de 20.000 hectares, au confluent de l’American River et de la Sacramento River. Il donne à ces terres le nom de Nouvelle-Helvétie, mais c’est sous le nom de Sutter’s Fort que les habitants la connaissent. Quand la guerre se déclenche entre le Mexique et les États-Unis, qui voit des troupes américaines entrer en Californie, l’exploitation de Sutter est florissante. Il possède ainsi 12.000 têtes de bétail (dont 10.000 moutons) et emploie près de 150 personnes sur son domaine. Son exploitation ayant un besoin toujours plus grand de bois, il décide, en 1847, de construire une scierie sur le site de Coloma, à 80 kilomètres au nord de sa concession. C’est en ce lieu que le 24 janvier 1848 James Marshall trouve de l’or dans le lit de la rivière.

A dire vrai, pour Sutter, cette nouvelle est tout sauf bonne, car il envisage son domaine comme une sorte d’utopie agricole et il redoute la suite des évènements et ce qui pourrait se passer si l’on apprenait que de l’or se trouve en Californie.

Car la Californie n’est pas un État mais un territoire annexé par les États-Unis et sous administration militaire. Il n’existe pas la moindre législature civile, aucun corps judiciaire. De sa propre initiative, Sutter décide de prendre contact avec les tribus indiennes sur les terres desquelles se trouve le site de sa scierie et de signer un traité avec elles, pour qu’elles les lui prêtent. Soucieux d’agir dans les règles, Sutter contacte ensuite le gouverneur militaire de la Californie, le colonel Mason, pour que ce dernier ratifie le traité. Sa réponse est sans appel:

«le gouvernement américain ne reconnaît pas aux Indiens le droit de prêter des terres.»

Le secret s’évente

La découverte ne peut évidemment rester bien longtemps secrète: un conducteur de mules du domaine règle ses achats avec des pépites à l’épicerie de Sutter’s Fort, gérée par Samuel Brannan, entrepreneur et journaliste. En mars 1848, ce dernier parcourt les rues de San Francisco en brandissant une pépite devant la foule et en criant «De l’or! On a trouvé de l’or dans l’American River!» (Pour ceux qui s’étonnent que l’on puisse attirer la foule à San Francisco en brandissant un caillou, précisons qu’en 1848, la ville ne compte qu’un millier d’habitants.)

La nouvelle se répand lentement, car ce n’est pas la première fois que des illuminés, des escrocs ou des gogos ont prétendu avoir trouvé de l’or. Le 19 août 1848, le New York Herald est le premier journal de la Côte Est à mentionner la découverte de l’or en Californie. Deux mois auparavant, le colonel Mason a décidé de visiter Sutter’s Fort, accompagné de son aide de camp et futur général, William T. Sherman. En route, toutes les terres semblent abandonnées: fermes vides, champs non récoltés, bétail livré à lui-même. Tous les habitants du coin sont partis prospecter dans les rivières en amont. Brannan lui déclare avoir déjà encaissé l’équivalent de 36.000 dollars en or pur contre de la marchandise et du matériel de prospection. Depuis Monterey, Mason écrit au chef d’état-major des armées un rapport détaillé dont le dernier paragraphe stipule:

La découverte de ces importants gisements d’or a totalement changé le caractère de la Californie supérieure. Ses habitants, autrefois affairés à cultiver leurs petits lopins de terre et à veiller sur leurs troupeaux de bétail et de chevaux sont tous partis vers les mines ou sont en train de le faire. Les ouvriers de tous les corps de métier ont quitté leurs postes et les commerçants leurs magasins; les marins désertent leurs navires dès qu’ils touchent terre; plusieurs navires sont repartis avec des effectifs à peine suffisants pour établir leurs voiles. Deux ou trois sont à présent à l’ancre à San Francisco, privés d’équipage; vingt-six soldats ont déserté le poste de Sonoma, vingt-quatre ont quitté celui de San Francisco et vingt-quatre celui de Monterey. Je n’hésite pas à affirmer qu’il y a dans le lit de la Sacramento River et de la San Joaquin River de quoi payer plus de cent fois le coût de la guerre avec le Mexique. Il n’est pas besoin d’être riche pour obtenir de l’or, les prospecteurs n’ayant besoin de rien d’autre qu’une pioche, une pelle et une battée, pour creuser et laver le gravier, quand ils ne creusent pas la terre avec leur couteau pour en extraire des pépites allant d’une à six onces.

Mason accompagne sa lettre d’une petite boite à thé contenant des pépites d’or. Le lieutenant Loeser, chargé de les convoyer, arrive le 7 décembre 1848 à Washington. La ruée vers l’or peut commencer.

Portsmouth Square en 1851 — San Francisco pendnat la ruée vers l'or. Via flickr 

Les forty-niners

À la fin de l’année 1849, plus de 50% des soldats américains auront déserté pour se lancer à l’aventure

Si de nombreux habitants de Californie ont déjà gagné les sierras, c’est en 1849 que le gros de la ruée vers l’or a lieu, un peu tard, car l’or facile a déjà été ramassé. En 1848, certains prospecteurs ont ainsi pu gagner plusieurs milliers de dollars en une journée, mais même sans atteindre de telles sommes, il n’est pas rare de pouvoir ramasser, en prospectant, l’équivalent de vingt fois le salaire d’un travailleur journalier. Pour beaucoup, le calcul est très vite fait: le taux de désertion de l’armée, qui inquiète déjà Mason à l’été 1848, ne fait qu’augmenter; à la fin de l’année 1849, plus de 50% des soldats américains auront déserté pour se lancer à l’aventure.

Une aventure, en effet, et sans guère de cadre légal, puisque la Californie n’est toujours pas un État. Arrivé en septembre 1848 pour aider son père à développer la Nouvelle Helvétie, le fils aîné de Sutter est atterré par le spectacle qui s’offre à ses yeux: prospecteurs, spéculateurs, escrocs, truands pullulent désormais dans la région. La plupart des employés ont déserté le domaine, le bétail a été volé, les entrepôts pillés – le pauvre Sutter, qui rêvait d’une colonie pastorale, a vu son rêve partir en fumée.

D’autant que les terres sont, pour ainsi dire, à qui les exploite. C’est le règne du «claim»: des prospecteurs arrivent sur un terrain, qu’ils bornent par des piquets. Les suivants font de même à côté. Tant qu’il est exploité, le claim est réputé appartenir à ceux qui y travaillent. S’ils n’y trouvent rien, ils l’abandonnent pour établir un claim plus loin. Le claim abandonné peut alors être repris par quelqu’un d’autre. Cette forme de «cadastre sauvage» a évidemment ses limites. Intimidations, violences pouvant aller jusqu’au meurtre sont répandus.

Des argonautes français

A la fin de l’année 1848, la majorité des chercheurs d’or de Californie est arrivé par bateau, sans doute plus de 6.000 personnes venus d’Amérique du Sud. Ils ne sont sans doute pas plus de 500 à y arriver par la voie terrestre. En 1849, ce sont près de 100.000 migrants qui arrivent en Californie. San Francisco, qui comptait un millier d’habitants en 1848 en compte 25.000 deux ans plus tard. La moitié seulement est de citoyenneté américaine, les autres sont des étrangers qui viennent d’Amérique du Sud, mais aussi d’Australie et de Nouvelle-Zélande et même l’Europe. Parmi eux on compte de nombreux Français. Ces argonautes, comme on les dénomme alors en référence au mythe de la toison d’or, ne sont pas de petites gens:il faut avoir du bien pour partir, traverser les Océans, exploiter un terrain et si possible renvoyer l’or en France. Car à l’instar des travailleurs immigrés de notre époque, nombreux sont les prospecteurs qui envoient le produit de leur travail aux familles restées au pays. Un auteur a ainsi estimé à 80 millions de dollars la valeur de l’or renvoyé en France par les prospecteurs et négociants.

Pourtant, les étrangers ne sont pas bien vus par les Américains, qui dans la droite ligne de la doctrine de la «Destinée manifeste» estiment que les terres et le sol de l’Amérique doivent être exploités par les Américains. Asiatiques et Sud-Américains sont mal vus et parfois victimes de ce que l’on appellerait ici des ratonnades. Les Indiens eux aussi, pourtant on ne peut plus Américains, sont victimes de cette arrivée massive de population. Ils étaient 150.000 en 1845 selon un décompte des autorités. Vingt-cinq ans plus tard, ils ne sont plus guère que 30.000 – les maladies, la violence, l’exil ont réduit leur présence comme peau de chagrin.

En 1850 pourtant, l’âge d’or, c’est le cas de le dire, est terminé. Les seuls à encore faire fortune sont ceux qui vendent du matériel aux prospecteurs. L’ère des petits est révolue. Des grandes compagnies exploitent les grands filons, la taille des chantiers augmente, la fièvre retombe.

Le pauvre John Sutter est désespéré. Son petit paradis s’est transformé en un marigot sans foi ni loi où règne la loi du plus fort. Il a été littéralement chassé de ses terres, non sans que son fils ait fondé, sur le site de Sutter’s Fort, la ville de Sacramento, future capitale de la Californie car plaque tournante de l’or dans la région. En 1864, en pleine Guerre civile, alors qu’il tente depuis quinze ans d’obtenir réparation de la spoliation de ses terres, John Sutter apprend qu’un arrêt de la Cour suprême annule purement et simplement son titre de propriété délivré par les autorités mexicaines. Il est ruiné, mais tente malgré tout de faire entendre sa voix depuis sa retraite en Pennsylvanie, entouré par sa famille. Ses demandes de réparation demeurent lettre morte. Le 16 juin 1880, le Congrès ajourne sans vote une loi qui aurait pu permettre à Sutter de toucher une indemnisation de 50.000 dollars. Il meurt deux jours plus tard

«Sans la découverte de l’or en Californie, je serais devenu l’homme le plus riche de la côte Ouest», avait-il un jour déclaré. Peut-être, mais peut-être pas, car de l’avis de tous, Sutter était loin d’être un homme d’affaires génial et il fut incapable de prendre la mesure du bouleversement de 1848.

Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’avec la disparition de son empire naquit le mythe du California Dream, si bien mis en musique par The Mamas & The Papas et qui, selon les mots de l’historien Henry W. Brands, a provoqué un bouleversement des consciences:

«Le vieux Rêve américain… était celui des Puritains, du «Bonhomme Richard» de Benjamin Franklin, des hommes et des femmes qui se contentaient d’accumuler leur modeste fortune lentement, année après année. Le nouveau rêve était celui de la richesse immédiate, obtenue en un éclair par un mélange d’audace et de bonne fortune. Ce rêve doré est devenu central dans la psyché américaine après la découverte de Sutter’s Mill.»

Ainsi, sur les débris du rêve brisé d’un immigrant suisse ruiné qui voulait se bâtir un empire naquit un des éléments centraux de la culture américaine – et dont l’un des représentants les plus éminents va bientôt prêter serment de respecter la constitution des États-Unis le jour de son investiture.

Guyane

Créée par Fabien Nury et réalisée par Kim Chapiron

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Antoine Bourguilleau
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