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Pourquoi les Parisiens sont-ils plus libérés sexuellement?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 04.01.2017 à 17 h 42

Est-ce l'air de Paris qui rend plus débauché et ouvert à des pratiques moins conformistes, ou le type de population qui y réside? En fait, c'est les deux.

Un vendeur de Tour Eiffel miniatures dans le jardin des Tuileries, le 29 décembre 2016.  JACQUES DEMARTHON / AFP

Un vendeur de Tour Eiffel miniatures dans le jardin des Tuileries, le 29 décembre 2016. JACQUES DEMARTHON / AFP

Difficile de résister à la lecture du sondage du jour, réalisé par l’institut Ifop sur la sexualité des Parisien(ne)s. Réalisée pour le compte d’un site de webcams porno, Cam4, l’étude «Paris, ville lumière, ville de débauche» a de quoi satisfaire les Parisiens, qui se voient confortés dans leur réputation de frivolité que le monde leur envie.

En comparaison de leurs sages concitoyens paisiblement installés «en région», les Parisiens ont plus de partenaires sexuels au cours de leur vie (un peu plus de 25 à Paris contre 14 en moyenne pour les hommes, et de 11 contre 7 pour les femmes), ont plus fréquemment un coup d’un soir (68% à Paris contre 60% pour les hommes dans l'ensemble de la France, 50% contre 44% pour les femmes), sont moins souvent en couple et, lorsque c’est le cas, trompent plus souvent leur conjoint (58% contre 48% pour les hommes, 36% contre 31% pour les femmes). Les femmes ont plus souvent utilisé un sextoy que la moyenne des Françaises (44% contre 37%), et les hommes ont plus souvent eu recours à la prostitution (38% contre 22%).

Les «sexualités minoritaires» trouvent plus de pratiquants à Paris qu'ailleurs avec deux fois plus de personnes qui se définissent comme homosexuelles ou bisexuelles que dans l'ensemble de la population (13% contre 7%, 19% contre 11% pour les hommes, 5% contre 3% pour les femmes), trois fois plus de pratiquants de l'échangisme (15% contre 5%, 23% contre 7% pour les hommes,  7% contre 2% pour les femmes) et deux fois plus de pratiquants du triolisme (29% contre 16%, 43% contre 23% pour les hommes, 17% contre 10% pour les femmes).

L'effet population parisienne

Une fois ces constats établis, qu'est-ce qui les explique? En partie la structure de la population parisienne elle-même. Ici, un rapide point de méthode s'impose. Le sondage recueille les comportements déclarés d'un échantillon de 2.007 individus représentatifs de la population parisienne âgée de 18 ans et plus (l'individu répond seul en ligne pour minimiser les effets d'auto-censure face à un enquêteur, qui poussent à minimiser ou à nier certains pratiques jugées transgressives). Les comparaisons avec l'ensemble de la population française sont possibles grâce au recours à de précédentes enquêtes (l'enquête Familles et Logements 2011 de l'Insee et deux précédentes études Ifop sur la sexualité des Français).

Or, si les résultats sont très différents, c'est d'abord parce que les deux populations, celle de Paris et celle de l'ensemble du pays, ont des compositions très différentes. Avec plus de jeunes de 18 à 30 ans, plus d'étudiants, plus de célibataires (environ 43% contre un tiers en moyenne) et moins de couples mariés ou cohabitants, moins de personnes âgées et moins de familles avec enfants, l'activité sexuelle plus intense et plus diversifiée des Parisiens est en partie un effet mécanique de la démographie de la capitale.

«Naturellement si on redressait la population en miroir en donnant le même poids à l'âge et au niveau socio-économique, les différences s'estomperaient de manière significative», explique François Kraus, directeur d'études du département Opinion et Stratégies d'Entreprise de l'Ifop.

Paris, ville lumière, ville de débauche? Observatoire Ifop/CAM4 de la vie sexuelle des Parisiens

L'autre effet de population tient à la proportion particulièrement élevée d'habitants de niveau économique et culturel élevé dans la capitale. Car «globalement, les personnes qui ont un niveau social et culturel plus élevé que la moyenne ont un goût pour une pratique sexuelle plus hédoniste et plus affranchie des normes culturelles et religieuses», poursuit François Kraus de l'Ifop.

D'autres pratiques plus fréquentes à Paris, comme l'échangisme et la prostitution, sont moins le fait d'un système de valeurs hédonistes que d'un «rapport marchand à la vie» plus affirmé chez les chefs d'entreprise et les travailleurs indépendants, analyse encore François Kraus. Mais loin de se réduire à une parodie de The Girlfriend experience, cette prostitution est selon les résultats de l'Ifop une pratique qui concerne «les catégories de la population masculine les moins insérées dans le marché sexuel» (sans diplôme, pauvres, musulmans, y compris jeunes alors que dans le reste du pays elle concerne surtout les seniors).

Paris, ville lumière, ville de débauche? Observatoire Ifop/CAM4 de la vie sexuelle des Parisiens

L'effet métropole

Cet effet de population (âge, situation matrimoniale, répartition des catégories socioprofessionnelles) est-il le seul facteur à prendre en compte pour comprendre les particularités de la sexualité parisienne? Si on dispatchait la population qui compose Paris aux quatre coins de la France, ses éléments seraient-ils aussi «débauchés» qu'aux abords de la Seine? Ou bien faut-il considérer que la ville a des effets qui encouragent ou facilitent certains comportements? En d'autres termes, n'importe quel individu plongé dans le bain socioculturel parisien en ressortirait-il adepte de la biffle et du mélangisme orgiaque bisexuel, autant de pratiques ou d'orientations mesurées dans cette foisonnante étude?

On ne peut l'exclure, car l'effet structure de la population n'explique pas tout, selon François Kraus, et les différences observées persisteraient une fois la comparaison effectuée entre la population parisienne et une population française «redressée» pour lui ressembler (plus de jeunes, moins souvent en couple, plus de catégories supérieures).

Dans les enquêtes d'opinions et de comportements, plus on monte en taille d'agglomération, plus on retrouve les caractéristiques propres à Paris dans les résultats, explique François Kraus: il y a donc aussi un «effet de ville» ou de métropole qui joue. Car ces grandes villes offrent un nombre important «de possibilités de rencontres tout en garantissant à la fois un certain anonymat et une grande liberté d'action», lit-on dans le compte-rendu de l'étude de l'Ifop.

«La densité d'une métropole offre toujours plus d'opportunités de rencontres, ce qui va de pair avec un renouvellement des partenaires plus important. L'anonymat offert par une grande ville se traduit aussi par un moindre contrôle social de l'entourage sur les comportements sexuels des individus et notamment des femmes: celles-ci pouvant multiplier les contacts sexuels à l'extérieur de leurs cercles de connaissances, sans risquer d'être victimes du stigmate de “fille facile”.»

Paris, précurseur des tendances sexuelles?

Enfin, l'étude Ifop conclut que «Paris apparaît, comme toute grande ville, comme un lieu où se déploient aujourd'hui les codes sexuels et amoureux de demain» et qu'elle «constitue [...] un terrain propice au développement d'un modèle de “sexualité récréative” dans laquelle sexualité et affectivité sont souvent dissociées.»

La France des territoires va-t-elle subir l'influence parisienne, un peu comme les prénoms chics ou retro adoptés par les classes supérieures avant de se généraliser dans la population? Cela reviendrait à affirmer que la France bobo surpasse systématiquement celle de Jacquie et Michel dans le rapport à la transgression. Certes, «généralement, dans les catégories populaires, on valorise la sexualité dans une logique procréatrice et conjugale et c’est un élément de respectabilité, en tout cas dans le discours», souligne François Kraus.

Les classes supérieures sont en revanche plus hédonistes et individualistes et acceptent plus la masturbation ou des pratiques originales comme l'échangisme ou le triolisme. Mais elles sont plus conservatrices que la France d'en bas sur certaines pratiques comme les rapports anaux ou le visionnage de porno. En d'autres termes, entre les ouvriers et les CSP+, il n'est pas évident de déterminer de manière objective quelle population est la plus libérée sexuellement.

Paris, ville lumière, ville de débauche? Observatoire Ifop/CAM4 de la vie sexuelle des Parisiens

Par ailleurs, si la sexualité du Parisien est le reflet des caractéristiques sociodémographiques de la capitale et des comportements qu'elle encourage, qu'elle suscite ou qu'elle autorise, elle dépend aussi des habitants qu'elle attire et de ceux qu'elle rejette ou qui la fuient. Cet effet est particulièrement visible pour la population LGBT: certains résultats de l'enquête indiquent que la proportion de gays et de bis est plus élevée à Paris parce que la capitale est «un espace préservant leur anonymat tout en leur permettant d'afficher leur identité sexuelle».

La plus forte proportion d'hommes et de femmes qui se déclarent homo- ou bisexuels à Paris est donc une conséquence de leur plus grande propension à y résider. Pour certaines populations comme les musulmans pour lesquels l'homosexualité est taboue, et qui sont particulièrement nombreux à Paris à se déclarer gays, «la capitale constitue une échappatoire», relate encore l'étude Ifop. 

Ce constat se vérifie d'ailleurs au-delà de la population LGBT. Plus généralement, «la surreprésentation à Paris des minorités sexuellement très actives (ex: gays, échangistes,...) tend naturellement à faire augmenter la moyenne de l'ensemble de la population en la matière.» En somme, les sexualités alternatives ou minoritaires viendraient à Paris autant qu'elles se diffuseraient de la capitale vers la périphérie.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (977 articles)
Journaliste