Histoire

À quoi ressemblerait un monde où JFK aurait vécu centenaire?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 13.01.2017 à 13 h 42

À l'occasion de la diffusion par Canal+ de la série «22.11.63», retour sur la fascination qu'éprouvent depuis des décennies historiens et écrivains pour l'hypothèse de la survie du président américain à Dallas.

John F. Kennedy à Dallas, quelques minutes avant son assassinat.

John F. Kennedy à Dallas, quelques minutes avant son assassinat.

En cette journée de la fin mai 2017, le soleil brille sur les formes pointues de la bibliothèque présidentielle John F. Kennedy à Dorchester, dans le Massachusetts. Derrière un cordon de sécurité, la meute des journalistes assiste à l'entrée des personnalités rassemblées pour fêter le centenaire de l'ancien président, arrivé quelques minutes plus tôt en chaise roulante, assisté de ses enfants John-John et Caroline. Devenue la première présidente de l'histoire du pays quelques mois plus tôt, Elizabeth Warren confie à la presse à quel point elle est émue de célébrer cet événement dans son ancien état d'élection.

Depuis le début de la journée, les rétrospectives des deux mandats de l'ancien président, entre 1961 et 1969, défilent sur les écrans et les hommages se multiplient dans le monde entier, pas un chef d'État en exercice ne manquant d'y aller de son tweet laudateur. Grand admirateur de Kennedy, le nouveau sénateur républicain de New York Donald Trump, à qui l'on prête l'intention de briguer la Maison Blanche en 2020, n'a pas dérogé à l'obligation: «Très ému de voir John F. Kennedy célébrer ses cent ans. À son époque, les Démocrates savaient œuvrer pour le bien commun. Pas comme aujourd'hui!»

Retour à la réalité: dans les faits, John F. Kennedy, abattu le 22 novembre 1963 à Dallas, officiellement par un tireur solitaire, n'a même pas atteint quarante-sept ans. S'il est compliqué d'imaginer un homme à la santé aussi fragile devenir un jour le plus âgé des anciens présidents des États-Unis, la question de sa survie en tant que président obsède littéralement des historiens et artistes Dans le premier épisode de la mini-série 22.11.63, adaptée du livre de Stephen King et diffusée sur Canal+ à partir du 19 janvier, Al Templeton (Chris Cooper), qui a découvert dans son dinner un passage permettant de voyager dans le temps, intime ainsi à Jake Epping (James Franco) l'ordre de retourner dans les sixties pour, dans un trip à la Retour vers le futur, empêcher l'assassinat de Kennedy:

«Et puis, il y a le Vietnam.
–Euh, OK, donc si on sauve JFK, il n'y a pas de guerre du Vietnam?
–C'est Johnson qui a complètement intensifié tout ça au Nam. Si Kennedy avait survécu, pas moyen que cette escalade se produise. Ces gamins seraient encore en vie. [...] Tu sais ce que je sais? Si tu sauves Kennedy, tu fais du monde un endroit meilleur.»

Le sort de Kennedy, et l'histoire américaine, ont peut-être dépendu d'une manifestation d'effet papillon. Et si De Gaulle avait été abattu au Petit-Clamart en août 1962, alertant les autorités américaines sur la nécessité de renforcer la sécurité présidentielle? Et si Lee Harvey Oswald avait été interpellé en avril 1963 lors de la tentative d'assassinat du général Edwin Walker? Et si JFK avait annulé son déplacement au Texas ou avait décidé de changer de route? Et si le fusil Carcano qu'Oswald avait acheté par correspondance s'était enrayé? Et si le tueur avait seulement blessé Kennedy mais mortellement touché le gouverneur du Texas John Connolly ou la Première Dame –un scénario retenu dans le roman Voyage de Stephen Baxter, où Cap Canaveral se trouve du coup rebaptisé le Jacqueline B. Kennedy Space Center?

Al Gore, Martin Luther King et Edward Kennedy à la Maison Blanche

Derrière les questions très précises de cette histoire au conditionnel, d'autres plus existentielles, que listait en cascade, en 1980, un livre intitulé If J.F.K. Had Lived: A Political Scenario. Des questions qui nous poussent à nous interroger sur l'impact, pour l'histoire, du destin et des décisions d'un homme seul:

«En quoi l'histoire aurait-elle été différente? Notre nation et le monde seraient-ils dans une autre position aujourd'hui? Serions-nous différents en tant qu'individus? Verrions-nous le monde et nous-mêmes différemment? [...] Le monde serait-il rempli de moins de laideur, moins de haine, moins de violence?»

La mort brutale du plus jeune président de l'histoire américaine a donné lieu à une abondante littérature uchronique et le 22 novembre 1963, ce jour où Lyndon Johnson a été hâtivement investi président dans la cabine de Air Force One, fait partie des points de divergence favoris du genre. De nombreux historiens et romanciers ont ainsi tenté d'imaginer qui auraient pu être les successeurs de Kennedy si, plutôt que ce Texan rusé que l'arithmétique électorale lui avait imposé comme vice-président, il avait pu désigner un héritier après sa très probable réélection de 1964 face à Barry Goldwater.

Dans les univers parallèles qu'ils ont imaginés, la litanie des présidents des États-Unis est très différente de celle que nous connaissons. On y trouve de grands perdants de l'histoire comme Robert Kennedy, assassiné en 1968, ou Ross Perot, Bob Dole ou Al Gore, candidats malheureux en 1992, 1996 et 2000. On lui imagine comme successeur immédiat, en 1968, des hommes aussi différents que le sulfureux «dixiecrate» George Wallace et le Républicain bon teint de la côte Est Nelson Rockefeller. On y hisse jusqu'à la présidence ou vice-présidence des hommes jamais candidats à une élection, comme Martin Luther King ou Colin Powell. On y dessine un monde où Dick Cheney puis Edward Kennedy sont devenus présidents mais jamais Ronald Reagan, où le mur de Berlin est toujours debout au début du XXIe siècle et la Guerre froide plus active que jamais. On y fantasme même, en violation de la Constitution américaine, un JFK investi pour la cinquième fois en 1977, autant dire président à vie.

Le plus souvent, la «victime» immédiate de cette histoire est Richard Nixon, ce «loser récidiviste» battu de justesse par Kennedy en 1960, mais qui sut profiter des divisions des Démocrates après sa mort, et de celles des Américains du fait de la guerre du Vietnam, pour se hisser au pouvoir. Et pas de Nixon président, cela signifie pas de Watergate, et une confiance des Américains dans leurs institutions qui serait peut-être plus grande aujourd'hui.

«Dans ce document, vous avez la guerre du Vietnam»

Mais qu'on efface Nixon ou pas, reste à savoir si l'histoire des États-Unis entre 1963 et 1968 aurait été profondément différente si Kennedy avait survécu. Les débats d'historiens se sont concentrés sur deux thèmes, le programme de «Grand Société» mis en place par Lyndon Johnson (vote du Civil Rights Act, mise en place d'une assurance-maladie...) et l'enlisement américain au Vietnam. Sur le premier, les historiens critiques de Kennedy arguent qu'il n'avait pas le sens tactique de Johnson pour faire passer des réformes, et que ce dernier, sénateur de longue date et élu du Sud, était mieux placé qu'un catholique de la Côte Est pour flatter les Démocrates sudistes du Congrès, indispensable à toute majorité.

«En 1965, je serai devenu un des présidents les plus impopulaires de l'histoire. [...] Mais je m'en fiche»

John F. Kennedy
à son conseiller Kenneth O'Donnell

Mais c'est sur le second que les débats ont été les plus âpres, donnant lieu à des échanges d'arguments «à la fin des fins invérifiables: il n'y a, après tout, pas de moyen de “prouver” ce qui aurait pu ou pourrait s'être produit; le mieux que nous puissions faire est d'opérer des déductions et ensuite de nous livrer à une hypothèse raisonnée», comme l'écrit l'historien Andrew Preston.

Une majorité des historiens pensent que Kennedy n'aurait jamais décidé d'envoyer des troupes américaines au sol au secours du Sud-Vietnam, mais préparait en fait, pour son second mandat, un retrait de tous les conseillers militaires qui y avaient été envoyés, voire un accord de paix, sur le modèle de celle conclue au Laos en 1962. Son conseiller Kenneth O'Donnell affirme qu'il lui aurait dit: «En 1965, je serai devenu un des présidents les plus impopulaires de l'histoire. Je serai vilipendé partout comme un conciliateur communiste. Mais je m'en fiche.» Un livre et un documentaire intitulés Virtual JFK, publiés en 2010, rappellent, à l'appui de la même thèse, que Kennedy n'avait pas fait usage de la force au moment de l'érection du mur de Berlin, avait refusé une invasion de Cuba après le fiasco de la Baie des cochons et avait opté pour la négociation (à haute tension...) lors de la crise des missiles de l'automne 1962.

L'incarnation la plus célèbre de cette ligne se trouve dans une scène du très pro-Kennedy JFK d'Oliver Stone (1991), où le personnage du «général X», sorte de Gorge Profonde impeccablement campé par Donald Sutherland, raconte d'un ton dramatique le tournant de la politique américaine au Vietnam:

«Seulement quatre jours après que JFK a été abattu, Lyndon Johnson signait le Mémorandum 273 sur la sécurité nationale, qui, en gros, annulait la nouvelle politique de retrait de Kennedy et donnait le feu vert à des opérations clandestines contre le Nord-Vietnam qui ont provoqué l'incident du Golfe du Tonkin. Dans ce document, vous avez la guerre du Vietnam.»

Cette thèse est très discutée: un brouillon du document en question –un brin moins audacieux que la version finale– avait en effet été rédigé plusieurs jours avant la mort de Kennedy, qui aurait donc pu être amené à le signer. D'autres commentateurs soulignent que c'est JFK qui a massivement augmenté la présence américaine au Vietnam durant son mandat en décuplant le nombre des conseillers militaires envoyés par son prédécesseur D. Dwight Eisenhower, et que, trois semaines avant sa mort, les États-Unis avaient laissé s'opérer un putsch sanglant contre le président du Sud-Vietnam, Ngô Đình Diệm, jugé trop faible.

«Kennedy a été un président médiocre»

«Il serait réconfortant de croire que la débâcle au Vietnam n'était pas le résultat d'idées américaines mal conçues au mauvais moment, mais plutôt la faute d'un homme seul: Lee Harvey Oswald, écrivait en 1997 l'historienne Diane B. Kunz. En réalité, John F. Kennedy a été un président médiocre. S'il avait obtenu un second mandat, la politique fédérale des droits civiques durant les années 1960 aurait été considérablement moins productive et les actions américaines au Vietnam pas tellement différentes de ce qui s'est vraiment passé.»

En 1977, le magazine National Lampoon imaginait un JFK élu cinq fois de suite président.

Ce constat sans tendresse, bien loin de la nostalgie mythifiée de cette «ère de Camelot» où le Bureau ovale avait des allures de Table ronde, n'est pas isolé. Dans son récent livre If Kennedy Lived, le journaliste Jeff Greenfield imagine certes que JFK, réélu en 1964 sur une plate-forme de «Nouveau Patriotisme», aurait retiré les États-Unis du Vietnam, mais aurait laissé à la fin de son second mandat un pays profondément divisé sur les questions de races et de générations et prêt à se jeter dans les bras d'un ancien acteur du nom de Ronald Reagan. Le livre se termine sur un entretien avec Jackie, lors duquel cette dernière exige leur séparation...

Dans le même genre, en 1993, le journaliste britannique Mark Lawson imaginait un Kennedy survivant à Dallas et à la présidentielle qui a suivi, mais divorçant de sa femme et poursuivi des décennies après par des manifestants anti-guerre du Vietnam au chant de «Hey, hey, JFK, how many kids did you kill today?» («Hé, JFK, combien de gamins as-tu tué aujourd'hui?» –un chant qui a vraiment existé au sujet de Lyndon Johnson). Un récent romanSurrounded by Enemies: A Breakpoint Novel, imagine même Kennedy acculé à la démission lors de son second mandat par une procédure d'impeachment lancée en raison de ses frasques extra-conjugales.

En 1997, la série britannique Red Dwarf allait encore plus loin: en revenant dans le passé, ses héros empêchaient l'assassinat de Kennedy, tout cela pour créer involontairement un futur où JFK, destitué pour avoir partagé une maîtresse avec le boss mafieux Sam Giancana, était remplacé par le sulfureux patron du FBI J. Edgar Hoover, et où les Soviétiques s'enhardissaient à proximité des côtes américaines, menaçant le pays d'une apocalypse nucléaire. Entre le scénario rose de la survie de JFK, celui d'une Amérique plus pacifique et moins plongée dans le doute, et celui de l'hiver nucléaire, le champ des fantasmes semble donc infini. La preuve que cet «énorme putain de hurlement» entendu à Dallas, sur lequel James Ellroy terminait son colossal American Tabloid, n'en finit pas de résonner à travers l'histoire.

22.11.63

Une série coproduite par J. J. Abrams, Bridget Carpenter, Bryan Burk et Stephen King, d'après le roman de ce dernier. Avec James Franco, Chris Cooper...

À DÉCOUVRIR À PARTIR DU 19 JANVIER À 20H55

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (917 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).