LGBTQCulture

George Michael m'a fait comprendre qu'être homo n'était pas un problème

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 26.12.2016 à 18 h 13

L'artiste anglais, mort à 53 ans, a vendu 100 millions de disques et marqué une génération en osant afficher sa sexualité.

Image tirée de «Careless Whisper», en 1984, avant le coming-out de George Michael

Image tirée de «Careless Whisper», en 1984, avant le coming-out de George Michael

Le fait que quelqu’un comme moi, dont on dira qu’il était peu fan de George Michael et de Wham!, en connaisse à peu près tous les tubes (ce qui fait beaucoup) en dit assez long sur l’étendue du phénomène et ce qu’a pu représenter le bonhomme dans les années 1980. C'était les années de mon adolescence. On peut s’en désoler, s’en réjouir ou se contenter de le constater: le solo de saxo de «Careless Whisper» a bien plus sûrement rempli les salles de saxophone des conservatoires que toute la discographie de John Coltrane.

Il était tout simplement impossible d’y échapper. Wham! et George Michael passaient alors en boucle sur toutes les radios périphériques qui explosaient après l’arrivée de François Mitterrand. Et je pense qu’il ne se déroulait pas une seule fête sans que retentissent «Wake Me Up Before You Go-Go», «Last Christmas» ou l’inévitable «Club Tropicana», une fois encore, qui signifiait à tout et tous qu’il était temps de se trouver un cavalier, une cavalière pour aller danser au milieu du salon.

J’étais encore au collège et Wham! venait probablement de se séparer lorsque la rumeur s’est répandue dans la cour, comme une traînée de poudre: George Michael en était. George Michael était homosexuel, un «pédé». Une «tapette». Une «tarlouze». Une horreur.

Cela commence comme une rumeur, vous savez comment ça se passe: machin connaissait truc dont la belle-mère avait un copain dont le cousin travaillait dans une maison de disques qui lui a dit que George était «pédésexuel». Consternation.

Entre ici, George Michael

Ça n’est toujours pas formidablement formidable d’être gay en 2016. Mais, dans les années 1980, ça l’était encore moins, si c’est possible, dans l’imaginaire des adolescents que nous étions. «Pédé», c’était grave. Si c’était une insulte, c’était pas pour rien, pas vrai? Au milieu des années 1980, dans mon collège, personne, mais vraiment personne n’avait envie de se faire traiter de «pédé» –et encore moins d’être soupçonné de l’être EN VRAI.

De très nombreux garçons étaient donc dérangés d’apprendre que ce chanteur qu’ils aimaient tant –et trouvaient pour certains assez viril pour porter un t-shirt à son effigie– puisse faire des choses sales avec le pénis de quelqu’un d’autre. Car l’homosexualité n’était envisagée que sur le plan sexuel, un domaine dont nous ignorions pourtant à peu près tout. L’idée que des gens de même sexe puissent s’aimer et qu’ils aient en conséquence des relations sexuelles ne m’effleurait même pas. Quant aux jeunes filles qui avaient les mêmes t-shirts, des posters dans leur chambre, des badges, et fantasmaient sur le beau ténébreux, pour elles, c’était la douche froide: jamais au grand jamais, probablement, elles ne pourraient «le» faire avec leur idole –même si les plus grandes se faisaient fort de le faire «changer de bord». Ce fut donc la catastrophe.

Et puis rien ne se passa.

George Michael poursuivit sa carrière, sortit son premier album solo, Faith. On continua de l’écouter au collège et au lycée. «I Want Your Sex» et «Faith» étaient venus s’ajouter au reste du répertoire. Ce n'était toujours pas ma tasse de thé, vraiment, mais une chose était devenue certaine, pour moi et pour bon nombre de mes camarades: l’homosexualité n’était finalement pas du tout un problème. Ce n'était plus un sujet. Oui, George était très probablement gay –il ne fera officiellement son coming-out que dix ans plus tard en 1998, malgré lui– mais qu’est-ce que ça pouvait bien nous foutre, en fait?

Attentat à la pudeur

Paradoxalement, George Michael, comme d’autres figures de cette période (Boy George de Culture Club, Pete Burns de Dead or Alive, Jimmy Somerville) ont sans doute beaucoup fait pour les ados des années 1980, gay ou non, nous ont permis de piger qu’on pouvait jouer avec les codes de la virilité et de la féminité, que la sexualité était multiple, les amours pas aussi simples qu’on avait bien voulu nous dire et surtout, que ça n’était pas du tout grave.

Pour ça, George, merci, même si je ne suis pas certain que tu aies eu ni l’intention ni le sentiment de faire un peu bouger les lignes. De ton côté, je le sais, les choses n’ont pas été faciles. Tu es resté dans le placard bien longtemps car, disais-tu, tu ne voulais pas faire de peine à ta mère, même si tout ton entourage était au courant. Tu as fait parfois des bêtises aussi, et tu as su en rire, ce qui est une belle preuve d’intelligence. Quand un policier californien t’a montré ses parties génitales dans les toilettes d’un parking à Beverly Hills afin que tu lui montres les tiennes et qu’il puisse t’arrêter pour attentat à la pudeur, tu avais déclaré à MTV, quelques mois plus tard: «je n’ai jamais su refuser un repas gratuit».

Dans les écoles et les collèges, on a fait un peu de progrès, tu sais? Il y a quelques années de cela, alors qu’il était en CM2, mon fils s'est vu qualifié de «pédé» par l'une de ses camarades. Il lui a répondu: «Alors, déjà, on dit “gay” –et sinon pourquoi c’est une insulte, au fait?». Cette réponse, c'est peut-être aussi parce que son père lui a appris ce qu’il avait dû apprendre tout seul à l’adolescence, et peut-être un peu grâce à toi, George: que des gens sont homosexuels. Et alors?

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (54 articles)