Sports

L’e-sport sera-t-il au programme des Jeux olympiques dès 2024?

Yannick Cochennec, mis à jour le 24.12.2016 à 10 h 37

Au-delà de ses difficultés actuelles entre dopage et corruption, le mouvement sportif doit aussi penser à demain et se redéfinir en rebattant ses cartes.

Championnat League of Legends I ROBYN BECK / AFP

Championnat League of Legends I ROBYN BECK / AFP

Plus que jamais, les Jeux olympiques sont face à leur avenir. Au-delà de tenter d’éradiquer le fléau du dopage et de la tricherie –vaste entreprise au regard des récentes révélations du rapport McLaren sur les supposées pratiques russes en la matière–, le Comité international olympique (CIO), qui les organise, a l’obligation de les faire coller au plus près des aspirations d’une jeunesse de plus en plus volatile et changeante. Les JO doivent non seulement inspirer celle-ci en lui donnant l’envie de se mettre au sport tout en partageant ses valeurs, mais ils ont également la nécessité de suivre ses goûts en permanence.

Quelles seront les disciplines sportives inscrites au programme des Jeux olympiques d’été de 2052? Bien extralucide celui qui sera en mesure de le deviner puisque certains sports qui y seront ne sont probablement pas encore inventés.

Dans un monde où la technologie paraît notamment aller aussi vite qu’Usain Bolt, le CIO n’a pas la tâche facile au niveau de ce travail de perception et d’anticipation et à une époque où tous les modes de consommation sont bousculés jusqu’à être parfois radicalement modifiés. Au moment où les jeunes générations commencent à s’éloigner de la télévision, quand elles ne l’ignorent pas carrément, comment anticiper la façon qui sera celle de faire et de regarder du sport dans le futur? Dans quelles enceintes? Sur quels écrans? Les stades, qui vont devenir de plus en plus connectés, auront-ils encore une impérative nécessité quand l’expérience virtuelle, à distance, offrira peut-être les mêmes sensations à domicile? Les fans-zones ne se substitueront-elles pas à eux? Et quels seront donc les sports de demain, ceux qui porteront l’étendard de cette société évolutive rythmée à ce train d’enfer des nouveautés et ceux qui adhèreront aux modes de vie du moment à l’image de l’engouement actuel autour du running et du trail?

Sacrifice nécessaire

Pour le CIO, il s’agit d’y aller pas à pas, mais sûrement. En 2020, lors des Jeux olympiques de Tokyo, des sports comme le surf, le karaté, le skateboard et l’escalade vont être ainsi admis au sein de famille olympique pour la première fois. Comme hier avec l’introduction de sports de glisse qui ont permis aux Jeux olympiques d’hiver de se mettre en adéquation avec les nouvelles manières de pratiquer le ski à l’instar du snowboard devenu sport olympique en 1998 et, plus tard, d’autres disciplines venues des X Games comme le slopestyle admis à Sotchi en 2014, le CIO n’a pas d’autre solution que d’essayer de placer sous son aile les activités qui feront son attrait de demain sur le plan universel. Et pour atteindre ce but, il n’hésite plus à faire une sorte de ménage en obligeant certaines de ces sports les plus traditionnels à se sacrifier partiellement pour faire de la place à d’autres.

L’escrime, par exemple, a été contrainte de tirer un trait tous les quatre ans sur l’une de ses compétitions par équipes (alternativement, le fleuret, l’épée et le sabre passent leur tour). Sur la défensive parce que pas jugée assez universelle par le CIO, l’équitation a dû se décider à faire passer son total de cavaliers par équipe nationale de quatre à trois lors de la prochaine olympiade. Et il n’est pas certain qu’à l’avenir, l’haltérophilie puisse longtemps résister à la pression pesant sur ses puissantes épaules en raison de la litanie des cas positifs de dopage qui décrédibilisent les performances des femmes et les hommes forts.

Alors que le surf et le skateboard n’avaient pas encore la garantie d’être sports olympiques en 2020, la candidature californienne les avait intégrés, dès février 2016

Ce redécoupage ou cette redéfinition est au cœur de nombre de discussions en cours et de dossiers importants comme celui de l’attribution des Jeux olympiques de 2024 dont les enjeux essentiels sont clairement liés au futur et à la technologie. De manière intéressante, Los Angeles, ville candidate à ces JO 2024 et en concurrence avec Budapest et Paris, s’est justement tournée vers demain à travers son slogan «Follow the sun» (suivez le soleil). Alors que le surf et le skateboard n’avaient pas encore la garantie d’être sports olympiques en 2020 (l’officialisation a été faite cet été à Rio), la candidature californienne les avait intégrés, dès février 2016, dans sa première vidéo promotionnelle comme si cette perspective à ses yeux ne faisait aucun doute y compris à l’horizon de 2024.

 

Capter la jeunesse

 

Pour chaque candidature, il s’agit littéralement d’essayer d’avoir un coup d’avance sur l’autre et de proposer au CIO la plateforme d’accueil la plus sécurisante et la plus innovante à une échéance de sept années. Mais pour les tenants de ces projets, il faut parfois aller au-delà des convenances, quitte à prendre des risques et à cliver. La question de l’e-sport, les sports électroniques ou vidéos, s’est ainsi invitée en filigrane au cœur des enjeux de 2024 puisque Los Angeles a suggéré, de façon implicite et presque provocante, que ces nouvelles activités tellement prisées de la jeunesse et capables de remplir des stades entiers dans des ambiances électriques, soient intégrées à la réflexion du programme des JO 2024, sans dire si l’e-sport pourrait être une discipline officielle ou un sport de démonstration.

«Nous voyons l’immense popularité de l’e-sport et l’évolution continuelle des technologies digitales agissant comme des outils phénoménaux pour reconnecter les “milléniaux” [ces adolescents ou jeunes individus nés avec l’avènement des années 2000, ndlr] avec le mouvement des Jeux olympiques», a notamment dit Casey Wasserman, l’un des principaux porteurs de la candidature californienne.

Tout le monde, loin de là, ne sera pas d’accord avec cette hypothèse et il est probable que certains membres du CIO tordront de la bouche en sachant, toutefois, que Thomas Bach, le patron du mouvement olympique, est fasciné de son côté par la thématique du progrès technologique et obsédé par l’idée de ne pas manquer ce train plein d’opportunités alors que les audiences télévisuelles des derniers JO de Rio ont clairement traduit un signe de déclin chez les 18-49 ans aux États-Unis.

En France, un train de retard?

En réalité, la question n'est plus tout à fait de savoir si l’e-sport est du sport –il l’est implicitement aux yeux d’une partie de la jeunesse–, mais de prendre conscience qu’il constitue un enjeu majeur pour 2024 et au-delà avec des sponsors éminents du CIO comme Samsung prêts à pousser fort dans ce sens de l’histoire. Pionnière, la Finlande vient d’ailleurs de décider sans attendre que l’e-sport devait être considéré comme une discipline à potentiel olympique à son niveau national. Et voilà bien longtemps que la Corée du Sud, nation phare de l’e-sport, et les États-Unis n’ont pas attendu pour lui donner également toute son importance.

En France, l’e-sport est reconnu par le ministère de l’Économie et des Finances en raison de ses activités commerciales, mais pas par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Thierry Braillard, le secrétaire d’État aux Sports, a récemment indiqué que «l’e-sport, sans activité physique, n'est pas un sport». Ce qui est peut-être vrai ou reste à débattre –il existe une vraie activité motrice pour se saisir des manettes et des souris et une fatigue réelle s’installe au niveau de la résistance mentale. Sans oublier que le tir à l’arc et le tir au pistolet qui ne sont pas forcément liés non plus à une dépense énergétique colossale sont au programme des JO.

Besoin de cadrage

Si le CIO n’a pas envie de perdre de temps sur ce sujet, c’est pour profiter du moment lié au manque de structures et de réglementations de l’e-Sport en dépit de sa captation par des ligues professionnelles de sports «traditionnels» à l’image d’un club comme le Paris Saint-Germain. L’entraîner dans son giron au plus vite permettrait de régler ces problèmes de manière plus immédiate et radicale en uniformisant la discipline.

Tous les gamers, comme hier les adeptes du freestyle en ski et comme aujourd’hui les surfeurs, ne seront pas forcément d’accord d’être enrôlés sous la bannière olympique tant ils sont soucieux de leur liberté, de leur créativité et de leur indépendance. Mais l’exemple de Shaun White, devenue une star planétaire au-delà du cercle des initiés des X Games grâce aux Jeux olympiques, devrait aussi leur offrir matière à réflexion et probablement à sagesse.

L’e-sport, lui même sous la menace du dopage et des matches truqués, ne peut envisager son destin à long terme, notamment réglementaire ou financier pour canaliser sa puissante croissance, que dans un cadre relativement strict. Soyons-en donc certains: dans vingt d’ans, c’est-à-dire demain, il est probable qu’il aura déjà décerné ces premières médailles olympiques en, qui sait, Counter-strike ou League of Legends

Yannick Cochennec
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Journaliste