Monde

Les images ne sont pas responsables de l'inaction des sociétés

Fanny Arlandis, mis à jour le 17.12.2016 à 14 h 28

Si vous vous désolez qu'avec autant d'images venues de Syrie aucune ne parvient à faire changer le cours de la guerre, souvenez-vous qu'aucune image ne change jamais le cours des choses par elle-même.

Dans Alep en ruines, le 11 septembre 2016. AMEER ALHALBI / AFP.

Dans Alep en ruines, le 11 septembre 2016. AMEER ALHALBI / AFP.

Des images insupportables nous parviennent d'Alep depuis des mois. Publiées généralement par leurs auteurs, elles témoignent de la détresse des civils syriens ou de l’horreur qu’ils vivent quotidiennement. Dans le New York Times du 15 décembre, le journaliste Michael Kimmelman revient sur leur importance et dénonce une indifférence du monde occidental.

«Elles [ces images]  témoignent, en temps réel, du refus de disparaître sans laisser de trace», écrit le journaliste américain. Depuis mars 2011, les Syriens filment effectivement chaque instant de la révolution: des manifestations pacifiques à la répression sanglante puis au conflit armé. Au fil de ces années, les Syriens ont pensé qu’il fallait «tout montrer et que le monde allait intervenir. Mais non», expliquait en mars dernier le journaliste syrien Hadi al-Abdallah dans un article publié sur Libération

Michael Kimmelman poursuit son billet passionné en dénonçant le fait qu'aucune image n'a encore arrêté la guerre en Syrie ou provoqué une réponse des sociétés occidentales.  «Des images de guerre et de souffrance ont donné conscience au public et provoqué l’action auparavant», écrit-il avant d'évoquer la fameuse photo de la petite vietnamienne de Nick Ut et celle de Kevin Carter au Soudan (ces deux clichés sont aussi en une du New York Times du 15 décembre).

Mais en réalité, jamais le cours d’une guerre n’a été modifié par une photographie. «Tenir ces propos permet l'entretien d'un récit journalistique de la puissance de l’image, explique André Gunthert, chercheur en histoire culturelle et en études visuelles, et blogueur sur L'image sociale:

En vérité, l’information seule ne produit pas d’effets sur le réel. C’est toute la différence entre le journalisme et la politique. Chaque fois que l’on se demande comment il est possible que des images ne fassent pas changer le cours des choses, on confond journalisme et politique d'une part et information et action de l'autre, qui sont en fait deux mondes différents.»

Délinéarisation

A cela s'ajoute la question de la sur-abondance des images et de notre rapport à elles. «Il n’existe plus de Une de journaux qui nous maintiennent focalisés sur un conflit ou une question, explique Fred Ritchin, auteur d'Au delà de la photographie: le nouvel âge et chroniqueur pour le magazine Time. Nous sommes entraînés par les réseaux sociaux à sélectionner ce que nous voulons voir de façon individuelle, comme une forme de droit du consommateur qui nie une discussion à l’échelle de la société, nous sommes de plus en plus sceptiques sur les photographes qui peuvent être manipulées ou ne refléter qu’un point de vue singulier, nous n’avons que peu de confiance en nos gouvernements pour faire évoluer ce que nous regardons (comme le changement climatique par exemple, ou Alep).»

Il poursuit:

«Nous observons la décomposition des médias et de la politique. C'est souligné de façon intéressante par le critique architecture du New York Times, dont la critique doit aussi s’adresser au Time et à sa couverture médiatiqueCes images [de la Syrie] auraient dû être en une et au centre de toute l’actualité depuis des mois maintenant, plutôt que les ragots et les spéculations sur la candidature de Trump, pour ne citer qu’une de nos préoccupations.»

C'est aussi l'idée que développent Robert Hariman et John Lucaites, auteurs de The Public Image, sur leur blog No caption needed.

«Combien de mots ont-ils été écrits sur Alep? Combien d'articles, d'éditos et de posts de blog? [...] Pourquoi ces textes ne portent-ils pas le fardeau de l'inefficacité? Eux aussi, sont ephémères, ils n'orientent pas le cycle des news pour de longues périodes, et bien qu'ils témoignent, ils ne provoquent pas de manifestations de masse.»

A la fin de l'article, Michael Kimmelman souligne «l'indifférence du public». Or nos sociétés semblent plus «impuissantes», qu'«indifférentes», en témoignent les rassemblements, les réactions sur Facebook ou encore les chroniques diverses sur Alep«L'impuissance est malheureusement un état auquel nous a habitué le post-politique (c'est à dire le fait que les dirigeants tiennent de moins en moins compte de ce que veulent les populations), termine André Gunthert. Mais ça n'est pas un problème d'image.» 

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (250 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.