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Des Football Leaks au Ballon d'or: Cristiano Ronaldo, ou le syndrome de la superstar

Camille Belsoeur, mis à jour le 12.12.2016 à 22 h 49

L'attaquant portugais a remporté pour la quatrième fois la récompense, quelques jours après les révélations sur ses pratiques fiscales.

Cristiano Ronaldo après la victoire du Portugal à l'Euro, le 11 juillet 2016. FRANCISCO LEONG / AFP.

Cristiano Ronaldo après la victoire du Portugal à l'Euro, le 11 juillet 2016. FRANCISCO LEONG / AFP.

Le Portugais Cristiano Ronaldo a sans surprise remporté, lundi 12 décembre, le Ballon d'or 2016, la plus prestigieuse des récompenses individuelles du football. C'est la quatrième fois que le joueur du Real Madrid met la main sur ce trophée, qu'il se partage avec l'Argentin Lionel Messi depuis 2008. Vainqueur de la Ligue des champions mais aussi de l'Euro 2016 avec le Portugal, face à une équipe de France qui jouait à domicile, «CR7» n'émarge désormais plus qu'à une longueur de son grand rival au palmarès du Ballon d'or. 

Mais il y a un domaine dans lequel Ronaldo a déjà surpassé le prodige argentin: celui de l'évasion fiscale. Selon les documents Football Leaks, récemment révélés par plusieurs médias européens membres du réseau d'investigation journalistique European Investigative Collaborations (EIC), le joueur portugais a dissimulé, depuis 2008, un montant de 150 millions d'euros dans des paradis fiscaux. Cet argent provient des revenus de sponsoring (droit à l'image, publicités...) signés par l'attaquant, sur lesquels il n'a payé que 5,6 millions d'impôts, soit à peine 4%. «Une prouesse», ironise Médiapart, qui a collaboré à l'enquête journalistique

Le top 3 du Ballon d'or épinglé

Plus généralement, ils sont nombreux parmi les meilleurs joueurs au monde à voir leur nom cité dans les Football leaks, ou plus généralement dans une affaire d'évasion ou de fraude fiscale.

Lionel Messi et Neymar, l'autre star du FC Barcelone, risquent ainsi gros tous les deux. En juin, Messi a été condamné à 21 mois de prison par le tribunal de Barcelone pour avoir détourné 4,1 millions d’euros de revenus tirés de droits d'image à travers des sociétés écrans. Il a fait appel. Quant au Brésilien, souvent considéré comme le troisième meilleur joueur du monde, il a été condamné en mars pour fraude fiscale, la justice lui infligeant une pénalité de 45 millions d'euros à verser au fisc espagnol. Surtout, le parquet a requis contre lui, fin novembre, une peine de deux ans de prison. L'attaquant est accusé d'avoir tenté de dissimuler à un fonds financier brésilien le montant réel de son transfert du club de Santos au FC Barcelone en 2013. 

Les deux stars du club catalan n'apparaissent cependant pas dans le dossier des Football Leaks, qui concernent principalement des joueurs liés à Jorge Mendes, l'un des agents les plus influents au monde. D'après les documents publiés, en plus de Cristiano Ronaldo, sont également cités le joueur du Real Madrid James Rodriguez, le Monégasque Radamel Falcao ou le Parisien Angel Di Maria, qui ont tous dissimulé une partie de leurs revenus de sponsoring sur des comptes offshore ouverts dans des paradis fiscaux. Au total, les sept joueurs cités dans l'affaire Football Leaks, et dont les intérêts financiers sont gérés par Jorge Mendes, ont dissimulé 188 millions d'euros de revenus de sponsoring au fisc. 

Individualisation du foot

Au-delà de l'ampleur de l'évasion fiscale dans le football, les Football Leaks jettent indirectement une lumière crue sur les sources des revenus des meilleurs joueurs de la planète, qui en dissimulent une partie sur des comptes ouverts au Panama, au Bélize ou dans les Îles Vierges britanniques. L'argent en question provient en effet de leurs contrats de sponsoring, et non pas de leurs salaires –plus difficiles à cacher à l'administration fiscale. Or, depuis quelques années, les revenus hors salaire ont explosé pour les stars du ballon rond. Selon le magazine Forbes, Cristiano Ronaldo a ainsi amassé 82 millions d'euros de revenus l'an passé, dont 30 millions d'euros en contrats de sponsoring. 

Les meilleurs joueurs sont aujourd'hui de véritables machines à cash, et dans ce sport collectif, le marketing privilégie la star à l'équipe. Une logique que l'on retrouve de manière plus générale dans tous les aspects du football actuel: l'an passé, nous pointions ainsi le fait que le prix Puskas du plus beau but de l'année consacrait plutôt les réalisations individuelles que collectives, pourtant essence du jeu. Sur les dix buts sélectionnés par la Fifa, seul un était intégré dans un mouvement d'équipe, celui du Brésilien Wendell Lira. Et la tendance était la même les années précédentes.

Il en va de même pour le Ballon d'or. Depuis 2008, seuls Lionel Messi et Cristiano Ronaldo ont remporté le vote qui, entre 2010 et 2015, a été élargi des seuls journalistes aux journalistes, sélectionneurs et joueurs. On ne nie pas le fait qu'il s'agit des deux footballeurs les plus talentueux de la dernière décennie, mais la pièce-maîtresse du FC Barcelone, le milieu de terrain André Iniesta, qui excelle dans l'art de la passe plutôt que dans celui du dribble et fait briller Messi depuis des années, aurait par exemple mille fois mérité de l'emporter en 2010, année où il a grandement contribué au sacre mondial de l'Espagne. En 2014, le gardien allemand Manuel Neuer avait été cité, après avoir remporté trois titres (Coupe du monde, championnat et coupe d'Allemagne) et surtout continué à révolutionner son poste, mais il n'avait terminé que troisième.

Creusement des inégalités

Aujourd'hui, le plus sûr moyen d'être nommé Ballon d'or est de marquer le plus grand nombre de buts sur une année civile. C'est la bataille que se livrent Lionel Messi et Cristiano Ronaldo depuis bientôt une décennie, ce qui les encourage parfois à privilégier l'action individuelle à la passe –ce qui est sur certains matchs assez flagrant avec «CR7».

Et dans le football moderne, celui qui marque le plus de pions est aussi celui qui attire le plus de marques et les sponsors. À l'heure où les inégalités de revenus des footballeurs se creusent –45% des joueurs professionnels à travers le monde gagnent moins de 1.000 euros par mois, et 2% émargent à plus de 700.000 euros nets par an, selon un récent rapport–, le Ballon d'or et les révélations des Football Leaks consacrent, chacun à leur manière, l'économie des superstars du ballon rond.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (119 articles)
Journaliste