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Les effets psychologiques mal compris de la pilule

Valerie Dekimpe, mis à jour le 08.03.2017 à 9 h 37

On connait les effets des hormones de synthèse sur le corps de femmes. On dispose aussi d'études qui indiquent une corrélation entre troubles psychologiques et contraception hormonale. Mais il est encore impossible de préciser le mécanisme biologique qui peut relier les deux. Des femmes racontent leur arrêt de la pilule, et leur impression de revivre.

La pilule est le méthode de contraception hormonale le plus utilisé en France  | Surija via Flickr CC License by

La pilule est le méthode de contraception hormonale le plus utilisé en France | Surija via Flickr CC License by

Si vous avez une alarme programmée sur votre téléphone portable qui vous rappelle qu'il faut prendre votre pilule, vous faites sans doute partie de cette génération pour qui l’accès à la pilule a été facile, elle vous a été prescrite comme méthode de contraception, mais aussi parfois pour atténuer les douleurs des règles ou combattre l’acné.

La France est un pays où la contraception, légalisée par la loi Neuwirth il y a tout juste un demi-siècle, est prise au sérieux. Selon l'étude Fécond réalisée par l’Inserm en l’Ined en 2013, seules 3% des femmes en âge de procréer n’utilisent aucun contraceptif.

Du préservatif pour les premiers rapports à la pilule lorsque la vie sexuelle devient plus active, en passant par le stérilet longtemps indiqué pour les femmes ne souhaitant plus avoir d'enfants, le parcours contraceptif des femmes en France est assez balisé. La pilule est aussi un contraceptif très français. Aux États-Unis, celle-ci n’est utilisée que par 25% des Américaines –contre une Française sur deux en 2010–, ce qui fait de ce petit cachet le premier choix contraceptif du pays. Mais les attitudes changent en France. Ces dernières années, une baisse «inédite» de l’utilisation de la pilule a été constatée passant de 55% parmi les femmes de 15-49 ans en 2000 à 50% en 2010, jusqu’à tomber 41% en 2013.

La raison de cette baisse? L’image de la pilule qui se détériore auprès des femmes qui se tournent désormais vers d’autres méthodes de contraception. «Les générations plus jeunes sont de moins en moins sensibles aux enjeux sociaux et politiques qu’a représenté la disponibilité d’une méthode de contraception permettant aux femmes, pour la première fois dans l’histoire, de pouvoir maîtriser elles- mêmes leur fécondité́», note l’Ined dans ce rapport publié en mai 2014.

À la nécessité de ce droit irrévocable s'ajoute comme un appendice: la nécessité de ne pas avoir pour autant à renoncer à son bien-être, voire à sa santé. Cet impéraif qui anime de plus en plus les jeunes femmes a longtemps été tue et négligé face à l'importance d'un droit durement acquis.

Le scandale des pilules de troisième et quatrième génération a fortement contribué à la diminution de l’utilisation de la pilule entre 2010 et 2013. De plus en plus de femmes prennent ainsi conscience des effets secondaires indésirables de la contraception hormonale sur leurs corps mais aussi leur santé mentale.

C’est le cas de Margaux, Chelly, Constance*, Aurore et Leslie. Contactées par Slate.fr, elles racontent les symptômes de dépression et les changements d’humeur lorsqu’elles étaient sous la pilule. Elles ont toutes récemment arrêté, comme bien d'autres femmes qui se retrouvent et partagent leur expérience, des conseils et leur frustration sur des forums, sur Facebook et ailleurs.   

«Plus rien n’allait alors que tout allait bien»

Pour ces jeunes femmes, il n'est pas toujours facile de décrire concrètement un avant et un après la pilule. Comment verbaliser des sentiments qu'elles n'avaient pas jusque-là associé à leur contraception hormonale? Comme de nombreuses jeunes femmes de leur âge, elles ont commencé à prendre la pilule à l’adolescence et n'ont jamais arrêté. Ce qui relève de traits de caractère innés ou induis par leur contraception est difficile à déterminer, surtout à une période où l’on se construit et où l'on évolue beaucoup. Mais ce qu'elles ont en commun, c’est la sensation de s’être «retrouvées» et «découvertes». C'est ce que confie Chelly, une bruxelloise de 27 ans qui s’est fait poser un stérilet en cuivre (et donc sans hormones) en avril 2016, après dix ans de pilule:

«Depuis l’arrêt [de la pilule], je revis. Au début, c’était pas terrible, j’avais des vapeurs et des sautes d’humeur tout le temps mais depuis ça s’est stabilisé petit à petit. Je ne suis plus fatiguée, mon moral s’est remis. Je ne suis plus déprimée. Je ne vois plus toujours le côté négatif. Je suis beaucoup plus positive. Les choses me touchent beaucoup moins, je m’énerve beaucoup moins.»

Des détails qui pourraient sembler insignifiants mais qui constituent un changement de vie radical pour la jeune femme depuis son début de dépression en 2014. Étudiante brillante en droit et diplômée avec les honneurs de l’Université Catholique de Louvain, elle s’apprêtait à entamer ses études en master en septembre 2014 et à poursuivre son ambition de devenir juge lorsque ses premiers symptômes sont survenus sans explication apparente. Elle n’a jamais été très à l’aise avec la pilule depuis qu’elle avait commencé à 16 ans. Prise de poids et migraines, elle a fait le tour des pilules car aucune lui convenait. La dernière pilule qui lui  a été prescrite par son médecin l’été 2014 c’était Yaz, pilule de quatrième génération, aux propriétés anti-acnéiques et limitant la prise de poids.

«C’est là que j’avais des idées noires, elle raconte. Après huit ans de pilule, les problèmes sont survenus. Jusque-là, j’avais pas vraiment d’effets secondaires ou, en tout cas, je ne m'en suis pas rendue compte. Un jour, ça pouvait aller super bien et, le soir, je touchais le fond. C’était invivable. Le matin, je n'arrivais jamais à me lever. Je dormais plus de douze heures par jour. Je n’allais pas en cours et je dormais. Et je n’avais pas l’impression d’être reposée. Je n’avais pas d’énergie. Avant j’étais motivée, pleine d’ambition, de bonne humeur. J’avais toujours réussi à voir plus loin et à surmonter les obstacles. Je me projetais toujours, et là plus du tout. Je n'avais plus envie de quoique ce soit. J’ai laissé tous mes projets en plan. C’était comme un trou noir, le début d’une phase de deux ans. J’ai vu que je coulais complètement alors que, jusque-là, tout allait bien».

À la fin de sa première année en master, Chelly s’est inscrite à ses examens mais n’en passe que deux sur six. Elle renonce à ses études et à son objectif de devenir magistrate, mais obtient un poste de secrétaire juridique en octobre 2015. Un mois plus tard, elle consulte une psychologue qui la diagnostique dépressive. Combattante, la jeune femme refuse pourtant de prendre des antidépresseurs.

«Il en était hors de question. Peut-être que je n’avais pas encore touché le fond, dit-elle d’un ton ironique. Je ne me l’explique toujours pas. J’avais plus le courage de recommencer. Pendant des mois, j’ai tout repassé en boucle. Je m’en voulais. Pendant des mois, je me suis cherchée. Mes parents étaient déçus. Je me suis tellement battue pour [mes études], ils n'ont pas compris. Ils n'y croyaient pas non plus. Ça a pris quelques mois pour que je [l'accepte], quand ça a commencé à aller un petit peu mieux. J’avais l’impression de ne pas être normale, quand je regardais autour de moi, les filles ne souffraient pas comme moi».

Contraception hormonale et risque de dépression

Une récente étude danoise publiée en novembre 2016 est la plus conséquente réalisée à ce jour sur un lien potentiel entre la contraception hormonale et la dépression. Pendant treize ans, de 2000 à 2013, des chercheurs de l’Université de Copenhague ont suivi plus d'un million de femmes âgées de 15 à 34 ans et leur utilisation de contraception hormonale et d’antidépresseurs. Selon leurs résultats, le risque de prendre des antidépresseurs augmente de 40% chez les femmes utilisant une contraception hormonale. Pour les adolescentes entre 15 et 19 ans ce risque s’élève à 80%. Et l’étude a exclu des femmes qui étaient déjà sous antidépresseurs avant le début du suivi en 2000.

Il est important de souligner que cette étude, comme toutes les études réalisées à ce sujet, ne démontre pas une relation de cause à effet mais une corrélation entre la contraception hormonale et la dépression. Contactée par Slate.fr, Lisa Welling, psychologue à l’Université d’Oakland et spécialiste dans l’impact des hormones sur le comportement humain, remarque que la prise d'une contraception hormonale peut aussi aider les femmes souffrant des troubles d’humeur liés au cycle menstruel. Elle rappelle également qu’il ne faut pas écarter plusieurs éléments qui tempèrent les liens entre dépression et contraception hormonale. Il est possible que la contraception hormonale ne soit pas l’élément déclenchant de certains comportements psychologiques mais que celle-ci vienne aggraver une condition existante. C’est ce que démontre, par exemple, une étude sur des femmes ayant des troubles bipolaires tels que le «trouble de la personnalité limite». Dans le cas de jeunes femmes ayant commencé la pilule à l’adolescence, l'amélioration de leur bien-être émotionnel peut aussi être due au développement personnel de chaque femme. 

«Cela dit, l’étude danoise est très importante et souligne la nécessité de suivre de plus près les patientes quand elles commencent la contraception hormonale, en particulier lorsqu’elles sont jeunes, car il y a beaucoup de personnes qui s’y initient à l’adolescence. C’est une période qui est déjà caractérisée par des niveaux plus élevés d’instabilité émotionnelle et irritabilité. C’est très probable que certains types de contraceptifs hormonaux puissent exacerber ces problèmes», explique la chercheuse. 

La contraception hormonale comme un facteur aggravant est une possibilité que Constance*, 23 ans, considère aujourd’hui après une dépression sévère à l’adolescence. Ses symptômes sont apparus en 2010 après avoir pris Diane 35 pendant deux ans.  Envahie par de pensées suicidaires, elle est hospitalisée et prend des antidépresseurs jusqu’en 2013.

«Je peux pas affirmer que c’est à cause de la pilule mais, avec le recul, je me rends compte que ça n’a pas dû aider, dit-elle. J’ai commencé à prendre Diane 35 à 15 ans. C’est mon médecin qui m’avait prescrit ça parce que j’avais de l’acné. C’était vraiment juste pour ça. Du coup, ma peau s’est grandement améliorée et donc comme je n’en avais pas besoin on m’a conseillé de l’arrêter. J’avais dû la prendre deux ans à peu près. Je l’ai arrêtée et là ça a été la catastrophe parce que j’ai eu énormément d’acné, comme jamais. J’en dormais plus à la fin tellement ça me faisait mal. Je ne sais pas si c’est lié que à [la pilule] parce que j’ai aussi perdu mes deux grands-parents cette année-là. Vu que j’avais énormément d’acné j’ai pris du Roaccutane et on m’a re-prescrit une pilule parce que avec le Roaccutane il y a obligation de prendre une contraception. On m’as prescrit Jasmine et c’est celle que j’ai prise jusqu’à la fin. 

Depuis qu’elle a arrêté la pilule en mai 2016, Constance s’interroge. Faible estime de soi, épreuves personnelles, pilule: elle jauge les différents facteurs qui peuvent être responsables de son mal-être. 

Sur le coup, j’ai pas trop fait attention mais c’est depuis que j’ai arrêté la pilule que je me suis rendue compte qu’il devait y avoir quelque chose parce que depuis je suis beaucoup plus zen alors qu’avant je rentrais toujours dans des colères pas possibles. J’étais prête à cogner dans les murs, j’avais des excès de larmes sans trop comprendre pourquoi, ou pour des choses complètement futiles», raconte-elle. 

La pilule qui rend «folle»

Dans son cabinet médical à Vancouver au Canada, la gynécologue et chercheuse à l’Université de Colombie-Britannique (UBC), Ellen Wiebe, constate que la part de femmes qui subissent des effets secondaires psychologiques –mais aussi sexuels– sous contraception hormonale, est semblable à celle de l’étude danoise. Selon ses recherches, environ 30% en souffrent, des chiffres qu’elle étaye à travers son expérience clinique avec ses patientes, dont certaines qui disent «devenir folles». La chercheuse considère pourtant que des symptômes dépressifs, ou du moins la prise de conscience que quelque chose ne va pas, ne survient pas toujours immédiatement. Un des points forts de l’étude danoise est donc la longue période du suivi de treize ans.

«Beaucoup de femmes m’ont dit qu’elle n’avaient pas réalisé que quelque chose clochait. Certaines prenaient la pilule pendant plus de dix ans avant de s’en rendre compte lorsqu’elles ont arrêté la pilule pour une autre raison, un petit ami qui s’absente pendant longtemps, ou alors elles ont oublié de renouveler leur prescription. Et tout à coup, elle se sentaient tellement mieux, beaucoup moins irritables et avec bien plus de désir sexuel», affirme Ellen Wiebe.

C’est le cas de Margaux, 26 ans et habitant en banlieue parisienne. Elle a pris Diane 35 à 15 ans et pendant 8 ans jusqu’en 2013, moment où elle n’avait plus besoin de contraception et a décidé de faire une pause.  

«J’étais une ado qui était plutôt mal dans sa peau. J’ai grandi en pensant que j’étais une personne dépressive de nature. Pour moi, c’était l’adolescence et puis j’étais comme ça... J’ai pas immédiatement fait le lien avec la pilule. Avant de me rendre compte que c’était la pilule j’estimais me sortir de la dépression à 23 ans. Je me trouvais d’autres raisons: le fait d’avoir déménagé, par exemple. En fait non, c’est juste que j’avais arrêté la pilule. Je ne suis plus triste. Je ne suis pas quelqu’un de dépressive sans raison.» 

Ce sentiment de soulagement, de finalement comprendre, Leslie, une bordelaise de 26 ans, le partage.

«C'est en l’arrêtant que ma vie a considérablement changé. Ça a été comme si je redevenais moi-même après une longue période passée dans le flou. C’est difficile à décrire, mais toutes ces crises de colère et de larmes qui, je le pensais, faisaient partie de moi ont disparu. Je me suis sentie libérée. C’est comme si toute mon horloge interne était revenue à la normale, et ça m’a fait du bien», raconte-elle, après avoir arrêté sa pilule il y a un peu plus d'un an. 

Aurore, 27 ans, renchérit: «Quand t'es plus sous pilule tu retrouves ce cycle hormonal qu’est sensé être naturel chez toutes les femmes. C’est quelque chose qui est instinctif». 

C’est en alternant des périodes avec et sans contraception hormonale pendant près de dix ans que cette blogueuse s’est également aperçue de ses effets secondaires non désirés sur son bien-être pyschologique. 

« J’ai vécu les deux et je me rends bien compte que, quand j’étais sous pilule et quand je l’étais pas, j’agissais pas du tout pareil. A la limite, quand t’es sous pilule tu vas séduire par manque, par dépendance émotionnelle», déclare-t-elle.

Beaucoup d’alcool, de garçons, de nuits blanches «à fumer toute seule» et des journées à sécher les cours. Aurore revient sur des années «d’extrêmes» et «d’autodestruction»:

«Je comblais un peu tout avec de la bouffe, les mecs. J’étais très dans les extrêmes, à chercher à flirter avec les limites. Je n'avais pas trop de respect pour mon corps. Je m’en fichais, je voulais qu’on m’aime donc j’allais voir à droite à gauche “sans me respecter’’ alors que l’année où j’ai arrêté complètement, là je me rends compte que j’étais beaucoup moins dans cette démarche en pilote automatique: j’ai réussi à rester beaucoup plus seule sans avoir besoin d’être absolument avec quelqu’un parce que j’étais plus en harmonie avec moi même en fait.»

Des symptômes précis

Selon Ellen Wiebe, l’instabilité émotionnelle n’est pas rare chez des femmes qui disent ne plus être elles-mêmes sous pilule. Ces fluctuations peuvent être ponctuées par des symptômes précis, observe la chercheuse, tels que des crises de larmes, la prédisposition à être en colère et irritable. Comportements que l'on retrouve dans les témoignages. Pouvant être interprétés comme peu graves, leurs conséquences pour la qualité de vie des femmes concernées n’en sont pourtant pas moindres. 

Ce même sentiment de vivre en retrait est aussi exprimé par Margaux.

«En soirée avec des gens tout se passe bien mais toi tu as un blocage. T’es en retrait de tout le monde. Tu te mets en retrait et tu regardes. Tous les autres qui te tendent la main tu les refoule. T’as un peu l’impression de ne pas faire parti du monde dans lequel tu es. C’est ça constamment».

Mais se sont sourtout les crises de larmes qui reviennaient de façon récurrente.  

«Ma mère dormait avec moi, se souvient-elle, lorsque à 18 ans son malaise psychologique inquiète ses parents. Elle se met à côté de moi et je me mets à pleurer comme tous les soirs. Elle me demande pourquoi je pleure et je lui réponds: “je ne sais pas, je suis juste triste”. J’étais confrontée à ma mère qui me dit “je sais pas quoi faire pour toi”. J’avais horreur d’aller me coucher parce que c’était le moment où je savais que j’allais cogiter et j’allais pleurer».

Éclater en sanglots sans explications apparentes, une «quotidien» dont Leslie a également fait l'expérience.  

«Il y a eu des moments où je n’en pouvais plus, où je fondais en larme quand mon copain n’avait pas sorti la poubelle. C’était juste avant d’arrêter. Je piquais des crises de colère monstrueuses pour rien du tout, j’allais chercher la petite bête pour avoir une raison de pleurer car je n’en avais aucune, tout allait bien dans ma vie». 

Pour Constance*, les larmes étaient souvent accompagnées de crises de colère. 

Un lien ambigu

Le lien entre la contraception hormonale et la dépression est d’autant plus ambigu que les chercheurs ne savent pas vraiment comment et pourquoi sa consommation peut engendrer des troubles psychologiques. Dans une étude réalisée par Lisa Welling en 2016, la psychologue théorise que différentes doses d’hormones synthétiques pourraient avoir un impact sur nos traits de personnalité. La chercheuse a analysé les contraceptifs de 154 femmes et s’est aperçu que celles qui ingèraient une dose plus importante d’œstrogènes synthétiques étaient moins extraverties et plus sujettes aux névroses comparé aux femmes qui consommaient un contraceptif moins dosé en estrogènes.

«Combiné avec un niveau réduit d’extraversion, un névrosisme élevé prédit une interprétation négative d’évènements objectifs de la vie. Un faible bien-être, s’il est relié à la prise de contraception hormonale, pourrait expliquer partiellement une fréquence accrue de dépression chez les utilisatrices», rapporte la chercheuse de l’Université de Oakland.      

D’une part, le fonctionnement des hormones de synthèse dans le corps de femmes est bien connu: celles-ci vont bloquer la sécrétion d’estrogène et progestérone et leur variation naturelle au long du cycle pour nous maintenir à un niveau artificiellement stable. D’autre part, le corps médical dispose d’études qui montrent une incidence de troubles psychologiques chez certaines femmes sous contraception hormonale. Le problème est que nous ne savons pas quel est le mécanisme biologique précis qui peut relier les deux. Qu’est-ce qui fait qu’environ 30% des femmes puissent avoir des symptômes, mais que le reste ne soit pas sensible? Pour Lisa Welling, tel est l’enjeu pour les scientifiques:

«Pourquoi certaines femmes deviennent depressives et d’autres disent qu’elles se sentent mieux sous contraception hormonale parce qu’elle ne ressentent pas les effets du syndrome prémenstruel? On doit comprendre pourquoi certaines ont une réaction négative et d’autres non. On doit prendre les femmes avant qu’elles commencent un contraceptif hormonal et observer comment leur comportement change après le début de la contraception».

Et un phénomène peu étudié jusqu'à présent

La plupart des études à ce sujet ne sont pourtant pas faites suivant cette méthodologie, ce qui peut mener à des indices de troubles psychologiques moindres que ce que décrivent les femmes. Ces études, par exemple, vont observer des femmes qui sont déjà sous contraception hormonale ou qui vont accepter de prendre un contraceptif pour l’étude (au lieu de faire des études aléatoires par exemple). Or, si les femmes qui sont suivies prennent déjà la pilule au moment de l’étude, il y a de fortes chances qu’elles en soient satisfaites. Selon une étude réalisée par l’Institut pour la Recherche sur le Sexe, le Genre et la Reproduction de l’Université d’Indiana, 47% des femmes interrogées ont arrêté la pilule à cause d’effets sexuels et psychologiques indésirables. Il est donc possible que de nombreuses études ne tiennent pas en compte des femmes qui justement ne prennent pas de contraception hormonale parce qu’elles ont subi des conséquences indésirables. C’est le biais du consommateur/non-consommateur.

Les méthodes de dépistage de dépression peuvent aussi favoriser le repérage de maladies mentales et non pas d’autres troubles psychologiques. Selon Ellen Wiebe, la plupart des études qui vont trouver une faible incidence de dépression vont se référer à des indices tels que l’échelle de dépression de Hamilton qui va s’intéresser aux pensées suicidaires et au sentiment de désespoir.

«[Ces études] vont chercher des cas de maladie mentale, explique Ellen Wiebe, et les maladie mentales ne sont pas très courantes, en tout cas pas aussi courantes que les changements d’humeur qui peuvent subvenir à cause de la contraception hormonale et qui sont très spécifiques : être en colère facilement, pleurer avec plus de facilité, être irritable».

 

«On sait que ces sensations sont vraiment capables d’interférer dans notre qualité de vie, même si elles ne correspondent pas nécessairement à une maladie mentale».

Ce n’est donc que récemment que les chercheurs se penchent davantage sur l’impact psychologique de la prise de pilule sur notre comportement. Jusqu'à présent, les études des effets secondaires des contraceptifs hormonaux se focalisaient sur les effets physiques, au détriment d’une analyse sur la santé mentale. Ellen Wiebe pointe du doigt les lobbies pharmaceutiques et les études financées par l’industrie des contraceptifs. Lisa Welling remarque plutôt l'évolution récente de la médecine vers une vision plus holistique de la santé. 

Vers une nouvelle, meilleure forme de contraception? 

Une analyse critique de la contraception hormonale n’élimine pas son rôle dans l'émancipation de la femme. La pilule est une méthode de contraception qui marche très bien pour la grande majorité des femmes. Il n’est pas question de vouloir la diaboliser ou de décourager son utilisation. Ellen Wiebe souligne les conséquences si les femmes cherchent à s'en passer sans prendre les précautions nécessaires.

«J’aide les femmes lorsqu'elles avortent. Un grand nombre d'entre elles sont venues à moi car elles se sont retrouvées avec des grossesses non-désirées. Elles avaient découvert qu’elles étaient beaucoup mieux sans la pilule et elles ont utilisé de la contraception moins efficace, elles ont eu plus de relations sexuelles et elles sont tombées enceintes, nous confie-t-elle. Là on aborde la question de “je ne veux pas me passer des aspects positifs mais comment je fais pour ne pas tomber enceinte?”»

Pour la gynécologue, la réponse est le dispositif intra-utérin en cuivre, qu’elle conseille à ses patientes souffrant d’effets secondaires indésirables sous contraception hormonale, même les adolescentes et femmes jeunes. Selon le ministère des Affaires sociales et de la Santé, il n’y a aucune contre-indication portant sur l’âge d’une femme voulant un stérilet, mais certains médecins en France continuent de le déconseiller pour les femmes n’ayant pas encore eu d’enfants. Une attitude qui change depuis le scandale des pilules de troisième et quatrième génération, lorsque plus de femmes ont souhaité arrêter la pilule.

Margaux et Chelly apprécieraient des médecins plus à l’écoute et qui ne minimisent pas certains symptômes. Elles auraient voulu qu’on les prévienne sur ces effets qu’elles méconnaissaient, ou avoir eu accès à l’information dont elles disposent aujourd’hui. Informer davantage les femmes pour qu’elles puissent opter pour la méthode contraceptive qui leur convient est indispensable, ainsi que poursuivre la recherche. Il ne s’agit donc pas de se débarrasser de la contraception hormonale mais de l’améliorer.

«C’est vraiment important qu’on recueille toute l’information et permettre aux patients d’y avoir accès, insiste Lisa Welling. En fonction de nos découvertes, si on peut développer de nouvelles technologies et de nouvelles méthodes de contraception à base d’hormones ou non qui soient aussi efficaces sans les mêmes effets physiques et psychologiques, c’est vraiment ça le but ultime.»

 

*Le prénom a été modifié.

Valerie Dekimpe
Valerie Dekimpe (19 articles)
Journaliste