Sports

En rugby, le succès de Bernard Laporte met dans l’embarras Manuel Valls

Yannick Cochennec, mis à jour le 05.12.2016 à 11 h 37

Juste avant de quitter Matignon, le Premier ministre a essuyé un revers sur un terrain sur lequel il s'était montré très interventionniste.

Manuel Valls et Pierre Camou lors d'un match du tournoi des Six Nations au Stade de France, le 28 février 2015. FRANCK FIFE / AFP.

Manuel Valls et Pierre Camou lors d'un match du tournoi des Six Nations au Stade de France, le 28 février 2015. FRANCK FIFE / AFP.

Depuis quelques semaines, les fédérations françaises des sports olympiques d’été élisent leurs nouvelles instances dirigeantes, sachant que la trentaine d’institutions concernées devront avoir rendu leur verdict pour la fin mars. Samedi 3 décembre, c’était notamment au tour de la Fédération française de rugby (FFR) de trancher pour les quatre années à venir entre trois candidats à la présidence de l’une des plus puissantes organisations nationales. En la circonstance, il s’agissait même de savoir qui émergerait vivant de la féroce mêlée ayant saisi les trois camps pendant de longues semaines très musclées.

Bernard Laporte, 52 ans, en est ressorti vainqueur par KO avec plus de 52% des voix en faveur de sa liste, au grand dam du «tenant du titre», Pierre Camou, 71 ans, président de la FFR depuis 2008, et d’Alain Doucet, 64 ans. L’assemblée générale a ensuite confirmé le sacre de l’ancien sélectionneur du XV de France à hauteur de 84% des voix.

Ces élections fédérales sont toujours l’occasion de prendre le pouls de la gouvernance du sport français et de se replonger dans son –parfois– pittoresque mode opératoire en matière démocratique. A l’occasion, la procédure consiste à réélire à la soviétique un président ayant cadenassé sa fédération comme Jean-Luc Rougé, à la tête du judo national depuis 2005 et reconduit sans concurrence le 19 novembre avec 85% des votes. D’autres fois, l’univers de Clochemerle ou d’Ubu s’invite dans les urnes comme au badminton où Richard Remaud, président de la fédération depuis 2012, a été battu à la stupéfaction générale par Florent Chayet, qui n’avait aucune volonté réelle d’être l’heureux vainqueur. Et il y a donc les territoires livrés à de véritables guerres assassines où tous les coups sont permis, à l’instar du rugby, mais aussi de la Fédération française de tennis (FFT), où les combats feront rage jusqu’en février pour déterminer, entre Jean-Pierre Dartevelle, Alexis Gramblat et Bernard Giudicelli, le successeur de Jean Gachassin.

Ces consultations, aux modes de scrutin variés et quelquefois opaques, sans parler des louches méthodes employées pour étouffer certaines concurrences, se déroulent généralement face au silence pétrifié des ministres en charge des sports –Patrick Kanner et Thierry Braillard actuellement– ou du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), spectateur lointain et impuissant de ces joutes viriles. En 2012, le CNOSF avait préconisé, par exemple, aux fédérations de ne plus présenter des candidats âgés de plus de 70 ans. Cet avis, rendu dans un objectif de renouvellement générationnel, a vite rejoint la corbeille à papier. À 71 ans, Pierre Camou a retenté sa chance et Noël Le Graët, 75 ans, vise un troisième mandat à la tête de la Fédération française de football (FFF).

Le pouvoir politique s’est toujours montré relativement faible pour essayer de mettre un terme à des recettes dépassées ou à des pratiques anciennes qui n’honorent pas toujours la vie des fédérations

Un sport français incapable de se rénover?

Dimanche, un collectif de personnalités, où s’étaient glissées deux anciennes ministres des sports, Roselyne Bachelot et Valérie Fourneyron, a d’ailleurs lancé un appel baptisé «Rénovons le sport français» dans les colonnes du Journal du Dimanche en réclamant une réforme de la gouvernance du sport français. Mais il est probable que cette supplique ne trouvera pas un grand écho, à moins qu’un échec de Paris à l’organisation des Jeux olympiques de 2024 ne vienne mettre en relief, une nouvelle fois, les aléas du modèle de fonctionnement du sport national et créer un choc salutaire.

En effet, le pouvoir politique s’est toujours montré relativement faible pour essayer de mettre un terme à des recettes dépassées ou à des pratiques anciennes qui n’honorent pas toujours la vie des fédérations. En 2008, Bernard Laporte, alors secrétaire d’État aux Sports de Nicolas Sarkozy, avait ferraillé en vain avec le mouvement sportif pour proposer une limitation des mandats présidentiels à la tête des fédérations. Il en avait vite payé le prix et avait été débarqué au bout de quelques mois. Depuis, aucun de ses successeurs n'a osé avoir autant d’audace.

En triomphant à la FFR, le même Laporte prend, en quelque sorte, une éclatante revanche posthume en créant une rupture dans ce monde des fédérations rétif aux changements. L’ancien manager du RC Toulon n’avait pas hésité à faire justement du renouvellement démocratique un axe majeur de sa campagne en promettant de limiter à deux le nombre de mandats d'un président de la FFR. Grâce à ce résultat net et sans bavure, il s’est aussi payé à sa façon la classe politique qui ne l’avait pas trop ménagé lors de son passage ministériel. Son succès met clairement dans l’embarras Manuel Valls, Premier ministre en partance, qui souhaitait secrètement la reconduction de Pierre Camou, comme les ministres Patrick Kanner et Thierry Braillard.

En effet, si les politiques répugnent à revisiter l’organisation du sport en France, ils n’hésitent jamais à utiliser les terrains sportifs pour leur communication et leur stratégie personnelle. Et dans le cas du rugby, le gouvernement Valls n’y était pas allé de main morte en promouvant le projet très controversé du Grand Stade de rugby porté par Pierre Camou.

Bernard Laporte, qui avait fondé une partie de son programme sur le rejet de ce Grand Stade de rugby prévu à Ris-Orangis à l’horizon des années 2020, qu’il jugeait comme une folie financière, brise de fait l’avenir d’une enceinte voulue par Manuel Valls sur sa terre d’élection d'Évry –l’ancien hippodrome de la ville était supposé l'accueillir. Avec Francis Chouat, son successeur à la mairie, Valls n’avait pas cessé de pousser dans le sens du développement d’un chantier censé revitaliser économiquement cette partie de l’Essonne avec, en conséquence, l’ajout de milliers de mètres carrés de bureaux et de commerces et la rénovation du réseau de transports.

Passage en force

En juin dernier, le Premier ministre avait ainsi personnellement assisté à la signature du contrat constructeur de ce projet (82.000 places avec toit rétractable) avec le groupement Ibelys, d’un coût de 581 millions hors taxes que la FFR était prête à payer à titre privé en empruntant quelque 400 millions. Il avait délibérément fait fi de l’avis très sombre de la Cour des comptes au sujet de ce Grand Stade et du risque économique considérable qu’il faisait courir à la FFR, mais aussi au département de l’Essonne. Sans oublier qu’il portait également atteinte à l’avenir du Stade de France, déjà mal en point car sous-utilisé, en le privant de rencontres importantes et donc de recettes.

Cela n’avait pas empêché le Premier ministre, sans craindre le conflit d’intérêts, de déclarer à propos du Grand Stade de rugby: «Il s'agit d'un projet sportif novateur et il a bien avancé. Ce n'est plus qu'un projet sportif, c'est bien plus. C'est un projet qui concerne tout un territoire.»

Ce n’est pas la première fois que le Premier ministre se montrait, il faut le souligner, très allant, voire un peu trop viril, sur le terrain sportif

Bernard Laporte a dit qu’il ne transigera pas, comme l'a prouvé la conférence de presse de son bras droit Serge Simon, donnée en marge de l’assemblée générale de la FFR et relayée par le site Rugbyrama: «Soit c’est un projet privé et dans ce cas, comme nous l’avons annoncé, il s’arrête de facto, soit il devient public et il n’y a aucun problème, mais il sera financé par l’État.» Il a ajouté: «Je prends des précautions oratoires car on est un peu en aveugle. On a posé beaucoup de questions [à l’équipe dirigeante précédente, ndlr] pendant la campagne sur ce qui avait été contractualisé. On a eu peu de réponses, pour ne pas dire pas de réponse. On ne sait pas jusqu'à quel point la fédération s'est engagée.»

Il est possible que Manuel Valls ne voudra pas en rester là, même si la solution proposée par Bernard Laporte est nettement plus sage et crédible: rénover le Stade de France en renégociant un nouvel accord avec le consortium de l’arène de Saint-Denis, et profiter des nouvelles enceintes ou des stades refaits à neuf de l’Euro 2016 pour exporter les matches du XV de France en province.

Ce n’est pas la première fois que le Premier ministre se montrait, il faut le souligner, très allant, voire un peu trop viril, sur le terrain sportif. Dans l’épineux dossier de l’extension de Roland-Garros, il n’avait pas hésité ainsi à déjuger Ségolène Royal qui, en charge de la protection des sites classés au sein de son ministère de l’Écologie, ne voulait pas voir grandir le stade de tennis sur le domaine historique des Serres d’Auteuil. Cette méthode avait correspondu à ce qui avait été interprété comme un véritable passage en force. Son imprudence à vouloir vite juger Karim Benzema dans le scandale dit de la sextape et à exonérer Michel Platini de toute responsabilité dans l’affaire de ses émoluments à la FIFA avait également montré qu’il avait tendance à avoir le coup de sifflet un peu trop rapide selon ses affinités. Sur le terrain électoral du sport, il vient d’enregistrer une lourde défaite par ricochet. C’est probablement une bonne nouvelle pour le rugby et le sport français.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (564 articles)
Journaliste