Des réfugiés syriens à Jibrin, à l'est d'Alep, le 30 novembre 2016. YOUSSEF KARWASHAN / AFP.

Des réfugiés syriens à Jibrin, à l'est d'Alep, le 30 novembre 2016. YOUSSEF KARWASHAN / AFP.

«Cela fait longtemps, pour moi, que la Révolution syrienne est révolue»

Monde |   Par Bachir El Khoury

mis à jour le 02.12.2016 à 13 h 39

Pour de nombreux opposants syriens, les pertes à Alep ne signifient pas la fin de la lutte armée contre «la barbarie du régime et de ses alliés russe et iranien». D’autres ne cachent pas, en revanche, leur profonde désillusion.

La chute éclair, en quelques jours, de plusieurs quartiers d’Alep-est, désormais aux mains du régime syrien et de ses alliés, a créé l’effet d’une onde de choc parmi les opposants syriens et nombre d’observateurs internationaux. Une éventuelle défaite totale n’est plus à exclure avec la fuite de quelques 50.000 habitants sur les 250.000 assiégés, et des groupes rebelles aux abois. L’espoir d’une poursuite du combat en faveur des idéaux révolutionnaires, pris en otage par six ans de combats acharnés, d’intérêts et de calculs géopolitiques et d’une radicalisation tous azimuts, n’a pas totalement disparu, même si le moral des opposants, notamment laïcs, est désormais au plus bas depuis 2012.

Pour le président du Conseil national syrien, Georges Sabra, la résistance contre la «barbarie du régime et de ses alliés russe et iranien» se poursuivra aux quatre coins de la Syrie. « Qu’il s’agisse du Rif de Hama ou celui de Homs ou encore de la Ghouta orientale et de certains quartiers au sein même de la capitale, comme Jobar, les forces de la Révolution sont toujours présentes sur le terrain et continueront de combattre sans relâche […]. Encore faut-il rappeler que dans le cas de Jobar, le régime n’a même pas pu avancer d’un iota en cinq ans», souligne-t-il.

Selon cet opposant de longue date, ancien communiste et de confession chrétienne, le dernier réduit «libre» d’Alep ne tombera pas. «Même une hypothétique chute de l’ensemble de la zone contrôlée par les rebelles à Alep ne signifiera pas la fin de la Révolution», ajoute-t-il. «Celle-ci possède désormais des bases solides, tandis que de nombreuses zones ont été à jamais libérées. […] Bachar el Assad ne contrôle plus que 25% de la superficie du pays.»

«Ce repli était inévitable»

Pour Thaer Mohamad, journaliste joint sur place, le retrait des groupes rebelles des quartiers situés au nord-est de la ville, qui constituent près de 30% de la superficie de la zone rebelle, visait à se repositionner dans le cadre d’un épuisement du stock d’armes, lié à plusieurs mois de siège ayant empêché l’entrée de tout produit alimentaire, médicamenteux ou d’armes. «Ce repli était inévitable, au vu de la pression extrême exercée par le régime et les Russes, via leur bombardement aérien intensif de la zone rebelle depuis septembre dernier et un resserrement de l’étau jusqu’à l’étouffement. Mais cela va renforcer la cohésion des forces anti-régime et resserrer leurs rangs pour mieux se défendre dans cette nouvelle zone libre, quoique réduite», souligne-t-il. 

Pour Racha Lotfi, une militante anti-régime dès les premières heures de la Révolution, «le tyran peut tuer des milliers de personnes mais ne peut tuer ni leurs rêves ni leur aspiration à la liberté». «Même si Bachar el Assad reprend Alep, l’âme de la Révolution sera toujours présente et renaîtra de ses cendres, tel un phénix», assure-t-elle.  

De son côté, Ghayath Abdel Aziz, réfugié au Liban avant de rejoindre il y a quelques mois l’Italie dans le cadre d’un programme de réinstallation, assure «que la Révolution se poursuivra jusqu’à ce que Bachar el Assad descende de son trône». « Une Révolution ne se limite pas à quelques kilomètres carrés, encore moins au combat exclusivement militaire […]. En France, il a fallu plusieurs dizaines d’années avant que la Révolution de 1789 n’aboutisse à ses fins», souligne-t-il.

Pour d’autres opposants, la chute «express» du tiers des quartiers est d’Alep constitue néanmoins un sérieux revers pour l’opposition –du moins à court terme– au vu de l’importance symbolique et stratégique de la deuxième ville du pays. «J’avais espoir en la résistance de deux villes, et c’est la raison pour laquelle je n’ai pas voulu quitter la Syrie durant toutes ces années: Daraya et Alep, où se concentrent un bon nombre de groupes affiliés à l’Armée syrienne libre, qui combattent sous le drapeau de la Révolution. La première est tombée et Alep semble désormais sur la même voie», regrette Oussayd Bacha, un jeune opposant originaire d’Alep.

«Les groupes d’opposition sont aussi coupables que le régime»

En août dernier, Daraya, symbole de la révolte de 2011, a capitulé au terme d’un long et implacable siège et de la destruction par les forces du régime de 90% de la ville, située dans la banlieue de Damas.

«Le régime a tout fait pour anéantir les forces modérées tout en radicalisant la rue adverse, et renvoyer ainsi une image de lui-même, certes erronée, de rempart contre l’extrémisme et de garant de la laïcité ou, pour certains, de moindre mal que Daech et al-Nosra. Il a, sans doute, réussi, du moins à court terme. Mais les gens oublient qu’il a contribué à cette radicalisation et s’est même tacitement allié avec l’EI. D’ailleurs, le prochain scénario serait de laisser les groupes extrémistes fortement présents à Idleb gagner du terrain aux dépens des forces modérées, voire même d’envoyer des cheikhs pro-Assad prêcher l’idéologie salafiste pour islamiser davantage les civils et les combattants, avant d’obtenir le “feu vert” de la communauté internationale pour s’abattre sur la zone, ajoute Oussayd.

 

En revanche, ce que Bachar el-Assad et le monde entier ignorent, c’est que, contrairement à 1982, lorsque le régime avait maté dans le sang une tentative de soulèvement contre sa dictature, et repris le contrôle total de la situation durant les trois décennies qui ont suivi, ce scénario est désormais totalement inenvisageable. La Révolution est un état d’esprit qui a gagné, en dépit de toutes les tentatives d’étouffement, l’ensemble d’un peuple et ne saura que triompher à plus long terme.»

Un avis que ne partage pas Zahia*, une ancienne opposante ayant travaillé au sein de la Coalition nationale Syrienne (CNS), totalement désillusionnée par le cours des événements depuis 2013.

«Cela fait longtemps, pour moi, que la Révolution est révolue. Depuis que les armes et la religion ont pris le dessus, ce n’était plus une Révolution, mais une guerre religieuse et par procuration entre les puissances impliquées dans le conflit. […] Quant au carnage humanitaire actuel à Alep, les groupes d’opposition sont aussi coupables que le régime. Ils ont manqué à plusieurs reprises de sauver les civils du piège actuel en les empêchant, parfois sous le coup de la menace, de quitter les lieux afin de s’en servir comme bouclier et pouvoir éventuellement négocier leur sortie.»

* — Le prénom a été changé Retourner à l'article

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