Lyndon Johnson, le 31 mars 1968, et François Hollande, le 1er décembre 2016.

Lyndon Johnson, le 31 mars 1968, et François Hollande, le 1er décembre 2016.

«Je ne solliciterai pas l'investiture de mon parti pour un autre mandat»

France |   Par Jean-Marie Pottier

mis à jour le 02.12.2016 à 8 h 41

Un président qui refuse de se représenter à la fin de son premier mandat, c'est extrêmement rare. Illustration avec les exemples de la France et des États-Unis.

En 2014, nous comparions Nicolas Sarkozy à Richard Nixon, l'homme humilié par les électeurs et qui avait ruminé sa revanche pendant des années avant de réussir à revenir en politique et à conquérir la magistrature suprême. Le parallèle s'est vérifié sur le retour, mais le résultat final n'a pas été le même. Mais ce jeudi 1er décembre, avec la décision surprise de François Hollande de ne pas être candidat à sa réélection au printemps prochain, c'est un autre parallèle avec les sixties américaines qui s'impose: celui entre François Hollande et le président américain Lyndon Johnson. Un parallèle d'autant plus frappant quand on sait que la France s'est convertie, depuis 2011, au système de la primaire partisane ouverte à l'américaine.

Apprenant la décision du chef de l'État en direct, David Pujadas, sur France 2, a immédiatement évoqué «une décision grave, un moment inédit sous la Ve République, un président qui renonce à se succéder à lui-même». Effectivement, jusqu'ici, sous la Ve République, tous les présidents qui avaient pu être candidats à un second mandat l'avaient fait, avec succès (Charles de Gaulle, François Mitterrand, Jacques Chirac) ou non (Valéry Giscard d'Estaing, Nicolas Sarkozy). Mais cette décision de François Hollande est même relativement inédite à l'échelle des grandes démocraties occidentales dans l'après-guerre, qu'elles aient adopté un régime présidentiel ou parlementaire: généralement, le chef de l'exécutif arrivé à la fin de son premier mandat s'y représente pour présenter son bilan à ses électeurs.

Une exception à l'échelle internationale

En Allemagne, par exemple, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les chanceliers qui ont quitté le pouvoir l'ont fait suite à une défaite électorale (Helmut Kohl, Gerhard Schröder) ou en cours de mandat après un renversement d'alliances, ou en transmettant le pouvoir à un membre de leur parti, mais aucun n'a renoncé à se représenter à quelques semaines des élections. Angela Merkel vient d'ailleurs d'annoncer qu'elle serait candidate à un quatrième mandat en septembre prochain. Le même phénomène a été observé en Grande-Bretagne. En Espagne, les deux derniers Premiers ministres à avoir quitté le pouvoir, José Maria Aznar en 2004 et José Luis Rodriguez Zapatero en 2011, avaient renoncé à se présenter aux élections législatives mais avaient déjà été réélus une fois.

Aux États-Unis, seuls deux présidents ont renoncé à solliciter un deuxième mandat depuis 1945, mais ils avaient été vice-présidents juste avant

Si l'on s'intéresse au régime présidentiel le plus puissant du monde, les États-Unis, on voit là aussi qu'il est très rare pour un président de renoncer à solliciter un second mandat. Depuis 1945, tous, sauf deux, l'ont fait, même si cela signifiait courir le risque de la défaite (ce qui est arrivé à Gerald Ford, Jimmy Carter et George H.W. Bush). Et encore, les deux présidents en question avaient d'abord été élus vice-présidents, et avaient donc remporté deux batailles électorales.

En 1952, Harry S. Truman renonce à se représenter après des premières primaires décevantes, mais il avait déjà accompli quasiment deux mandats puisqu'il avait remplacé Franklin D. Roosevelt quelques semaines à peine après être devenu son vice-président, en avril 1945, avant d'être élu sur son nom en 1948. Quelques mois plus tôt avait été voté un amendement interdisant à un président d'être élu s'il avait déjà accompli plus d'un mandat et demi, mais il avait été stipulé qu'il ne s'appliquerait qu'après le départ de Truman de la Maison-Blanche.

La campagne démocrate perdue de 1968

L'exemple de Lyndon Johnson, qui renonce à se représenter au printemps 1968, est encore plus intéressant. Devenu président lors d'une tragédie nationale, l'assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas, l'élu texan a été triomphalement réélu président, pour la première fois sur son nom, en novembre 1964, mais est englué dans la guerre du Vietnam. Début 1968, il ne remporte que de justesse la primaire du New Hampshire face à un représentant de l'aile gauche du parti démocrate, Eugene McCarthy, opposé au conflit. 

Fin février 1968, le journaliste vedette de CBS Walter Cronkite tourne un reportage ravageur sur l'enlisement américain, qui, selon une légende tenace, aurait poussé Johnson à lâcher: «Si j'ai perdu Cronkite, j'ai perdu l'Américain moyen.» Mi-mars, un autre concurrent de poids entre en lice, Robert Kennedy. Le président s'inquiète aussi pour sa santé –il décédera le 22 janvier 1973, deux jours après ce qui aurait marqué la fin de son second mandat.

Je ne crois pas que je doive consacrer une heure ou une journée de mon temps à quelque cause partisane que ce soit


Le 31 mars 1968, depuis la Maison-Blanche, Johnson prononce un discours qui (comme celui de Hollande!) laisse d'abord planer un certain suspense («Ce soir, je veux vous parler de la paix au Vietnam et au Sud-Est asiatique») avant de livrer son verdict dans les dernières minutes, après que son auteur a averti les Américains du risque de divisions:

«Avec ces convictions qui sont les miennes, j'ai conclu que je ne devais pas permettre à la présidence d'être impliquée dans les divisions partisanes qui se développent en cette année électorale. [...] Je ne crois pas que je doive consacrer une heure ou une journée de mon temps à quelque cause partisane que ce soit ou à des activités autres que celles, extraordinaires, liées à cette fonction –la présidence de votre pays. En conséquence, je ne solliciterai pas, et je n'accepterai pas, l'investiture de mon parti pour un autre mandat de président.»

Le vice-président de Johnson, Hubert Humphrey, le remplace comme représentant de l'establishment du parti et remporte les primaires après l'assassinat de Robert Kennedy, en étant investi lors d'une convention extrêmement houleuse à Chicago. Le 5 novembre 1968, il est battu, par une marge extrêmement faible, par un revenant: un certain Richard Nixon.

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