Image tirée du film «The Social network» de David Fincher | DR

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Et si on arrêtait vraiment de faire un blocage sur les maths?

Science & santéParents & enfants |   Par Louise Tourret

mis à jour le 30.11.2016 à 15 h 29

Il est temps de réagir car le niveau des élèves français de primaire est extrêmement inquiétant.

Les mathématiques, voilà un sujet compliqué pour les enfants, leurs parents et les profs: à la fois instrument de sélection impitoyable au lycée, source d’une peur irrationnelle et objet d’un mépris parfois un peu facile. Mais le résultat qui est tombé ce mardi 29 novembre fait l’effet d’une grosse claque. Nuls, nous sommes nuls, nuls en maths.

Nous, les Français. Nous sommes les derniers d’Europe d’après l’évaluation Timss 2015, évaluation effectuée par l’IEA –une agence non gouvernementale qui effectue ses travaux en collaboration avec les systèmes éducatifs des pays étudiés– pour les élèves de CM1. D’après cette étude, 23% des CM1 français ont un «bon niveau» dans la discipline alors que la moyenne pour les pays européens est de 48%. Cela corrobore les évaluations françaises selon lesquelles 40% de nos élèves sont en difficulté en maths à la sortie de l’école primaire. À ceci s'ajoute, d'après l’étude Timss, le constat pour les sciences est similaire (seulement 22% d’élèves considérés comme bons). Et ce n'est pas le nombre d'heures consacrées à la discipline qui est en cause, d'autres pays font beaucoup mieux avec des horaires équivalents ou moindre. Un autre volet de l’enquête concerne les élèves de terminale scientifique, le niveau s’est effondré en vingt ans.

Ça fait mal non? J’ai passé une grande partie de ma journée sur les réseaux sociaux à lire des commentaires sur la question et à échanger. Les partisans de la droite accusaient Najat Vallaud-Belkacem, ceux de gauche… François Fillon (ministre de l'Éducation pendant quatorze mois en 2004-2005). La ministre avait son diagnostic: c’est surtout la faute à la suppression de la formation des enseignants (2007), aux suppressions de postes et aux programmes scolaires mis en place par la droite en 2008. Au pays de Descartes, on m’a aussi parlé des histoires de frites à la cantine, des règles sur les signes religieux, certains de mes interlocuteurs ont contesté le classement, l'accusant d'avoir un parti pris idéologique et bien sûr d’aucun ont fustigé les pédagogues quand d’autres s’attaquaient aux manques de moyens dans l’Education nationale (les deux n’étant pas incompatibles).

Quelle place ont les maths en France?

On peut tous s’accuser mutuellement et il peut d’ailleurs y avoir du vrai. Il serait toutefois dommage de passer à coté de la vraie question: quelle est la place des mathématiques dans notre société, nos représentations, notre cœur? Quelle image en avons-nous? Que faisons-nous pour passer si massivement à coté d’une discipline si importante? 

Les maths en France sont trop souvent synonymes à la fois d’opacité et d'élitisme. Être nul en maths, c’est vu comme quelque chose qui peut arriver, et contre lequel on ne peut pas vraiment lutter. Je suis toujours choquée par la facilité des individus à avouer, sans aucune honte, qu’ils sont ou ont été nuls en mathématiques et en sciences pendant leur scolarité. Peut-être que je compte davantage de personnes dans mon entourage parce que je travaille à Slate et à France Culture… Il est fréquent que j'entende: «Les maths? J'ai jamais rien compris». Rares sont ceux en revanche qui s’enorgueillissent de ne jamais lire ou d’avoir une orthographe du niveau d'un élève de CE2.

J’ai trouvé intéressant dans les réactions sur Twitter à ce rapport, c’est que la «bulle» des commentateurs habituels a explosé et que de très jeunes gens sont intervenus, à l'image de celui-ci:

Un «blocage» accepté

Être nul en maths, c’est quelque chose qu’on ne devrait pas accepter pour soi-même et/ou pour ses enfants, et ne pas revendiquer comme une partie de son identité. À mon sens, il faudrait éviter de dire devant ses enfants –j’y reviendrai un jour mais les blocages dans les familles c’est très contagieux. Le truc, c’est qu’avec les maths, on se sent facilement excusé car la difficulté en maths, voire en sciences, est perçue comme un blocage… 

Le blocage est tel qu’il existe des thérapeutes spécialisés dans l’apprentissage des mathématiques. Et, depuis des décennies, des spécialistes de la didactique des mathématiques, comme Stella Baruk, essaient de réconcilier le grand public avec la discipline, en particulier en s’intéressant au difficulté de compréhension des élèves. Des élèves qui par exemple ne comprennent pas le vocabulaire employé dans les énoncés et même les nombres. Oui les nombres... Un truc à retenir et à dire aux petits enfants qui apprennent à compter, selon elle: un nombre c’est la représentation d’une quantité, pas un nom dans une liste qui va de 1 à 10, d’où l’importance, de commencer à compter sur ses doigts. Surtout, Stella Baruk lutte contre l’idée que les mathématiques ne sont pas à la portée de tous… Ses livres ont pour objectif, me semble-il, de dire que ces fameux blocages peuvent disparaître.

Les premières acquisitions arithmétiques ont une influence significative sur les apprentissages ultérieurs

Michel Fayol, didacticien

C’est primordial, car si nous acceptons pour nous-même l’idée que nous –ou pire, nos enfants– sommes étanches à certaines disciplines, nous ne faisons que véhiculer un postulat délétère. L'idée que certains ne peuvent pas tout apprendre. On peut être naturellement résistants à certains apprentissages. Mais, l’éducation est une promesse performative. Si l'on dit d'entrée que l’échec est inéluctable, il y a peu de chance que la réussite soit au rendez-vous. L’inverse, heureusement est vrai. Les premières personnes qui doivent penser qu’un enfant est éducable sont ses parents, ses professeurs et lui-même.

Ensuite, les mathématiques ça commence tôt, c’est même très important. Cela peut se faire par le jeu, et commencer à la maternelle, comme en Grande-Bretagne. Le didacticien et spécialiste de la psychologie cognitive Michel Fayol, auteur du formidable «Que sais-je ?» L’acquisition du nombre note que:

«Des différences interindividuelles précoces existent, dès l'entrée à l'école maternelle (et sans doute avant). Ceci justifie l'introduction d'activités liées aux nombres et à l'arithmétique dans les nouveaux programmes de l'école maternelle. Mais, évidemment, cela ne peut avoir d'impact que dans le temps et sous réserve que les enseignant(e)s reçoivent une formation leur permettant de concevoir et mettre en place des activités. Des recherches récentes ont montré que les premières acquisitions arithmétiques ont une influence significative sur les apprentissages ultérieurs.»

Un instrument de sélection

Cela étant, les maths seraient un peu moins effrayantes si elles n’étaient pas devenues un instrument de sélection. Les spécialistes de la discipline regrettent eux-mêmes cet état de fait qui fait beaucoup de mal à l’image des mathématiques. Voici comment les choses se passent: dans les lycées français, les filières sont hiérarchisées et le bac scientifique domine largement. Il est difficile de nier cet état de fait. Il est le «meilleur» des bacs, selon une représentation courante car il est devenu le bac le plus choisi parmi les séries générales, 52,8% des candidats en 2016. (Notez, que j’ai fait une magnifique règle de 3 pour trouver ce pourcentage)

De plus, l'idée selon laquelle les maths sont un levier de sélection masque l’intérêt intrinsèque de la discipline. Cela n'est pas du tout porteur pour la discipline puisque le volet de l’étude qui s’intéresse aux élèves de terminale S et de prépas, indique une sérieuse baisse du niveau sur vingt ans en France. Et c'est une comparaison avec nous-même, pas avec les autres pays.

De plus, si les séries au bac peuvent permettre une pré-spécialisation tant mieux, mais il flatte ce cliché qui consiste à penser les appétences pour les savoirs avec la dichotomie littéraire/scientifique. Sérieusement? Notre cerveau serait formaté en fonction des filières du bac? Vous connaissez des gens qui ne sont ni littéraires ni scientifiques, ni intellectuels, ni manuels… non? Et des gens curieux de tout? Vous aimez la campagne et la mer? Vous aimez le fromage et les desserts? Je continue? Pourquoi se priver du plaisir intellectuel et des émotions procurés par la logique parce que l'on se sent une âme d’artiste ou qu’on aime la littérature, les langues et le sport?

Notons que le blocage en maths touche aussi les élites… Ceux qui ont la parole et font circuler l’information. Parmi les journalistes, les célébrités, les politiques combien de scientifiques?

La faute aux enseignants?

Enfin, les services du ministère qui ont analysés les résultats pointent une vraie difficulté des enseignants du primaire avec la discipline, «pas à l’aise pour rattraper difficultés des élèves en mathématiques» comme l’a déclaré la ministre à la presse mardi matin. Ce que confirme Michel Fayol:

«La majorité des professeurs des écoles se recrute dans les filières littéraires. De plus, beaucoup d'entre eux ont eu avec les mathématiques des relations peu "confortables" et développent à la fois des compétences limitées et une certaine anxiété. Il faut donc réfléchir au recrutement des futurs professeurs des écoles et à leurs formations initiale ET continue. Sinon, les difficultés subsisteront. Notez que le problème se pose également pour l'orthographe.»

Il est certain que si on retrouve l’anxiété qui peut circuler dans la société à l’endroit des mathématiques chez les enseignants nous avons de quoi nous inquiéter pour les enfants. Donc oui, la formation des enseignants est centrale. Voici ce que m’explique un formateur en ESPE (école supérieur du professorat et de l’éducation) en mathématiques:

«J'ai du mal à quantifier mais beaucoup ont non pas un niveau faible mais une maîtrise très insuffisante des notions à enseigner (ce qui est quand même très problématique). La plupart des stagiaires (futurs enseignants) ont la «peur» des maths, des mauvais souvenirs avec cette matière et sont presque uniquement sur des techniques, des trucs et astuces sans comprendre le sens de ce qu'ils font (on ne peut donc pas demander aux élèves de le faire par eux-mêmes). C'est notamment très net pour la numération (la numération c’est la représentation des nombres, pour nous en chiffres arabes sur une base de 10), si mal comprise et tellement fondamentale pour tout le domaine nombres et calculs. Ils enseignent avec un souvenir de comment ils ont appris eux en tant qu'élèves.»

Alors que faire? Prendre conscience de la gravité du problème. Pousser les enfants et tous les professeurs des écoles à s’emparer des mathématiques et des disciplines scientifiques sans peur (et sans reproche), et nous inspirer de ce qui fonctionne chez nos voisins. Mieux former les enseignants évidemment, les soutenir et sortir les maths de leur bulle! Les maths, les sciences font partie de la culture, ils font partie de nos vies. Et se souvenir que les mathématiques ne sont ni compliquées ni insurmontables, comme le soulignait Serge Haroche, prix Nobel de physique. À l’école primaire, il s’agit d’enseigner les opérations simples, ne pas donner de recettes et apprendre le raisonnement mathématique. Il en parlait ce mercredi 30 novembre au micro de France Inter:

«Ce qui est également accablant, c’est la réponse qui est donnée: dans les classes primaires, on pense que c’est dû au fait que des enseignants qui ont été formés en sciences humaines ne sont pas capables d’enseigner finalement les tables de multiplication et les fractions.»

Pas seulement mais oui, il faut s’attaquer sérieusement à la peur des mathématiques, ce ne sera pas suffisant mais c'est nécessaire. Et retrouver la confiance et la conviction en notre capacité collective à apprendre. Apprendre dans les deux sens du mot: apprendre nous même et apprendre aux autres.

Quelques trucs à savoir et à faire pour voir les maths autrement:

  • essayer de regarder le film d’Olivier Peyon Comment j’ai détesté les maths; 
  • compter et manipuler les chiffres avec ses enfants, les maths sont dans la vie, grâce à eux on peut comprendre les échanges financiers, calculer le temps, multiplier, diviser, jouer avec les chiffres;
  • cesser d’en faire un instrument de sélection;
  • regarder des vidéos de sciences avec vos enfants;
  • combattre l’idée qu’il s’agit d’une discipline genrée: il n’y a pas de gènes des mathématiques, conforter cette idée de filles rêveuses et littéraire, c’est sexiste et débile (oui, c’est un pléonasme);
  • remiser ses complexes au placard. Oui, ça nous arrive à tous de nous embrouiller avec quelques chiffres, personne n’a une orthographe parfaite. Et alors? On ne concourt pas à la médaille Fields, on cultive notre intelligence et celle de nos enfants.

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