France

Le retour du service militaire, cette machine à fantasmes

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 30.11.2016 à 13 h 12

On ne formait pas de soldats au temps du service militaire, on occupait une certaine jeunesse à connaître la valeur de l'ennui, c'est tout.

Personal entering a gas chamber during a training | Library and Archives Canada via Flickr CC License by

Personal entering a gas chamber during a training | Library and Archives Canada via Flickr CC License by

Et voilà que le Parti socialiste propose de rétablir la conscription. Ce bon vieux temps du service militaire quand une partie de la jeunesse s'en allait se frotter à la dure réalité de la vie des armées: le réveil à l'aube, la présentation des couleurs, le récurage de chiottes, l'épluchage de patates, le brossage de godillots, rien de tel pour ressouder une nation et la préparer à des lendemains qui déchantent.

Quelle riche idée a eu là le Camarade Cambadélis reprenant à son compte une proposition du Camarade Montebourg. Quelle audace! Quelle vision! Quelle bêtise surtout!

Il faudrait peut-être cesser de verser dans une nostalgie désuète et se souvenir ce que fut pour de vrai le service militaire.

Flickr/Pierre Boureau-Salut

Loin, très loin de cette idée de réunir sous les drapeaux des jeunes français de toute origine, de toute condition, il fut avant tout une immense perte de temps, une vaste pantalonnade, un exercice d'abrutissement de masse réservé à ceux qui n'avaient pas la chance de connaître dans leur entourage qui la concierge d'un général à la retraite, qui la bonne de l'aumônier du Val-de-Grâce, qui l'oncle du cousin de la belle-soeur de la tante du préfet, autant de personnages haut-placés dans la hiérarchie militaire, capables en un coup de fil de vous soustraire à cette corvée.

Il faut le dire et le redire: les biens-nés, les fils de, les pioupious des beaux quartiers, les progénitures des familles respectables, les futurs énarques, les jeunes à particule, les enfants issus de milieux favorisés n'effectuaient jamais leur service militaire.

Ou alors seulement, pour les moins chanceux d'entre eux, en occupant des places de choix dans des Ministères ou à l'École militaire (ce fut mon cas): chauffeurs, secrétaires, informaticiens, bouche-trous divers et variés...

Chez ces gens-là, monsieur, on ne faisait pas le service militaire, on était pistonné.

Tous comme seront pistonnés le neveu du Camarade Cambadélis ou le cousin du Camarade Montebourg qui ne verront jamais le drapeau français se lever à l'aube, dans la cour carrée d'une caserne militaire perdue au fin fond de la Lorraine, où s'entasseront des rangs de soldats du contingent tous issus de la France périphérique, chômeurs, apprentis, paumés en tout genre, déclassés de tout bord, étudiants à la dérive, occupés à gueuler comme des soudards des hymnes à la virilité triomphante.

Tu parles d'un cadeau.

Flickr/Pierre Boureau-Instruction: lancer de grenades

Ils n'apprendront pas à tirer au fusil –cela coûte beaucoup trop cher en munitions– pas plus qu'à combattre un ennemi imaginaire: non, ils passeront leurs journées à balayer la cour, à obéir à des sergents-chefs à l'intelligence toute relative, à monter-démonter leurs armes comme des automates débiles, à perdre leur temps lors de marches nocturnes quand le lieutenant de la garnison, plein de mauvais vin, décidera de soigner son énième gueule de bois en rendant visite à la campagne alentour.

On ne formait pas de soldats au temps du service militaire, on occupait une certaine jeunesse à connaître la valeur de l'ennui, c'est tout. Et à apprendre à obéir à des torche-culs de petits caporaux au front rasé, jamais plus à leur aise que quand il s'agissait d'apprendre à Mouloud le sens des valeurs et l'amour de l'ordre.

C'était cela le service militaire et rien d'autre.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (52 articles)
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Comments

Ah mais, je ne trouvais plus le blog de Saga, ce changement de forme n'étant pas annoncé sur l'ancien blog. Bref, je suis un peu con aussi. Re bref, le fait d'être sur Slate+ peut au moins me servir à commenter. Rien à dire vraiment mais, ne parlant pas anglais, je me dis que Slate+ ne m'ouvre pas vraiment des nouveaux champs de connaissances, je commente. Etant globalement d'accord avec l'analyse de notre cher déprimé, j'ai gardé de mon service militaire de 1974 cet étonnement d'un jeune bourge devant l'importance de l'analphabétisme et de la sous culture d'une forte proportion des jeunes appelés ( sans parler des sous off.) . Je n'imaginais même pas que ça pouvait être à ce point là. La mixité sociale n'a peut-être rien appris à la troupe de neuneus mais elle m'a peut-être appris à être moins con. Les intellectuels au champs alors ? C'est juste perso et le reste était comme dit dans ce billet. Salutations.

Bonjour Laurent. Cela se voit que vous étiez, dans votre école militaire, loin de la réalité du service militaire vécu par la plupart des conscrits. Franchement, je ne connais personne qui en parle comme vous en parlez. Exemples: mon père tout d'abord, qui était en Algérie, sur le terrain pendant 24 mois et qui est encore en contact régulier avec des camarades de l'époque. Je n'ai jamais entendu quelque chose de négatif de sa part. Des amis, ensuite, qui n'ont pas fait d'études (dans des villes forcément lointaines) et qui, grâce à leur service militaire, ont enfin eu l'occasion de sortir de leur canton de naissance pour la première fois. Certains ont pu passer le permis voiture, poids lourd ou bateau. Un ami s'est retrouvé dans l'ambiance unique d'une base aérienne, avec le ballet toujours impressionnant des avions de chasse. Un autre ami, sans aucun piston, a "atterri" sur la Jeanne d'Arc et a fait son tour du monde. Rien que cela ! Un autre ami a rencontré son épouse dans la Marine Nationale, plus féminisée à l'époque que notre Assemblée Nationale aujourd'hui... Pour ma part, j'étais dans les derniers de la Marine Nationale en 1999. Hourtin fermait juste après nous. Comment j'ai fait ? Sans piston du tout. J'ai fait des demandes un peu partout, y compris pour outre-mer. Je suis allé en personne au Bureau de la Marine Nationale à Strasbourg, montrer combien j'étais motivé. Au final, j'ai eu le choix entre un VSL de 16 mois à Dakar avec d'abord 4 mois de classes à Fréjus ou, donc, la Marine Nationale. Bilan: missions embarquée de plusieurs mois, escales et excursions dans des pays qui ne se visitent plus vraiment en ce moment (Jordanie, Yemen, Koweit,...), défilé sur les Champs (j'étais retenu mais pas de bol, me suis foulé la cheville quelques jours auparavant....),... En bref, des souvenirs uniques.... Enfin voilà. Contrairement à vous, moi je pense que je sais de quoi je parle. C’est vrai, que ceux qui ont pris les devants étaient peut-être mieux lotis… mais c’est comme dans la vraie vie. P.S. 1: il y a des cons partout, pas juste les lieutenants ou sergents-chefs pendant un service militaire. P.S. 2 : j’ai gardé la sale habitude de nettoyer mes toilettes.

Lire un billet empli d’autant de parti pris et d’image caricaturale fait toujours rire. Mais cela désole sur l’impartialité du rédacteur. Dans notre famille, issue de la même région géographique que vous, la Seine St. Denis, quasiment la même ville (Montreuil vs le Blanc-Mesnil) et visiblement le même milieu social (d’après le Wikipédia vous concernant), je n’ai pas eu le moindre ‘“piston”, pas la moindre relation dans l’armée. J’ai été appelé sous les drapeaux, et recruté en tant qu’informaticien (ma formation). Après 3 mois de formation militaire (formation de sous-officier, sans piston), ainsi qu’à la gestion d’équipe, la gestion des conflits, j’ai été affecté au 1er régiment du train, à Paris. En plus de mes fonctions de sous-officiers, j’ai été chargé de coordonner le développement de diverses applications (à nouveau, gestion d’équipe et de projet). Bref une vrai préparation à la vie civile. Durant mon temps d’armée, j’ai encadré des jeunes de tout horizon, souvent en rupture de scolarité, sans diplôme, certains sachant à peine lire et compter. De pur produit de la merveilleuse génération Mitterrand ! Ces jeunes ont été pris en charge, affectés à des fonctions de mécanicien, de peintre, de charpentier et encadrés par des sous-officiers et des hommes du rang qualifiés pour cette fonction. A l’issue de leur temps de service militaire, leur expérience professionnelle a été validée et tous, sans exception, ont pu s’inscrire à une formation de l’AFPA (sortant de l’armée, ils étaient prioritaires) qui leurs a délivré un diplôme professionnel allant du BEP au bac pro. Que seraient-ils devenus sans cela ? Des assistés perpétuels, aigris, happés par l’extrême gauche ou l’extrême droite. Mon frère, License de sociologie, toujours sans aucun piston et après une formation adéquate à la caserne de Montélimar, a passé son temps d’armée en Bulgarie, en temps que lecteur de français dans une école d’officiers. Quelle chance aurait-il eu de visiter la Bulgarie et d’avoir cette fonction en dehors de l’armée ? Mais l’avez-vous seulement effectuée vous-même ? A moins que vous n’ayez joué de toutes les ficelles pour ne pas y participer : Rapport d’étude ? Chef de famille ? Réformé P4 ? Et vous écrivez ce pamphlet depuis le Canada, qui vous a accueilli depuis 2009. Ce pays qui a une haute estime pour ses forces armées. Surprenant !

Bonjour, J'ai fait mon service militaire en 1997, je fais parti de la classe moyenne, et je ne me reconnais pas dans les "soldats du contingent tous issus de la France périphérique, chômeurs, apprentis, paumés en tout genre, déclassés de tout bord, étudiants à la dérive, occupés à gueuler comme des soudards des hymnes à la virilité triomphante". J'ai fait mes 10 mois de services au coté de jeunes hommes issus de toutes les composantes de la société sans exception;Des fils d'avocats aux fils de paysan en passant par les jeunes ouvriers... je ne suis pas un nostalgique qui défend une image d'épinal mais le service que vous décrivez monsieur ne correspond qu'à une partie de la réalité. Oui beaucoup de jeune, trop, ont passé leur service à nettoyer les chiottes et le service national avait besoin d'une réforme. une réforme qui tende vers l'égalité avec la suppression du piston que vous défendez à juste titre. Avec une extension du service national aux filles. Une réforme qui tende vers plus de liberté avec l'élargissement du service national à toute les activités d'intérêt collectif. Ce qui nous amène à la fraternité: retrouver le mixité sociale, le dépaysement l'entraide. Votre article dénonce légitimement des choses vrais,mais son manque de discernement, de rigueur et d'information, ne lui permettent pas de présenter l'objectivité qui en fait un outils de reflexion à même de nous aider à réfléchir sur des solutions concrète pour re-mobiliser la jeunesse sur les valeurs citoyenne ( et je sais de quoi je parle étant sur le terrain dans mon activité professionnelle) La reflexion et les dispositifs permettant au jeunes d'effectuer un service civique volontaire sont des pistes intéressantes. Et la reconstruction de la cohésion national autour d'un vrai projet républicain mérite mieux que la vision partiale et partisane de votre article. Cordialement SM Tayebi Acteur socio-cultural républicain

Voilà une vision sacrément limitée du service militaire et surtout un article à charge contre l'armée en général ... ce n'était pas parfais, pas toujours égalitaire, mais cela avait aussi certaines vertus que Laurent Sagalovitsch a certainement sciemment éludé... ll nous parle de "son vrai service militaire" avec les bons vieux clichés du caporal idiot, du sous-officier imbécile et du lieutenant aviné... et tout ça à l'école militaire... ça va en faire sourire plus d'un...

Visiblement LS n'a pas connu le SM et donc parle de quelque chose qu'il ignore en le brocardant de manière caricaturale, aveuglé qu'il est par son idéologie post soixante-huitarde. Et bien non, ma réalité est tout autre, faisant partie de la bourgeoisie riche je n’ai pas été pistonné pour me faire réformer… et j’ai été parachuté dans les chasseurs alpins où j’ai connu une année extraordinaire sur tous les plans (humain, mixité sociale, tolérance, effort, santé…). J’ai côtoyé l’homme le plus extraordinaire de toute mon existence (désolé ça ne devrait pas vous convenir : c’était un adjudant chef…) et pourtant j’ai rencontré beaucoup de très « beau » monde sur 5 continents en 40 ans… La suppression du service militaire par Chirac (surement un de vos coreligionnaires socialistes) dont la jeunesse et les immigrés auraient tant besoin aujourd’hui a été un désastre privant le pays d’un outil puissant d’intégration et d’assimilation.

Bel article qui nous fait prendre conscience de cette nostalgie doucereuse ambiante du service militaire. Le piston et l'ennui... Ce sont des réalités que personne ne niera... Ceci dit, mon expérience personnelle du temps passé sous les drapeaux au sein de la Marine Nationale aura été largement positive. Outre tous les côtés négatifs soulignés dans l'article, je n'ai pas oublié la brusque prise de conscience lors de ma confrontation à la population française dans son ensemble: j'avais quitté le monde feutré étudiant, ma petite bulle pour une autre réalité, celle du grand mélange des genres. Alors c'est vrai, il y a eu beaucoup d'ennui, beaucoup de frustration et beaucoup de questions... Mais j'y ai certainement appris à être moins égoïste, moins nombriliste et plus tolérant. J'y ai appris que le monde ne se résumait pas à la petite sphère personnelle de ma famille, amis, collègues ou camarades mais était beaucoup plus vaste. Agréable n'est peut-être pas le mot qui me vient d'abord à l'esprit lorsque je pense à ces dix mois, mais ils auront été une étape cruciale de ma vie, celle du passage du stade d'ado attardé à celui d'adulte.