«Vaiana, la légende du bout du monde» | Copyright The Walt Disney Company France

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«Vaiana» ou la fin (tant attendue) des contes de fées chez Disney

Double XCulture |   Par Aisha Harris , traduit par et

mis à jour le 30.11.2016 à 11 h 59

Disney connaît aujourd'hui son troisième âge d'or, une ère inclusive et progressiste où les histoires d'amour ne sont plus le seul horizon possible pour les personnages féminins.

Peu après la rencontre de Vaiana et du demi-dieu Maui, Disney nous fait un clin d’œil à sa propre tradition narrative et à sa manière de traiter les  jeunes personnages féminins. Maui, bouffi d'égotisme, n'a pas une grosse envie d'aider Vaiana, qui a pourtant défié son père, le chef, pour traverser le récif et venir le trouver. Il l'accable de son mépris et d'une litanie d'insultes –il la traite de «gamine» ou de «princesse», ce qui n'a vraiment pas l'heur de lui plaire. «Si tu as une robe et une petite mascotte», dit-il en désignant Hei Hei, son coq, «alors tu es une princesse».

Sauf que si l'on peut tisser quelques liens ténus entre Vaiana et les anciennes princesses Disney, dans ce film, les ruptures délibérées de la tradition sont légion –les plus manifestes étant sa célébration de la culture maori ou le fait que l'héroïne n'y connaîtra pas le début du commencement d'une histoire d'amour. Vaiana, la légende du bout du monde, avec son équipe créative multiculturelle et son message sur le respect dû aux ancêtres, tente de représenter un monde que le studio, et même Hollywood dans son ensemble, a tendance à ignorer, voire à traiter par-dessus la jambe. Ce faisant, Disney confirme son entrée dans un troisième âge d'or –initié avec le sur-féministe La reine des neiges–, une nouvelle ère où le progressisme et l'inclusivité sont non seulement des choix très puissants d'un point de vue artistique, mais aussi parfaitement rentables d'un point de vue commercial.

Le premier âge d'or de l'animation Disney a commencé, cela va sans dire, en 1937. Sorti cette année-là, Blanche Neige et les sept nains sera un jalon décisif, autant pour Disney que pour toute l'industrie du cinéma. De par ses innovations –usage du Technicolor, de la caméra multiplane, de la narration musicale– le film ouvrira la voie à d'autres chefs-d’œuvre, au premier rang desquels Bambi et Fantasia, production symphonique et quasi dénuée de dialogues. La Renaissance Disney, comme on la qualifie parfois, suit une longue jachère créative chevauchant les années 1970 et presque toutes les années 1980, pour commencer réellement avec La petite sirène. Les films suivants –dont La Belle et la Bête, Aladdin et Le Roi lion– seront globalement structurés comme des comédies musicales, avec des compositeurs aussi brillants qu'Alan Menken, Howard Ashman et Stephen Schwartz, dont les chansons n'auront rien à envier aux classiques du répertoire. Le box-office explose, les critiques se pâment, et la Belle et la Bête sera même le premier dessin animé de l'histoire à obtenir l'Oscar du meilleur film.

D'immenses progrès

Reste que les portraits de femmes et de personnes de couleur y laissaient énormément à désirer. On cite souvent Belle, et à raison, comme la première véritable ébauche d'un personnage féministe de la part du studio, notamment parce qu'elle adore la lecture et rêve de s'émanciper de son existence provinciale. Linda Woolverton, la première femme scénariste d'un film Disney, affirme avoir beaucoup bataillé (avec succès, mais pas toujours) pour créer avec Belle un personnage féminin qui ne soit pas «fondé sur sa gentillesse et sa capacité à endurer les épreuves de la vie avec le sourire» –et, de fait, elle représente un gros progrès par rapport à Blanche Neige, Cendrillon et même la volontairement muette Ariel, sortie deux ans plus tôt. Sauf qu'au final, les rêves de Belle passeront après la transformation de la Bête qui se doit, lui, de devenir un homme meilleur. Et dans les années 1990, malgré toutes leurs bonnes intentions, les histoires centrées autour de personnages non-blancs ne tournent pas super rond: Pocahontas se gorge de stéréotypes éculés (le «bon Indien» contre le «mauvais Indien») et d'interprétations historiques radicalement fausses. Sans oublier les écueils de Mulan ou d'Aladdin.

Dans les décennies qui suivront sa Renaissance, Disney connaîtra quelques succès et commencera à s'orienter vers l'inclusivité (comme en 2009 avec la Princesse et la Grenouille). Mais il faudra réellement attendre 2013 et La Reine des Neiges pour que le studio négocie un virage narratif à 180° –qui s'accompagnera d'une mutation commerciale, avec un marketing agressif et ciblant ouvertement un public plus divers et sensible aux questions sociales. Dans le contexte des contes de fée Disney, que le fiancé se transforme en méchant et que la sororité passe avant le couple hétérosexuel aura tout eu d'une révolution. L'année suivante, Les Nouveaux Héros sera acclamé par la critique. Il s'agit en effet d'un éblouissant film de super-héros multiculturel au protagoniste implicitement métissé, qui se déroule dans la ville futuriste et fictive de San Fransokyo, hybride d'Orient et Occident.

La même année, les créateurs de Zootopie allaient encore innover sur un plan marketing avec une campagne délibérément ambiguë – pour ensuite surprendre le public avec un film dont l'héroïne est une lapine rêvant d'entrer dans la police et qui se veut une allégorie pas tellement déguisée du profilage racial. Trois films qui rencontreront un énorme succès autant critique que commercial: ils recevront chacun plus de 88% sur Rotten Tomatoes et généreront, en cumulé, un bénéfice brut dépassant le milliard de dollars. Soit un triomphe encore plus colossal que celui dont peut se traguer Pixar ces trois dernières années.

Et aujourd'hui, c'est Vaiana qui débarque, avec un casting et des créateurs multiculturels (Lin-Manuel Miranda et Opetaia Foa’i sont deux de ses compositeurs; dans la version originale, Dwayne Johnson est la voix de Maui, Auli'i Cravalho celle de Vaiana). Avec ce film, Disney s'est donné énormément mal pour éviter les stéréotypes –ses responsables de l'animation se sont rendus à de nombreuses reprises dans le Pacifique Sud pour consulter le «Fonds narratif océanique» –un consortium d'universitaires et de natifs créé pour l'occasion. Un processus créatif à des années-lumière de celui d'Aladdin, par exemple–car il est assez peu probable que quiconque originaire du Moyen-Orient ait été consulté pour écrire cette chanson désormais censurée: «Moi je viens d'un pays / Qui est certes très lointain / La caravane passe quand aboient les chiens / On vous coupe les oreilles si votre air nous revient pas / C'est barbare, mais on se sent chez soi!». La dévotion du film à la communauté et son respect porté aux anciens semblent aussi subtilement dessinés que les tatouages qui ornent non seulement la peau de Maui, mais aussi celle de la grande-mère de Vaiana.

Disney n'est pas parfait

Bien évidemment, qu'importe que les films soient bons, Disney n'est pas parfait. Si Vaiana est ostensiblement inclusif et féministe, le film a quatre metteurs en scène, sans le moindre petit bout de femme ou de personne de couleur parmi eux. Et l'univers de Zootopie, allégorie de la discrimination raciale, ne sent pas forcément si bon quand vous y réfléchissez deux minutes. Le «Libérée, délivrée» de la Reine des Neiges semble toujours envoyer un mauvais message. Mais, globalement, sur le plan de la représentation raciale et sexuelle, ces quatre films ont réussi à contourner plusieurs écueils sur lesquels un grand nombre de productions antérieures auront lamentablement échoué. Et pour cause: nous sommes à une époque où les demandes du public en matière de diversité sont plus pressantes que jamais.

Et c'est grâce, notamment, à son abandon du récit simpliste et monodimensionnel des contes de fées –où la fille rencontre le garçon et vit heureuse avec beaucoup d'enfants– que Disney nous raconte désormais des histoires beaucoup plus riches et complexes, aussi séduisantes pour les petits que pour les grands. Jamais le studio ne sera allé aussi loin dans le XXIe siècle, sans rien renier de la magie constituante de son identité. Tel est son troisième âge d'or.

En 2018, Disney projette de sortir Gigantic, une adaptation du conte «Jack et le haricot magique» au temps des Conquistadors. Comme les premières indiscrétions sur le film le laissent entendre, Disney ne se départira pas de sa marque de fabrique: on y verra Jack aider une géante, Inna, à retourner chez elle, au sommet du haricot, où l'attend tout un monde de géants culturellement divers. Si Disney continue sur sa lancée, on peut donc s'attendre à un film faisant la part belle au progressisme politique (avec, enfin, des personnages LGBTQ+ ?), tout en nous racontant, pour notre plus grand plaisir, une histoire vieille comme le monde.

Vaiana, la légende du bout du monde

De John Musker, Ron Clements

1h47. Date de sortie: le 30 novembre 2016

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