Lorelai (Lauren Graham) et Rory Gilmore (Alexis Bledel), neuf ans après

Lorelai (Lauren Graham) et Rory Gilmore (Alexis Bledel), neuf ans après

Pourquoi «Gilmore Girls» est devenue une série culte

Culture |   Par Sophie Gindensperger

mis à jour le 30.11.2016 à 9 h 55

Si vous étiez passés à côté, Netflix propose quatre nouveaux épisodes pour raccrocher les wagons.

Les fans de Gilmore Girls ont de quoi affronter l’hiver. Ils ont pu se glisser comme dans des vieux chaussons dans les quatre nouveaux épisodes de quatre-vingt dix minutes de leur série chérie, «Une nouvelle année», mis en ligne sur Netflix vendredi dernier. Ceux qui n’avaient pas pris leurs précautions et entamé leur rattrapage avant sont peut-être restés perplexes devant les pérégrinations de Lorelai Gilmore et Rory, mère, fille, et meilleures amies, que les aficionados avaient vu grandir et s’épanouir sept saisons durant.

Gilmore Girls, dont la diffusion a commencé en 2000 aux États-Unis et en 2002 en France sur France 2, c’est une série doudou, un plat de macaronis au fromage, une parenthèse en pilou que l’on retrouve avec plaisir. Oh, tout n’est pas toujours rose dans la petite ville de Stars Hollow, où Lorelai gère l’auberge tout en élevant seule sa fille. Mais dans cette petite communauté peuplée de gens hauts en couleurs (ou marginaux, ça dépend du point de vue), rien au final n’est jamais grave. Un peu comme, disent certains, dans une boule à neige.


Depuis que le service de streaming a annoncé le «revival» de la série, sa horde de fans est ressortie de l’ombre dans laquelle la fin de la septième et dernière saison les avait plongés. Comme pour d’autres séries cultes –Buffy contre les vampires ou Friday Night Lights–, les plus en manque ont continué à faire vivre leur passion en ligne, sur des forums et des blogs dédiés. Comment expliquer cet engouement, auquel la France a pour une grande partie échappé? L’effet «feel good» ressenti dans l’univers clos et rassurant de cette petite ville du Connecticut ne suffit pas à expliquer comment la vie sentimentale d’une mère et de sa fille ont pu enthousiasmer autant de monde. Gilmore Girls, c’est en fait est bien plus que ça.

Une série par une femmes, sur les femmes

Le pitch de départ n’est pas très compliqué: c’est l’histoire d’une mère et de sa fille, qui sont aussi meilleures amies. Au début de la série, Lorelai Gilmore a 32 ans, sa fille, Rory, en a 15. La première est aussi impulsive et fantasque que la seconde est studieuse et posée. Mais toutes deux partagent un amour immodéré pour la junk food et la virtuosité dans l’emploi du volubile second degré.

C’est sur ce jeu de miroir que se fonde la dynamique des personnages: la caféinée Lorelai, qui malgré ce détour de jeunesse est devenue manager de l’auberge de Star Hollow, craint de voir l’innocente Rory dévier du chemin qu’elle se bat pour lui tracer vers Harvard. Mais quand elle est admise dans la prestigieuse école de Chilton, Lorelai se voit obligée de demander de l’aide financière à sa propre mère, Emily, avec qui elle entretient des relations houleuses depuis qu’elle a quitté le domicile parental, enceinte, 16 ans auparavant.

C’est une série télévisée où les femmes sont au centre et où l’intelligence est valorisée, ce qui, malheureusement, n’est pas si courant à la télévision

Bref, Gilmore Girls est une histoire de femmes, inventée par une femme, la showrunner Amy Sherman-Palladino, qui a longtemps hésité entre une carrière de danseuse ou de scénariste. Même si les histoires de garçon les occupent beaucoup, la série passe haut la main le test de Bechdel.

«C’est une série télévisée où les femmes sont au centre et où l’intelligence est valorisée, ce qui, malheureusement, n’est pas si courant à la télévision», rappelle la journaliste Lorraine Courtney.

La série met aussi en avant le fait que Rory préfère lire et étudier que sortir avec ses camarades de classe, dessinant un monde où être une fille et une nerd est cool.

À Stars Hollow, les femmes sont chef d’entreprise, manager, mécaniciennes. Les femmes, ici, sont indépendantes, futées, peuvent s’éloigner de destins tout tracés dans la haute société, et vivre très heureuses. Le fait qu’elles s’empiffrent à longueur de temps de burgers, pizzas, Pop-tarts, Twinkies, tacos, sans que les calories ou les questions de poids ne viennent troubler le quotidien ou la finesse de leur taille est autant décomplexant que l’inverse, mais peut-être qu’à Stars Hollow les calories ne se comptent pas de la même façon..

Et si les aventures amoureuses restent un ressort important du scénario, c’est bien sur elles et non les hommes de leur vie que la série garde le focus, traitant aussi avec beaucoup de subtilité le rapport mère-fille, sur deux générations.

Dialogues survitaminés, références ultra-concentrées

Une rumeur a un jour couru qu’Amy Sherman-Palladino était en fait un pseudonyme d’Aron Sorkin, le scénariste de À la Maison-Blanche et The Social Network, dont la marque de fabrique est faite de dialogues à bâton rompus, drôles et tranchants, débités au kilomètre. On peut comprendre: tout comme lui, Amy Shermann-Palladino écrit des scripts d’une densité bien supérieure à la moyenne. Les répliques fusent de partout, bien senties, brillantes et aiguisées comme des rasoirs.


Elle et Aaron Sorkin, propose Vulture, pourraient concourir pour le prix de celui qui peut entrer le plus de pages de dialogues dans le script d’un épisode. Une question de rythme, répond la showrunneuse.

«Ha! Oui? Quand tu veux que l’action se déroule à ce rythme-là, les pages ne comptent pas. Vous pouvez avoir une scène de dix pages, et cela ne dure pas dix minutes. Cela dure bien moins de dix minutes.»

Plus que saillants et bien sentis, les dialogues sont aussi bourrés de références à la pop culture, plus ou moins faciles à attraper au vol pour les spectateurs. Par exemple, cette vidéo de dix minutes est un montage de toutes les références de la première saison:

Vulture a compté pas moins de 284 films, 168 émissions ou séries télé évoqués, sans oublier les 339 livres lus par Rory. Les fans ont évidemment entrepris de tout lister.

Je trouve que les références sont amusantes et c’est presque aussi drôle si les gens ne les connaissent pas et doivent demander, que s’ils les connaissent

Une manie pour laquelle la créatrice de la série a dû négocier serré avec la chaîne, quand une référence dans la première saison à l’acteur  Oscar Levant leur a paru trop obscure, explique-t-elle dans cette interview :

«Ils disaient que personne ne savait qui était Oscar Levant. J’ai dit: “Vous savez quoi, il y a deux ou trois garçons gays qui regardent la série et qui savent qui est Oscar Levant, et c’est pour eux. Et pour tous ceux qui ne savent pas, je parle de Justin Timberlake à la page d’après, donc tout va bien. [...] Je n’en ai absolument rien à faire. Je trouve que les références sont amusantes et c’est presque aussi drôle si les gens ne les connaissent pas et doivent demander, que s’ils les connaissent.»

Les quatre nouveaux épisodes n’ont pas dérogé à la règle et particulièrement sur les séries télé. Sont cités Game of Thrones, Outlander, Buffy, Halt and Catch Fire, mais aussi Le Seigneur des anneaux, A History of Violence, des livres et des icones pop. … Les fans d’Aron Sorkin apprécieront d’ailleurs le petit hommage au film The Social Network –et la mise en abyme de la série– lorsque Rory (attention léger spoiler du dernier épisode) décide d’écrire un livre sur leur parcours de mère et fille, appelé «The Gilmore Girls». «Drop the “the”», lui lance, bravache, sa mère.

Spirituelle, amusante, la série a su créer son propre mythe en accueillant des invités de marque, que ce soient des politiques, comme l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright qui apparaît dans un rêve de Rory, ou Kim Gordon, la bassiste du groupe Sonic Youth, qui passe une audition pour être troubadour de la ville… L’écrivain Norman Mailer a mangé à l’auberge de Lorelai, et la  correspondante internationale Christiane Amanpour  a eu son caméo dans le dernier épisode de la série.

C’est tout cela qui a rendu la série si spéciale aux yeux de ses spectateurs les plus nostalgiques, explique Emily Yahr dans le Washington Post:

«Gilmore Girls a toujours été a toujours été une série émouvante qui, pour ses fans, était très personnelle? Quelque chose dans les dialogues qui claquent, les références populaires obscures, et ses personnages dynamiques –avec la capacité de mêler habilement les scènes les plus bizarres et les plus calmes– qui leur faisait sentir qu’ils regardaient quelque chose de spécial, quelque chose de rare à la télévision.»

Bref, «une série à la fois sous les radars et aimée par des millions de gens».

Diffusée pendant presque la totalité des années Bush, la série était un antidote aux valeurs conservatives qui dominaient à cette époque

Une série pour survivre au conservatisme

Avant-gardiste sur bien des points, la série surprend aussi à l’aune des événements récents. On y trouve de nombreuses mentions de Donald Trump et Hillary Clinton. «Tell me it’s not that bastard Donald Trump [Dis-moi que ce n’est pas ce bâtard de Trump]», répond Sookie, l’amie de Lorelai, lorsqu’elle lui demande qui est propriétaire de l’auberge qu’elle convoite. Son nom revient à plusieurs reprises, tout comme celui d’Hillary Clinton, à qui Rory voue un véritable culte: 

«Elle est si intelligente et forte et personne ne pensait qu’elle pourrait gagner New York mais elle l’a fait et ce qu’elle fait est incroyable, et est-ce que tu l’as déjà entendue parler?» 

Son diplôme en poche, c’est la campagne du sénateur Barack Obama que Rory suit comme journaliste, à la fin de la série. Un contexte politique pas tout  fait anodin.

«Diffusée pendant presque la totalité des années Bush, la série était un antidote aux valeurs conservatives qui dominaient à cette époque. Et aujourd’hui, avec un autre président républicain, bien plus clivant, elle peut peut-être recommencer», écrit  Noah Gittel sur Vox qui défend aussi la diversité représentée dans la série, à qui on a souvent reproché d’être bien trop blanche (c’est vrai que le seul Noir de la série est aussi gay… et français).

Et voit dans ce revival l’opportunité de défendre une certaine idée de l’Amérique ouverte, même si, écrit-il, «Aujourd’hui, si Stars Hollow existait, la ville serait pleine de supporters de Trump», appuyant son analyse sur la localisation supposée de la ville, basée sur les indices de la série, à savoir le comté de Litchfield dans le Connecticut, où Trump a gagné avec 54% des voix. «On peut donc peut-être voir Gilmore Girls comme un futur dans lequel les supporters de Trumps peuvent coexister avec des femmes progressistes qui travaillent, des profs de danses latinos, et des Français noirs et gays.» Stars Hollow, c’est un peu l’Amérique profonde fantasmée des électeurs d’Hillary Clinton. 

Certes, ces quatre épisodes ne sont pas parfaits: les quelques longueurs dans leurs 90 minutes nous font regretter les 42 minutes des saisons précédentes, nées dans une époque où l’on ne «binge-watchait» pas encore de séries. Mais en plus de réparer une vieille rancoeur de fan (la septième saison, délaissée par ses créateurs après un conflit sur les contrats, avait beaucoup déçu), elle leur donne l’impression de voir enfin la «vraie» fin, qui devait se terminer avec quatre mots que la créatrice avait en tête depuis bien longtemps. Sans trop spoiler, ces quatre mots ne sont pas «Make America Great Again».

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