Une manifestation contre la nomination de Steve Bannon comme conseiller de Donald Trump le 16 novembre 2016 à Los Angeles. DAVID MCNEW/AFP.

Une manifestation contre la nomination de Steve Bannon comme conseiller de Donald Trump le 16 novembre 2016 à Los Angeles. DAVID MCNEW/AFP.

«Alt-right», suprémacistes blancs, néonazis: les nouvelles frontières de l'extrême droite américaine

Monde |   Par Claire Levenson

mis à jour le 02.12.2016 à 16 h 22

Mis en lumière par l'élection de Trump, l'alt-right est un mouvement fondé par des idéologues qui croient en la supériorité des blancs sur les noirs, mais désigne aussi des milliers de trolls en révolte contre le multiculturalisme et le féminisme.

Depuis quelques mois, Richard Spencer, le fondateur d'un think-tank raciste dont il est le seul employé, est interviewé partout dans les médias américains. Avant la campagne et l'élection de Donald Trump, Spencer, âgé de 38 ans, opérait dans une obscurité quasi totale: c'était un suprémaciste blanc planqué dans un village du Montana, qui pense que les noirs sont génétiquement inférieurs aux blancs et qu'il faut créer un Etat séparé pour les blancs aux États-Unis. Personne ne le prenait au sérieux.

Maintenant, il pense pouvoir influencer l'administration Trump. Il a commencé à lever des fonds pour pouvoir établir un bureau à Washington dans le quartier des lobbyistes. Le 19 novembre, il a organisé une conférence dans la capitale américaine, avec environ 250 participants, au cours de laquelle il a cité de la propagande nazie, dit que l'Amérique appartenait aux blancs («Être blanc, c'est être un créateur, un explorateur, un conquérant»). Dans la salle, des fans ont exprimé leur enthousiasme avec des saluts nazis et des cris: «Heil Trump, Heil Victory».

Spencer et ses collègues, notamment Jared Taylor du site American Renaissance et Peter Brimelow de Vdare, sont considérées comme les figures principales de l'alt-right, soit la «droite alternative». L'expression a elle-même été popularisée par Spencer, qui a créé le site Alternativeright.com en 2010. Mais l'utilisation du terme est de plus en plus critiquée, car il est accusé d'être un euphémisme qui permet à un mouvement ouvertement raciste de se donner une image respectable.

L'alt-right, comme l'alt-rock, soit le rock alternatif, serait une droite plus underground, en rébellion contre le conservatisme établi. Pour beaucoup, ce surnom donne un air trop inoffensif au suprémacisme blanc. «Alt-right est un nom super mignon pour dire suprémaciste blanc», a résumé l'humoriste Robin Thede, tandis que l'agence Associated Press a demandé à ses journalistes d'éviter de l'utiliser si possible car cela constitue «un outil de relations publiques».

Dans The Nation, le journaliste Ian Allen décrit lui la «révolte conservatrice» de Spencer comme «un dogme raciste sous un nouveau nom». Le site de gauche ThinkProgress a récemment annoncé que ses journalistes éviteraient d'utiliser le terme alt-right:

«La mission d'un journaliste est de décrire le monde tel qu'il est, avec clarté et exactitude. Utiliser le terme "alt-right" permet de dissimuler un racisme ouvert et rend cette mission plus difficile.»

Sur Twitter, plusieurs observateurs ont proposé de remplacer alt-right par alt-Reich, en référence en Troisième Reich et pour bien souligner les liens du mouvement avec le néonazisme.

«Nationaliste blanc élégant»

Contrairement à des skinheads ou membres du Ku Klux Klan, Spencer et ses accolytes sont diplômés d'universités prestigieuses, présentent bien et n'appellent pas directement à la violence. C'est ce vernis de sérieux qui est inquiétant: à l'ère de Trump, ces idéologues pensent que leur pensée pourrait être normalisée, alors qu'ils étaient complètement ignorés par les médias avant la campagne présidentielle. Récemment, le magazine Mother Jones décrivait Spencer, qui a un master de l'University of Chicago, comme un «nationaliste blanc élégant», et le Los Angeles Times a publié une photo plutôt glamour de lui avec des Ray-Bans. Deux choix qui ont été vivement critiqués. 

«Putain, mais vous avez pété les plombs, ou quoi?»

Si les critiques du terme «alt-right» sont valides, notamment lorsqu'il s'agit de décrire des suprémacistes blancs comme Richard Spencer et Jared Taylor (qui a écrit que lorsqu'ils sont laissés à eux-mêmes, les noirs sont des barbares qui font disparaître toute civilisation), les choses se compliquent lorsqu'il faut parler des autres éléments du mouvement, notamment les lecteurs de Breitbart ou encore Stephen Bannon, ancien patron du site et proche conseiller de Donald Trump. 

Les liens entre Breibart, Trump, Bannon et les fondateurs suprémacistes du mouvement sont complexes. Breitbart publie des contenus racistes: le site a relayé les théories du complot selon lesquelles Barack Obama serait né au Kenya, et un article sur le sujet était illustré d'une photo de gorille. Après la fusillade raciste qui a fait neuf morts dans une église afro-américaine de Charleston en 2015, Breitbart a publié un article encourageant les Américains à arborer «fièrement» leurs drapeaux confédérés, symboles racistes du Sud esclavagiste.

Selon une ancienne collègue interviewée par le New York Times, Stephen Bannon a déjà parlé de la supériorité génétique de certains peuples et dit qu'il serait probablement souhaitable de limiter le droit de vote aux gens qui sont propriétaires de leurs logements. Lorsque sa collègue a noté que cela excluerait beaucoup d'Afro-Américains, Bannon a rétorqué: «Peut être que ce ne serait pas une mauvaise chose.»

Mais pour les idéologues hardcore du mouvement, Breibart et Bannon représentent l'«alt-light», la droite alternative édulcorée, dont la popularité a donné plus de visibilité à l'alt-right, mais qui ne va selon eux pas assez loin (les articles ne vont pas jusqu'à valider l'inégalité raciale biologique et la nécessité pour les blancs de vivre séparément). La relation du site avec des figures comme Spencer et Taylor est ambiguë: si leurs idées les plus radicales ne sont pas mises en avant, ils ne sont pas non plus condamnés.

«Un mélange éclectique de rebelles qui contestent le consensus politique»

Dans Breitbart, le journaliste Milo Yannopoulos décrivait gentiment les sympathisants de Spencer et d'autres idéologues racistes comme «un mélange éclectique de rebelles qui contestent le consensus politique». Plus loin, il précisait, sans commentaire:

«Les intellectuels de l'alt-right pensent aussi que la culture est inséparable de la race. L'alt-right pense qu'un certain degré de séparation entre les peuples est nécessaire afin de préserver une culture.»

S'il est raisonnable de qualifier de suprémacistes blancs ou néonazis les proches de Richard Spencer ou Jared Taylor, le terme alt-right est utile pour décrire le nouveau mouvement d'extrême-droite pro-Trump plus large, représenté par Breitbart et les milliers de trolls internet racistes et antiféministes qui harcèlent des journalistes en ligne depuis plusieurs mois. 

Ces gens n'iront pas crier «Heil Trump» à une conférence néonazie, mais ils tiennent des propos racistes, antisémites et sexistes en ligne, parfois de façon très violente. Des journalistes comme Milo Yannoupoulos ou Gavin McInnes, ancien de Vice, font partie de l'alt-right, ils pensent qu'il faut activement se battre pour l'avenir de l'homme blanc et adorent la provocation anti-politiquement correct, mais ils n'iraient pas jusqu'à dire qu'il y a une inégalité raciale entre les blancs et les noirs, contrairement aux idéologues des premiers jours.

En août, Stephen Bannon avait décrit Breitbart comme la «plateforme de l'alt-right», mais il s'est défendu d'être un nationaliste blanc, préférant se décrire comme un «nationaliste économique». Il a donné au Wall Street Journal sa propre définition de l'alt-right: «Des jeunes anti-mondialisation, très nationalistes et radicalement anti-establishment.» Il oublie de préciser que la défense des blancs est un trait essentiel du mouvement.

De même, alors que Trump a beaucoup enthousiasmé les membres de l'alt-right en menant une campagne de diabolisation des sans-papiers et des musulmans, ainsi qu'en retweetant plusieurs comptes de suprémacistes blancs et en hésitant à condamner clairement ses supporters les plus racistes et antisémites, il a récemment nié toute implication avec ces militants: «Ce n'est pas un groupe que je veux dynamiser», a-t-il déclaré. Il a aussi dit qu'il n'aurait jamais embauché Bannon s'il avait été membre de l'alt-right.

Les sites conservateurs traditionnels sont dépassés

Ce genre de mouvement ouvertement raciste et pro-blanc est habituellement marginal au sein de la droite américaine, mais depuis la campagne et l'élection de Trump, l'alt-right est désormais très proche des plus hautes sphères du pouvoir. Thomas Main, historien à la City University de New York (CUNY), a comparé l'audience en ligne de sites conservateurs traditionnels comme The National Review, soit la droite respectable, à l'audience de Breitbart.com. Entre avril et septembre 2016, la National Review avait en moyenne dix millions de visites par mois, contre 65 millions pour Breitbart. 

«Dans les années 1960 et 1970, c'était l'inverse, les publications conservatrices classiques avaient beaucoup plus de lecteurs que les médias d'extrême droite, résume Thomas Main. Les idées de l'alt-right sont devenues plus populaires, elles ont mieux réussi à pénétrer l'establishment conservateur que les anciens mouvements d'extrême droite.»

Alors que les ultraconservateurs d'antan étaient plutôt religieux, anticommunistes et libre-échangistes, le dénominateur commun de l'alt-right est son message racial, avec un spectre qui va du suprémacisme blanc néonazi à une révolte des blancs contre la célébration de la diversité.

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