LGBTQ

Six mois après la tragédie d'Orlando, le pouvoir des larmes des LGBTQ

J. Bryan Lowder, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 12.12.2016 à 10 h 49

Les activistes LGBTQ ont le talent unique de transformer leur chagrin en action politique. Quel effet cela a-t-il eu sur l'après-Orlando?

Un membre du groupe Sisters of the perpetual indulgence à Orlando le 19 juin. SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Un membre du groupe Sisters of the perpetual indulgence à Orlando le 19 juin. SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

C’est un mardi, plus d’une semaine après la tuerie, que la zone autour du Pulse a enfin été ouverte au public. Le massacre du 12 juin dans cette boîte de nuit gay d’Orlando a fait 49 morts, plus l’auteur de la fusillade, et beaucoup plus de blessés. Il a aussi été à l’origine de la création d’une géographie fantôme —d’un atlas officieux des lieux commémorant la perte et le traumatisme. Je l’ai remarqué en parcourant les kilomètres séparant mon hôtel du centre-ville, l’itinéraire Google jusqu’au Pulse se transformant en un circuit nauséeux des «points forts» des jours suivant la fusillade —comme les «sites de Sex and the City!»– mais pour un crime de haine.

Tout d’abord, le centre de don de sang OneBlood, où le désir d'aider manifesté par les habitants s’est avéré débordant les jours qui ont suivi la fusillade. Puis Lake Eola Park, agréable espace vert ponctué d’un lac dans le centre-ville, encore jonché d’un assortiment de fleurs, de bougies et de photos —vestiges d’une gigantesque veillée le dimanche précédent. Plus loin, le petit jardin paysager devant l'agence immobilière Exit Realty Central débordait de panneaux artisanaux de soutien aux victimes et aux survivants. L’un d’entre eux arborait une chaussure à talon rouge vif qui écrasait le slogan: «Écrasez la haine: tout le monde mérite une chance d’aimer».

Plus loin sur la route qui part du mémorial improvisé sur la pelouse du Dr. Phillips Performing Arts Center et qui ne cesse plus de s’agrandir, je suis tombé sur le campus de l’Orlando Regional Medical Center, l’hôpital à quelques pâtés de maisons du club où de nombreuses victimes ont été soignées et beaucoup d'entre elles sauvées. Quelques personnes se tenaient devant les quarante-neuf croix en bois blanches qu’un habitant de l'Illinois a fabriquées et installées près de l’entrée du complexe. Enfin, huit cents mètres plus loin, la dernière halte.

Le Pulse, avec sa façade en stuc noir de jais aux finitions en métal brossé, était clairement le beau gosse au milieu des mornes enseignes comme Dunkin’ Donuts, Radio Shack et autres Wendy’s qui l’entouraient. À présent, le club était caché par les barrières et les écrans érigés par la police. Les voitures ralentissaient en passant dans la rue à peine rouverte, comme pour une procession funèbre.

Chacun fait son deuil à sa façon

Avant Orlando, je pensais que l’expression faire le deuil était juste un moyen plus raffiné de dire être triste. Mais cela a changé à mesure que défilait l’heure rougeoyante du crépuscule et que j’observais les premiers pèlerins se rendant sur le site. Beaucoup de familles —largement latinos, à l’image des victimes— avaient amené leurs enfants. Deux petites filles en robe d’été faisaient des coloriages à la craie sur le trottoir. Un jeune père aidait son fils à disposer des roses couleur pamplemousse dans un vase pendant que la maman caressait ses cheveux bouclés. Certains tentaient de prendre des photos du bâtiment et déchiraient l’écran de feutre pour y faire de petits trous qui leur permettraient de mieux voir. Une vieille dame au sourire gêné demandait à sa fille de la photographier devant la barrière. Plus tard, un garçon manqué stoïque coiffé d’un bonnet alluma de l’encens près d’une infirmière rousse en blouse ornée de motifs Minnie Mouse qui pleurait en silence.

On dit souvent que chacun fait son deuil à sa façon et qu’il ne faut juger personne trop sévèrement. C’était particulièrement vrai ce soir-là devant le Pulse. Mais cela va plus loin: ce chagrin du deuil n’est pas vraiment une émotion discrète ou même l’expression singulière d’une émotion. C’est davantage un sentiment de confusion embrumée, comme lorsqu’on trébuche dans le noir parce que les objets de la pièce ont inopinément changé de place. Je suppose —après avoir passé l’été à pleurer les quarante-neuf victimes et, plus généralement, à pleurer ce sentiment de répit dans les espaces gays que je m’étais habitué à considérer comme acquis— que la douleur cinglante au cœur du chagrin vient de cet instinct désormais empêché qui nous pousse à faire quelque chose. Ou pour être un peu plus précis: du choc de tomber dans l’absence de ce qu’on ne peut plus faire —comme téléphoner à sa grand-mère ou danser jusque tard dans la nuit avec ses amis et rentrer à la maison avant d’envoyer des textos détaillant sa gueule de bois le lendemain matin.

Mais ce besoin empêché peut être canalisé vers autre chose. C’est le travail du deuil. Parfois, cette autre chose est petite et personnelle, elle peut consister à faire brûler de l’encens ou à se faire tatouer un électrocardiogramme, comme beaucoup l'ont fait au Stigma Tattoo Bar le premier samedi qui a suivi la fusillade. Parfois c’est une démarche bizarre, comme poster sur Instagram sur une scène de crime ou se préoccuper de la santé de l’orchidée d’un mémorial public. Et d’autres fois, cette autre chose prend de l’ampleur et implique un tas de gens —une foule entière qui redirige l’énergie de sa douleur vers un but commun.

Après des événements aussi incompréhensibles que ceux d’Orlando, nous aimons nous dire que c’est ce type de deuil qui prévaut; que notre perte collective peut être comblée par un genre d’action. «Les gays en Amérique ces trente dernières années: ils ont survécu à une épidémie et redéfini le concept de mariage» a twitté Lydia Polgreen du New York Times le lendemain du massacre. «Le contrôle des armes à feu sera-t-il la prochaine étape?» D’autres se sont concentrés sur l’amélioration du pauvre système de soin de la santé mentale du pays, ou se sont orientés vers la lutte contre les marginaux du terrorisme islamique, mais l’idée était la même: ce deuil doit être —et le plus vite possible— transformé en autre chose.

L’activisme est en soi, évidemment, une manière de faire son deuil

 

Il y avait aussi ce sentiment largement répandu, articulé dans le tweet de Polgreen, que les «gays» (ou les queers en général) sont en quelque sorte les seuls capables de sublimer leur chagrin après la tuerie du Pulse, que notre aptitude au deuil est d’une certaine manière exceptionnelle ou prodigieusement productive. Beaucoup d’entre nous, dont moi, ont eu l’impression viscérale que c’était vrai en effet. Mais pourquoi? Pourquoi le deuil gay devrait-il être en position de faire avancer la cause du contrôle des armes à feu quand les mères et les pères désespérés de l’école primaire de Sandy Hook n’ont pas réussi? Qu’ont de si particulier les larmes des queers?

Si ce chagrin a un pouvoir particulier, il réside dans les styles de deuils qui ont émergé des cultures queers au fil du temps. Ces styles donnent la forme et le ton de l’activisme qui en découle—et l’activisme est en soi, évidemment, une manière de faire son deuil. Pour répondre à la question de Polgreen, nous devons regarder comment se comportent les queers lorsqu’ils sont désemparés. La façon dont une communauté gère son chagrin nous en dit beaucoup sur sa personnalité.

Samedi soir de funérailles

Parliament House est un motel et un complexe de divertissement gay divinement louche qui, avec le Pulse et Southern Nights, est l’un des trois hauts lieux de la scène LGBTQ d’Orlando. La piste de danse a davantage des allures de stade que de discothèque: sur tout un côté, des gradins servent aussi de scène pour go-go boys et porn stars de passage. Le bar principal arbore une impressionnante collection de boules à facettes de toutes tailles accrochées au-dessus de l’étagère à alcool et qui gênent les serveurs.

L’expression du chagrin queer né à ce moment-là a transformé un chanson pop un peu bof en véritable hymne

 

Une semaine pile après les meurtres, j’étais installé à une table sur le côté et tout en essayant de faire rentrer un quartier de citron vert dans ma canette de Corona, je me demandais comment allait se passer le samedi soir d’un week-end de funérailles. La piste a fini par être investie par un petit groupe de danseurs à moitié convaincus vers 23h, lorsque les enceintes ont commencé à cracher le «I Wanna Dance With Somebody» de Whitney Houston, mais l’ambiance n’a vraiment commencé à chauffer que lorsque DJ Brianna Lee a lancé «Living for Love» de Madonna —et l’expression du chagrin queer né à ce moment-là a transformé un chanson pop un peu bof en véritable hymne.

Deux gays latinos en shorts et t-shirts, l’un d’eux coiffé d’une casquette à l’envers, se sont lancés sur la piste. Ils occupaient l’espace avec une élégance agressive, s’éloignant et se rapprochant l’un de l’autre en formant de grands arcs comme s’ils étaient reliés par un élastique invisible. Ils trépignaient et tapaient des mains en rythme; on aurait parfois dit qu’ils se battaient. À chaque fois que revenait le vers «I’m gonna carry on» ils se mettaient à sauter, poings serrés dans des gestes de triomphe et de défi, leur corps entier soulignant chaque mot. Vers la fin de la chanson, un des types s’est arrêté et a levé les yeux. Tout en vacillant doucement, il a fait le signe de croix et a levé le doigt vers le plafond tandis que Madonna chantait «Love’s gonna lift me up!» L’espace d’un instant, la lumière du stroboscope a illuminé son visage —ses yeux fermés très fort, son sourire tendu qui luttait contre l’angoisse— avant qu’un tourbillon ne l’entraîne de l’autre côté de la salle.

J’avais déjà vu ce genre d’expression du deuil sur une piste de danse. Après la mort de Sahara Davenport —candidate de la saison 2 de l’émission de téléréalité RuPaul’s Drag Race et drag queen qui fréquentait régulièrement le lieu gay de mon quartier— en 2012, clients et drag queens s’étaient rassemblés au bar pour des funérailles. En lieu et place d’oraisons funèbres consternées ou de prières de consolation, ses sœurs drag avaient honoré la mémoire de Sahara en tentant d’imiter ses talents de danseuse classique, à grands renforts de roues et autres coups de pieds circulaires perchés sur talons aiguilles. Pendant cette cérémonie nous avions exprimé notre chagrin en hurlant de grands «Werk!»

Les membres du groupe Sisters of the perpetual indulgence à Orlando le 19 juin.
SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Exubérance du deuil

Dans chacun de ces deux scénarios, un témoin extérieur pourrait se dire que les queers ne prennent pas le chagrin de la perte au sérieux. Or, il se trouve que le sérieux ou le respect qui entourent la mort sont des pratiques culturelles —ils sont simplement si répandus qu’on en est venu à considérer que c’était des sentiments naturels. Ces scènes de deuil dévoilent l’existence d’une approche alternative dans laquelle le travail du deuil évince toute solennité au profit de l’exubérance.

Les événements commémoratifs à Orlando, dans le sillage immédiat du massacre du Pulse, avaient sans aucun doute ce goût-là. Selon Adam Conrad, vétéran de la vie nocturne d’Orlando, la soirée caritative organisée par Southern Nights au profit des employés du Pulse le mercredi qui a suivi s’est transformée en séance de psy pour drags à grande échelle. «Je n’ai jamais vu autant de drag queens danser avec une telle passion» raconte Conrad. «Il y avait quelque chose comme 40 drag queens, de New York, d’Ohio, de Nashville, de partout. (…) Ce qui m’a frappé c’est que les drag queens pleuraient en dansant mais sans jamais se déconcentrer.»

Le spectacle de Ms Darcel à P-House le samedi fut tout aussi exubérant. Directrice de l’événementiel du complexe et légende drag locale, Darcel engage des talents venus de tout le pays et dirige une revue drag plusieurs soirs par semaine. Ce soir-là, elle félicita les clients d’être sortis malgré les peurs de nouvelles violences, et après s’être changée elle proposa sa propre version d’un éloge funèbre. Vêtue d’une robe empire dans la gamme de couleurs Wild Berry Skittles et rejointe sur scène par quatre danseurs revêtus d’ensembles marins dans les mêmes tons vifs, elle chanta en play-back une version de «Rise Up» d'Andra Day. Les danseurs interprétaient chaque parole avec la conviction intense d’un interprète en langage des signes lors d’un concert de rock chrétien. L’effet était incroyablement maniéré et un tout petit peu ridicule —et à la fin il ne restait pas le moindre œil sec ni le moindre portefeuille plein dans la salle.

Cela peut sembler frivole, mais quand la société vous refuse toute dignité, toute honnêteté et toute sécurité, la frivolité est tout ce qui vous reste

L’humoriste gay Guy Branum dans le New York Times

«Cela peut sembler frivole» a écrit l’humoriste gay Guy Branum dans un édito du New York Times peu de temps après le massacre du Pulse, «mais quand la société vous refuse toute dignité, toute honnêteté et toute sécurité, la frivolité est tout ce qui vous reste.» Branum écrivait spécifiquement sur la manière dont les célébrations de la Pride pourraient se dérouler cet été, et défendait le penchant queer pour les défilés au moment les plus tragiques. Son mot, frivole, rejoint exubérant pour décrire le ton des pratiques de deuil des queers. Il serait peut-être même encore plus juste de dire excessif. Quel que soit celui que vous choisissez, le résultat est le même: le deuil queer —tout comme la personnalité queer— a sa manière d’en faire toujours trop.

Pleureuses professionnelles

Je ne veux pas dire par là que les queers sont les seuls à faire leur deuil en le recouvrant d’un vernis de fête. Un certain nombre de cultures, aux États-Unis et ailleurs, ont des traditions qui pleurent leurs morts de façon énergique plutôt qu’avec une sombre déférence. L’œuvre de l’artiste Taryn Simon par exemple, «An Occupation of Loss»— installation au Park Avenue Armory dans laquelle des pleureuses professionnelles du monde entier se produisent à l’intérieur d’une évocation sculpturale du deuil —montre une personne âgée cambodgienne et ses deux petits-fils qui jouent un mélange désespéré de percussions, de bois et de gong; des femmes azerbaïdjanaises qui se frappent la poitrine et les genoux en se lamentant et une chanson de deuil équatorienne qui, accompagnée à l’accordéon sur une rythmique de valse, ressemble davantage à une chanson de marins qu’à une complainte typique.

Mais il y a quelque chose de particulier dans ce too much qui naît du deuil queer, cette façon de mêler étrangement et pourtant si intensément l’exagération maniérée ou les effusions mélodramatiques avec d’authentiques expressions de souffrance. Les drag queens accompagnées de danseurs ou l’époustouflante vidéo hommage au Pulse du génie bisexuel pop Sia en sont des exemples flagrants. Et puis dans la même catégorie on retrouve des habitants d’Orlando comme Jerome, traiteur affable qui a passé la matinée suivant les événements du Pulse à cuire frénétiquement des gâteaux fantaisie, ou Marco, qui a organisé la construction, sur un coup de tête, d’un drapeau arc-en-ciel de trente mètres de long pour protéger les familles en deuil de manifestants du type de ceux de Westboro. Tout cela est un peu too much.

Recours démesuré au tissu

Même devant un gouffre de deuil total comme l’épidémie de VIH, les queers ont toujours eu le chic pour réagir en se bâtissant des Everest en paillettes

 

Le recours démesuré au tissu est bien connu dans l’histoire du deuil queer—avec 54 tonnes à ce jour, le AIDS Memorial Quilt, tapisserie géante exposée pour la première fois sur le National Mall de Washington D.C. en 1987, a transformé l’horreur du fléau en déclaration de longévité et de lien entre les gens. Angels in America, de Tony Kushner, mélodrame génial et triomphal sur la maladie, l’amour, l’histoire et tout le reste, qui a eu l’impertinence efféminée de présenter une tapette et drag amateur en prophète et de mettre l’un des plus beaux monologues sur la mort et la réparation de la langue anglaise dans la bouche d’un mormon déprimé qui se gave de pilules, prend également beaucoup de place. Même devant un gouffre de deuil total comme l’épidémie de VIH, les queers ont toujours eu le chic pour réagir en se bâtissant des Everest en paillettes.

Et le sida est loin d’avoir été la seule chose qui a fait pleurer les queers. Pendant des décennies, voire des siècles, les LGB parmi nous ont été confrontés à l’impossibilité de dire l’amour qu’ils ressentaient pour quelqu’un du même sexe. Alors Tchaïkovski a composé le finale de sa symphonie pathétique, totalement déchirant et exagéré, et Alison Bechdel a passé sept années à écrire et à illustrer méticuleusement un «tragicomic» sophistiqué appelé Fun Home (adapté ensuite, avec la dose d’affectation requise, sous forme de comédie musicale à Broadway) au sujet, notamment, de la lutte condamnée d’avance que son père avait menée contre son homosexualité. En l’état actuel des choses, les personnes transgenres doivent encore gérer la douleur de voir toute leur existence niée, parfois violemment. Le passage le plus touchant de la série d’Amazon Transparent pourrait bien être un flashback merveilleusement bizarre qui conduit à la destruction par les nazis de l’Institute of Sexual Research de Magnus Hirschfeld sous la république de Weimar, dont la perte renverra l’étude scientifique des queers —et tout particulièrement des transgenres— des décennies en arrière. Chacune de ces choses a émergé du chagrin d’une personne queer, et par conséquent chacune porte la signature du too much.

Un rassemblement de soutien aux victimes à Orlando, le 17 juin dernier.
SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Il serait tentant de réduire tout cela à un truc du genre «rire à travers mes larmes est mon émotion préférée» comme le dit Dolly Parton dans Potins de femmes. Mais c’est beaucoup plus que ça. Pourquoi les queers dansent-ils pour leurs morts? Pourquoi réalisent-ils des gâteaux improbables et des œuvres d’art baroques dans l’ombre de pertes profondes et continues?

Il n’est pas inexact de dire que faire son coming out, c’est entrer en deuil

 

La réponse —la raison pour laquelle les différentes formes de deuil des queers semblent se nourrir du too much— vient, à mon avis, du cœur de l’identité queer elle-même. Être queer, c’est se retrouver en situation excessive dans tous les domaines: être too much pour les critères standards des nécessités biologiques, too much pour les idéologies hétéronormatives de genre et de désir. Et cette réalisation peut être rien moins qu’une sorte de mort. C’est un moment où il nous faut affronter le fait que ce que la société qualifie de vie normale est impossible, qu’aussi tolérant soit notre entourage ou aussi normatif en apparence que soit notre style de vie, notre présence relativement minuscule dans la population signifie que nous serons toujours obligés de regarder la vie à travers le voile de la différence. Malgré des rêves radicaux du contraire, le monde ne sera jamais vraiment refaçonné à notre image. Il n’est pas inexact de dire que faire son coming out, c’est entrer en deuil.

Désir de vengeance

Et pourtant, la différence —et la perspective qui l’accompagne— est aussi un cadeau. L’excès peut servir de motif à la célébration. Il est là, l’ouroboros au cœur de la conscience queer: ce qui nous rend spécial nous cause un chagrin terrible, pour lequel le seul remède honnête consiste à embrasser la cause de manière exubérante. Le fait d’être queer vous apprend à réagir avec excès au chagrin, à pleurer la perte en affirmant la présence avec d’autant plus de ferveur. C’est pour cela que nous dansons —et que nous cousons, écrivons, composons et chantons en play-back— de manière si déchaînée autour du vide. Et c’est pour cela que lorsque nous sommes frappés par la perte engendrée par l’injustice, nous autres les queers avons la réputation d’en faire des tonnes.

«Vous savez, les temps changent», a annoncé Ms Darcel au public du Footlight Theatre de P-House un peu plus tard, le soir où j’ai regardé les garçons danser. «Nous allons nous mettre en colère, et nous allons apporter des changements. Nous allons commencer à la base, et qui sait jusqu’où nous irons? J’imagine que nous finirons à Washington D.C. Parce que je ne laisserai pas ces gamins mourir pour rien. Ils ne seront pas morts pour rien! Il faut que quelque chose de productif sorte de tout ça.»

Une des choses que le deuil collectif produit souvent c’est le désir de vengeance, qu’il soit physique ou politique. C’est précisément ce que certains «alliés» de la communauté LGBTQ, et de façon particulièrement notable Donald Trump, ont prôné après la fusillade du Pulse —la cible proposée étant les musulmans, parce que l’auteur de la fusillade, Omar Mateen, en était un (une mosquée fréquentée par Mateen au sud-est d’Orlando a été incendiée volontairement le 11 septembre, presque trois mois jour pour jour après le massacre; un acte apparemment avec un mobile islamophobe). Mais est-ce que les «expériences de vulnérabilité et de perte» comme le demande la philosophe Judith Butler, «doivent directement déboucher sur … une rétribution?» S’il n’est pas question de vengeance, que doivent faire, politiquement, les queers du chagrin déclenché au Pulse? Nous pouvons trouver quelques indices dans notre propre histoire.

Les émeutes de Stonewall, mythe fondateur

Les si marquantes émeutes de Stonewall, à New York, en juin 1969 avaient provoqué des dégâts matériels et des blessés tant chez les manifestants que chez les policiers. Mais même au sein de ce week-end bouillonnant, il ne s’agissait pas tant d’agression que de l’expression étourdie et hagarde de l’épuisement d’un groupe face à des décennies d’exactions policières. En outre, l’excès queer était alors totalement affiché. Comment oublier les queens évaporées qui formèrent au débotté une petite troupe pour accueillir les Tactical Patrol Force en chantant: «We are the Stonewall girls/we wear our hair in curls/We don’t wear underwear/we show our pubic hair. [Nous sommes les filles de Stonewall/nous sommes toutes frisées/nous ne portons pas de culotte/nous avons les poils à l’air ndlr]» Ou, comme le rapporte l’historienne spécialiste de l’histoire des queers Lillian Faderman dans son récent ouvrage, cet exubérant Portoricain qui, grossièrement interrompu par un policier alors qu’il «prenait des poses maniérées», a beuglé «Ça te plairait une bonne grosse bite espagnole dans ton petit cul d’Irlandais?»

Stonewall a rapidement été considéré comme le déclencheur des mouvements pour les droits civiques des LGBTQ parce que comme l’ont montré Faderman et d’autres chercheurs, des activistes futés ont immédiatement exploité ces événements qu’ils se sont hâtés de présenter comme un mythe fondateur du mouvement. Ils ont reconnu que, au moins pour les queers impliqués dans les autres mouvements pour les droits civiques des décennies antérieures, l’image serait puissante: un espace de rassemblement queer pacifique se faisait violemment envahir (quelques heures à peine après l’enterrement de Judy Garland, en plus) mais cette fois, en suscitant une réaction merveilleusement excessive. Le nombre de raids s'est alors réduit et les manifestations de défi insolentes se gagnèrent des alliés. La visibilité des queers pourrait peut-être fonctionner.

Confrontés au chagrin de se voir intimer l’ordre d’être invisibles, les queers ont réagi en s’inventant une toute nouvelle apparence.

 

Il se trouve que ce modèle —celui qui consiste à canaliser son chagrin vers un changement du système— surgit à toutes les étapes de l’histoire des queers. Prenez l’exclusion, souvent confortée juridiquement, des représentations queers dans la majorité de la culture mainstream. Il est évidemment désespérant d’apprendre que les gens comme vous sont trop inacceptables pour être vus sur une page ou un écran, et que créer ce genre d’image vous-même ne peut être fait que de la manière la plus codée ou la plus dégradante possible. Ça fait mal, et pourtant nous n’avons pas brûlé tous les cinémas, ni assassiné les éditeurs, ni même (en tout cas pas avant un certain temps) eu recours à des stratagèmes économiques pour exiger un changement. Au lieu de cela, les queers se sont inventé une sensibilité «maniérée» et sophistiquée qui leur a permis d'imposer leur existence au sein de la culture hétéro sans la permission de personne. Confrontés au chagrin de se voir intimer l’ordre d’être invisibles, les queers ont réagi en s’inventant une toute nouvelle apparence.

Transformer le chagrin en progrès

La lutte pour le droit au mariage a été une autre manière de transformer le chagrin en progrès. Dans le passé, quand deux personnes de même sexe parvenaient, contre toute attente, à construire une vie ensemble, ils n’avaient aucune garantie que leur relation serait respectée aux moments les plus difficiles —dans la maladie et dans la mort. Les conséquences sont bien connues aujourd’hui: un homme tenu à l’écart de son partenaire malade à cause des politiques homophobes de l’hôpital; une femme qui se voit refuser par des membres de la famille hostiles l’accès à la maison qu’elle et sa compagne ont bâtie ensemble. Le chagrin engendre le chagrin. Que faire? Eh bien clairement, nous devons simplement nous débarrasser de cette idée que le mariage a le moindre rapport avec le genre du couple impliqué. Si cela semble évident dans notre monde post-Obergefell v. Hodges [arrêt légalisant le mariage entre personnes de même sexe aux États-Unis], rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, même les progressistes trouvaient que c'était excessif.

On voit tout à fait l'expression du deuil queer sous forme d'action politique dans la communauté transgenre d'aujourd’hui. Le monde dans lequel naissent les trans à l’heure actuelle n’est pas capable de conceptualiser le sexe et le genre de façon à s’adapter à leur expérience, ce qui débouche sur une souffrance inimaginable et souvent —lorsqu’ils tentent de mettre un terme à cette souffrance en vivant à découvert— sur de la violence. (Une étude sur les homicides de LGBT entre 2012 et 2015 montre que les femmes trans de couleur sont plus exposées à être assassinées que tout autre groupe démographique, et un rapport de 2015 montre que 41% des trans ou des personnes au genre non-conforme interrogés ont déjà fait une tentative de suicide). La solution? S’embarquer dans une campagne pour enrichir (et dans certains cas simplement corriger à l’aide de la science) notre vision simpliste du sexe et du genre, et mettre en doute certaines notions de «bon sens», comme l’existence d'un «corps masculin» ou l’idée que parents ou médecins puissent mieux comprendre l'expérience de genre d'un enfant que l’enfant en question.

Une veillée funèbre à Orlando le 19 juin. SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Jamais le poids politique des pratiques queer n’est apparu plus clairement que pendant la crise du sida et les actions de groupes comme Act Up. Les tactiques ingénieuses, exubérantes et excessives utilisées par ces activistes pour obliger l’establishment politique et médical à agir sont légendaires (un exemple typique: l’emballage de la maison du sénateur homophobe Jesse Helms avec un préservatif géant en 1991). Dans le documentaire How to Survive a Plague, un passage filmé le 11 octobre 1992 montre un groupe d’activistes mettant en scène une procession funèbre dans le National Mall jusqu’à la Maison Blanche à l'occasion de l'une des expositions de la tapisserie géante. En chemin ils scandent: «Bring the dead to your door, we won’t take it anymore! [Sortez vos morts, on n’en peut plus! ndlr]» La police tente de bloquer leur accès aux barrières entourant le parc, mais rien ne les arrête. On voit plusieurs personnes se détacher de la foule et parvenir jusqu’au portail où ils se mettent à sortir des urnes, des boîtes et des sacs en plastique —des récipients contenant les restes de leurs proches disparus. De petits nuages de cendres explosent au-dessus du fer forgé. Un homme d’âge mûr portant des lunettes, les joues ruisselant de larmes, s’agrippe au métal tout en lançant de petits nuages de poudre de désespoir sur la pelouse impeccable. «Je t’aime, Mike!» crie-t-il. «Je t’aime, Mike!»

Jamais le poids politique des pratiques queer n’est apparu plus clairement que pendant la crise du sida et les actions de groupes comme Act Up.

 

L’affiche qui faisait la promotion de l'événement disait: «Apportez votre chagrin et votre colère à un enterrement politique.» Cette invitation avait provoqué une manifestation de deuil queer dans ce qu’il a de plus intense et de plus efficace: passionné mais non-violent, dirigé vers un changement de système vital, et excessif—violemment, justement excessif—à un moment ou un moindre degré d’excès aurait été insultant pour les morts.

À sa manière tordue, Omar Mateen a lui aussi lancé une sorte d’invitation. Comment les queers allaient-ils y répondre cette fois?

Moment d'éclatement pour une génération

Dans une critique du livre paru dernièrement Homintern: How Gay Culture Liberated the Modern World (Himintern: Comment la culture gay a libéré le monde moderne) Mike Albo observe que «à chaque apogée culturelle gay il y a toujours un moment où ça éclate.» Le procès à sensation d’Oscar Wilde en 1895 étouffe dans l’œuf l’underground queer naissant de l’Angleterre victorienne. La montée du nazisme arrête net l’exploration sexuelle et de genre du Berlin de Weimar. Les auditions de McCarthy mettent les artistes américains queers sur la défensive dans les années 1950. Et, plus près de nous, l’épidémie ravage la philosophie de libération sexuelle des années 1970. Depuis, disons, l’avènement des inhibiteurs de protéase en 1996 (qui ont permis de prolonger l’espérance de vie en étant porteur du VIH) et le meurtre de Matthew Shepard en 1998 (qui a provoqué des démarches encore insuffisantes pour inciter à la mise en place de législation réprimant les crimes de haine dirigés contre les membres de la communauté LGBTQ) —et sans aucun doute depuis Lawrence v. Texas en 2003— nous ne faisons que progresser. Si 2015 —avec l’obtention de l’égalité dans le mariage et la diffusion depuis longtemps attendue des luttes des trans dans le discours mainstream— a été une apogée, le massacre du Pulse a été un moment d’éclatement majeur. Et pour ces millenials queers qui, comme moi, sont devenus adultes bien après le pire de la crise du sida, c’est sûrement le premier que nous ayons vécu.

Lorsqu’ils sont sources de deuil au niveau communautaire, les moments d’éclatement nécessitent une réaction—ils doivent être transformés. Beaucoup d’entre nous ont commencé en faisant de petites choses. Des gens qui avaient abandonné depuis longtemps l’habitude d’écumer les bars (ou qui n’étaient pas adeptes de ce genre de pratiques) se sont mis à fréquenter nos refuges qui paraissaient soudain vulnérables—peut-être Grindr n'était-il pas un substitut efficace au bar gay finalement? D’autres queers, comme Jose Jordan, d’Orlando, se sont tournés vers leur foi. «J’ai fini de pleurer et je veux faire quelque chose», m’a-t-il dit. «Je veux être capable de dire: “Les églises vous ont peut-être rejetés dans le passé, mais je sais que Dieu ne vous rejette pas. Je fais partie d’une communauté qui sait que Dieu ne vous rejette pas, et nous connaissons des lieux et des ressources avec lesquels nous pouvons vous mettre en lien.” C’est vraiment ça que je veux faire.»

L’invisibilité, avec son chant de sirène assurant une relative sécurité, semblait désormais obscène.

 

Le dramaturge Joseph Huff-Hannon, qui à l’époque de la fusillade du Pulse travaillait déjà sur une comédie musicale satirique appelée Machine Gun America (l'Amérique mitraillette), titre inspiré du véritable nom d’un parc à thème près d’Orlando), a ajouté une réplique dans une scène sur «l’héroïsme» de ceux qui portent des armes à feu à découvert: «Tout le monde ne peut pas aller danser en boîte sans se faire le moindre souci!» Avant de rejoindre une veillée à Stonewall Inn, le soir suivant la fusillade, j’ai glissé à mon poignet un bracelet arc-en-ciel en caoutchouc que j’avais fourré au fond d’un tiroir après la dernière Pride. L’invisibilité, avec son chant de sirène assurant une relative sécurité, semblait désormais obscène.

Les GAG contre les armes

Pendant ce temps, d’autres s’inspiraient de l’histoire des queers et visaient plus haut. Gays Against Guns (GAG) a fait ses débuts lors du défilé de la New York Pride exactement deux semaines après l’attaque du Pulse. Cofondé par les New-yorkais Kevin Hertzog, Brian Worth et John Grauwiler, le GAG tire son inspiration (et quelques membres) d’Act Up et de Queer Nation, et favorise le même style de manifestation outrée et visuellement frappante. Pendant le défilé, certains d’entre eux portaient des t-shirts à paillettes faits maison où l’on pouvait lire: «NRA: Prepare to GAG!» (jeu de mot sur “gag”, qui signifie bâillonner mais aussi avoir un haut-le-cœur, notamment lors du sexe oral); d’autres réalisèrent des «die-ins» où les manifestants s’effondraient de manière spectaculaire, comme foudroyés; et aussi ce que le groupe appelle des «human beings» —des «êtres humains», individus silencieux voilés de blanc symbolisant ceux qui ont été tués.

Grauwiler a résumé la philosophie du GAG dans un communiqué de presse:

«La violence des armes à feu est devenue une crise de santé publique aux États-Unis. La NRA et ceux qui la soutiennent à Washington ont du sang sur les mains et nous donnent envie de vomir de dégoût. Nous avons l’intention de bien nous amuser dans les semaines et les mois qui viennent à hanter leur mauvaise conscience collective jusqu’à ce qu’ils fassent ce qu’il faut ou qu’ils soient expulsés du pouvoir.»

Ces derniers mois ont vu une prolifération continue des chapitres du GAG dans tout le pays et une intensification des actions visant la National Rifle Association, les politiciens qui défendent le port d’armes et les entreprises qui profitent de ce que le groupe appelle «la chaîne de la mort». Fidèles à l’héritage du groupe, les manifestations et autres «zaps» (actions directes) ont jusqu’à présent souvent été amusantes et ont toujours conservé cette sensation électrique d’un chagrin queer transformé en activisme excessif. Dans le cadre d’une action contre le député Lee Zeldin, «marionnette de la NRA», à Long Island, le GAG a commandé à Aaron Lathrop, un fabricant de marionnettes de Philadelphie, une marionnette de l’élu au Congrès aux mains ensanglantées.

Une manifestation de soutien aux victimes d'Orlando lors de la dernière Gay Pride de San Francisco, le 26 juin. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Lors d’une manifestation #DropTheGunStock devant les bureaux de Manhattan de BlackRock, un fond d’investissement spécialisé en fabricants d’armes comme Smith & Wesson, tous les «êtres humains» et les die-ins ont été accompagnés de seaux de pop-corn teints afin d’avoir l’air de dégouliner de sang (la fusillade dans un cinéma d’Aurora, Colorado, en 2012, a été perpétrée par un tireur armé d’une arme semi-automatique fabriquée par Smith & Wesson).

Lors d’une réunion préparatoire du GAG le 9 août dernier, il n’a échappé à personne que nous étions réunis dans le même bâtiment —le LGBT Community Center de New York— dans lequel Act Up avait organisé certaines des plus grandes manifestations sauvages de tous les temps. Le point d’orgue de la soirée était la préparation d’un rassemblement de coalition contre la violence par armes à feu à Washington auquel le GAG devait se joindre le 27 août, dans le cadre d’un week-end célébrant la marche de Martin Luther King Jr sur Washington en 1963. À la fin, le groupe espérait se livrer à une action qui, selon les termes du responsable médias du GAG, Tim Murphy, serait «un peu plus nous». Cette discussion déboucha à un moment sur un débat houleux autour de la texture du tissu qui ferait le plus penser à du sang lorsqu’il serait déroulé sur les marches du Lincoln Memorial. Si cette idée finit par être abandonnée, le débat—qui relevait davantage de la scénographie que de la doléance politique—était en lui-même le symbole du too much typique de l’activisme queer.

Gays pro armes à feu

Mais tous les gays n’ont pas des haut-le-cœur quand on parle de contrôle des armes à feu. Depuis le massacre du Pulse, les dirigeants des Pink Pistols, un groupe qui prône l’armement des LGBTQ, ont déclaré que le nombre de leurs membres était en augmentation. Et lorsque j’ai récemment publié une image liée au GAG sur mon propre fil Facebook, une connaissance gay et conservatrice a posté une photo de lui dans un stand de tir et a demandé si je «soutenais honnêtement le désarmement des groupes persécutés». La réponse est non—mais je préfèrerais quand même pouvoir profiter de la happy hour sans être obligé de porter un flingue.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, quatre mois après le massacre, la question de Lydia Polgreen paraît avoir trouvé une réponse: les activistes queers semblent dans l’ensemble avoir choisi comme nouvelle cible le contrôle des armes à feu. Outre des groupes bien établis comme le Human Rights Campaign qui oriente une partie de leur programme vers le contrôle des armes, le Pride Fund to End Gun Violence, comité d’action politique qui «soutient les candidats qui ont la volonté d’agir en faveur de réformes raisonnables de la politique des armes à feu tout en défendant la sécurité et l’égalité des LGBTQ» a rejoint le GAG. Parmi son conseil d’administration figurent Christine Leinonen (mère très active d’une victime, Drew Leinonen), le survivant Brandon Wolf et la propriétaire du Pulse, Barbara Poma.

Malheureusement, la réforme des lois sur les armes à feu s’avère une cible particulièrement difficile à atteindre aux États-Unis —de nombreux autres groupes d’activistes s’y cassent les dents depuis des années. Un regain d’intérêt de la communauté queer pour une «politique de bon sens de contrôle des armes» ne suffira pas à lui seul à résoudre le problème. Pourtant, les leçons du deuil queer et l’histoire de l’activisme qui en a découlé peuvent-elles apporter quelque chose de nouveau et de vital au projet?

Il n’y a vraiment que dans le cadre de l’activisme queer que des sous-entendus grossiers sur le sexe oral peuvent aussi bien servir de mise en garde aux puissants intérêts particuliers

 

Lors du rassemblent de coalition du 27 août à Washington —le coup d’envoi du National Action Network et des «72 jours d’action contre la violence par armes à feu» de l’American Federation of Teacher— la présence du GAG a sûrement ajouté quelque chose à l’ensemble, qui comprenait également des Noirs, des Latinos, des syndicats et autres groupes de défense de la justice sociale, dont beaucoup travaillent depuis des dizaines d’années sur la prévention et les politiques liées aux armes à feu. Cela aurait pu être l’affiche soigneusement confuse claironnant simplement «FUCK GUNS», ou le slogan, tandis que nous marchions vers le pied-à-terre du lobbying de la NRA: «N-R-A, sashay away! [NRA, tire-toi]». Grauwiler, parlant au nom de ce qu’il appelle son «GAG de bric et de broc», a déclaré que «nous n’avions pas d’autre choix que de façonner notre propre expression, unique et puissante» après Orlando. Sa rengaine—«You have a GAG problem [vous avez un problème de haut-le-cœur, ndlr]!»—dirigée contre diverses facettes du complexe industriel des armes à feu, était une excellente trouvaille. Il n’y a vraiment que dans le cadre de l’activisme queer que des sous-entendus grossiers sur le sexe oral peuvent aussi bien servir de mise en garde aux puissants intérêts particuliers. Et quand vous arrivez à faire applaudir en chœur des pasteurs honnêtes, des représentants de syndicats sérieux et des membres des familles des victimes, alors c’est encore mieux.

Cette «expression unique et puissante» s’est déplacée vers l’action exclusivement GAG plus tard dans l’après-midi, en commençant par pousser les êtres humains à revêtir leurs travestissements de deuil. «Venez me voir, j’ai des voiles pour vous!» préconisait un des activistes du GAG dans l’ombre du MLK Memorial, tandis qu’un autre passait dans les rangs de la quarantaine de manifestants avec une boîte de pinces à cheveux. Des pancartes arborant les photos et les noms des morts, notamment du couple décédé au Pulse Drew Leinonen et Juan Guerrero, ne tardèrent pas à apparaître. La boule à facettes —qui, dressée sur son support en PVC aux allures de sceptre, guiderait un peu plus tard la procession le long du Mémorial de la Seconde Guerre mondiale, remonterait le bassin réfléchissant pour finir devant les marches du Lincoln Memorial— était pour l’heure posée contre le muret d’un parterre de fleurs.

En regardant la scène, je me suis souvenu de ce que m’avait dit l’humoriste gay Guy Branum: les mouvements sociaux américains prennent souvent la personnalité de l’espace dans lequel ils se sont formés —et où, parfois, le groupe a été le plus violemment attaqué. Les Noirs américains, par exemple, avaient l’église chrétienne et ils ont donc importé la dignité et la rectitude morale de cet espace dans leur activisme. Les queers, eux, avaient le bar gay. «Dans nos salles de réunion, tout le monde a déjà au moins ingurgité deux vodkas-sodas» plaisantait Branum.

Tandis que notre procession menée par des drag-queens spectrales et des paillettes disco avançait vers la masse de touristes béats rassemblés aux pieds de Lincoln, l’importation de ces origines est clairement apparue. Les bars gays sont des espaces nécessaires où le frivole rencontre le sérieux—des endroits où on trouve un bon coup d’un soir et où on s’organise, où on travaille son look et où on se construit une identité. Cette dynamique reflète le mariage queer entre le chagrin et l’excès. À l’instar de nombreux membres de la communauté LGBTQ après Orlando, je suis un débutant de l’activisme anti-armes à feu. Mais ce qui me frappe, c’est qu’il y a peut-être une forme de faiblesse dans le fait de ne répondre aux actes de violences par armes à feu qu’avec dignité et une indignation morale sincère —d’une manière où la noblesse éclabousse les armes elles-mêmes et ne fait qu’en polir davantage l’éclat aux yeux des inconditionnels.

Masculinité toxique

Voilà la vérité: les armes sont des choses stupides. Les gens qui les fétichisent aux dépens de la vie humaine sont absurdes. Le meurtre n’est pas une plaisanterie, mais sans l’ombre d’un doute, l’idée que nous serions davantage en sécurité avec encore plus d’armes à feu dans nos boutiques, dans nos cinémas et dans nos boîtes de nuit en est une. Il est difficile de rire quand on a perdu quelqu’un, mais le culte de l’individualisme violent et de la masculinité toxique qui le produit est clairement risible. Les gays ne vont pas «résoudre» le problème du contrôle des armes en Amérique, mais peut-être l’approche queer du chagrin et de l’activisme peut-elle offrir une stratégie alternative à joindre à celles déjà mises en place. Peut-être notre nature excessive peut-elle attirer un nouveau genre d’attention sur un problème qui peut (paradoxalement) sembler barbant, vu l’impasse dans laquelle il se trouve. Peut-être nos paillettes peuvent-elles projeter une lumière toute neuve et productive sur un problème souvent voilé–et d’une certaine manière protégé–par l’ombre de la mort.

Peut-être l’approche queer du chagrin et de l’activisme peut-elle offrir une stratégie alternative

 

Ça fait beaucoup de peut-être. Mais tandis que je regardais les gens nous contempler sur les marches du mémorial Lincoln, je pensais à ce que le mot gag signifie en argot gay. Le plus souvent, on l’utilise quand quelqu’un se retrouve face à une sorte de changement de paradigme —un look drag qui étire les frontières du féminin ou un ragot louche capable de défaire des nations. I’m gagged! Girl, didn’t you just gag for it? Why are you gagging so? [Ça me fait gerber! Cocotte, ça ne te fout pas la gerbe? Pourquoi tu fais genre tu vas vomir?] Peut-être que dans le domaine d’une politique raisonnable de contrôle des armes à feu, c’est exactement de ce genre de haut-le-cœur dont ce pays aurait besoin.

Quand nous sommes morts sur les marches ce samedi-là, j’ai pensé à ces choses et j’ai pensé à Drew et à Juan. Mon partenaire était aussi venu à la manifestation, et après quelques instants sur la pierre brûlante j’ai tendu le bras et je lui ai pris la main, comme j’espère que Drew et Juan et les autres couples ont pu le faire ce soir-là au Pulse. J’ai repensé à ce que m’avait rappelé un des amis de Drew juste après son enterrement, à quel point il avait un sens de l’humour cinglant et dévastateur. «Il savait déchiffrer» me disait cet ami. Drew aimerait le GAG. J’ai pensé au Pulse et à tous ces gens, à ceux qui avaient sûrement eu envie de vomir pour une raison ou pour une autre au cours de cette soirée, et j’ai pleuré.

Et puis d’un coup, comme ça, l’action s’est terminée. Mon partenaire et moi nous sommes levés, nous avons dit au revoir et nous nous sommes dirigés vers la bouche de métro. Nous avions besoin de nous décrasser et de trouver un bar gay. Nous avions besoin de danser.

J. Bryan Lowder
J. Bryan Lowder (14 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte