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Le Coran est-il de droite ou de gauche?

Robin Verner, mis à jour le 11.08.2017 à 11 h 28

Coincé entre le djihadisme et les appels en tous genres à destination de la communauté musulmane, l'islam ne quitte plus l'actualité. Et la crise des consciences en rencontre une autre depuis bientôt dix ans: la crise économique, et son cortège de politiques d'austérité voire de réformes du code du travail. Ça tombe bien, le Coran s'intéresse de très près à l'économie.

Coran | Free Pictures 4K via Flickr CC License by

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Cet article est publié dans le cadre d'une série sur le discours économique des textes religieux. À lire également: le discours économique de Jésus décrypté et l'économie dans le judaïsme entre narrations et prescriptions.

Née dans l'Arabie du VIIe siècle parcourue de bédouins commerçants et de marchands sédentaires de La Mecque ou Médine, l'islam a mis au point un discours précis sur la finance. Le Coran, lui-même, loin d'être seulement un texte religieux, propose une charia (loi islamique) qui en fait aussi un traité juridique. Depuis la guerre froide, l'islam politique a ainsi partout –de la révolution islamique de Khomeiny en Iran à l'arrivée au pouvoir des islamistes d'Ennahda en Tunisie– prétendu incarner la fameuse «troisième voie» entre le capitalisme et le socialisme, corrigeant les excès de l'un et les naïvetés de l'autre, à moins que ce ne soit l'inverse.

Alors, que préconise l'islam pour le marché du travail et la création de richesses? Marché libre régie par la seule concurrence «libre et non faussée» ponctuée de mesures sociales ou précommunisme réconcilié avec la petite entreprise? Comme toujours avec la religion, la réponse ne manque pas d'ambiguïté. L'islamologue Haoues Seniguer, maître de conférences à Sciences Po Lyon, nous met en garde: 

«Le problème, c'est qu'on a un biais méthodologique coupable au moment de se poser la question. On impute à l'islam une intention alors que l'influx a été donné dans l'histoire musulmane par des acteurs sociaux différents. On peut justifier la lecture communiste comme la lecture capitaliste des Écritures.» 

Histoire de ne pas nier la complexité, voire les paradoxes du Coran, nous avons découpé les différentes facettes de l'enseignement de Mahomet. À vous de choisir laquelle a votre préférence.

1.Mahomet, l'homme au couteau entre les dents

En ces temps troublés où le clivage droite-gauche semble avoir du plomb dans l'aile sur le terrain économique, où la plupart des responsables politiques et dirigeants économiques communient autour de l'hostie libérale en récitant les mantras de la «réforme» dans ce qui s'apparente à une croisade contre le «coût du travail», il faut parfois se tourner vers les religieux pour retrouver les plus beaux accents de l'anticapitalisme. 

Annonce un châtiment douloureux à ceux qui amassent l'or et l'argent, et ne les dépensent point dans le Sentier de Dieu

C'est ce qu'a fait l'an dernier Le Monde Diplomatique en relayant un discours désormais célèbre du pape François à Santa Cruz en Bolivie, prononcé le 9 juillet 2015. Le souverain pontife y désignait sans ambages le capitalisme comme «le fumier du diable». L'islam ne dispose pas d'une autorité équivalente à celle du pape mais la religion musulmane n'est pas en reste quand il s'agit de dénoncer l'accumulation du capital. 

Des marques brûlantes imprimées avec l'or

Le rejet par Mahomet de la thésaurisation (le fait de conserver son argent sans le réinjecter dans l'économie réelle, le fameux «bas-de-laine» de mère-grand et plus encore de certains rentiers) prend même des tournures que Marx n'aurait pas renié 1.200 ans plus tard. La sourate dite de «l'immunité ou du repentir» est très claire à ce propos aux versets 34-35 (dans la traduction de Kasimirski): 

«Annonce un châtiment douloureux à ceux qui amassent l'or et l'argent, et ne les dépensent point dans le Sentier de Dieu. Le jour où le feu de la géhenne sera allumé sur leurs têtes, des marques brûlantes seront imprimées avec cet or et cet argent, sur leurs fronts, sur leurs flancs et sur leurs reins, et on leur lira: “Voilà ce que vous avez vous-mêmes amassé pour vous. Goûtez ce que vous avez amassé.”»

Descendre au tombeau avec ses lingots apparaît donc comme une bien mauvaise idée. Sans menace prophétique, ni promesse d'un sombre au-delà, Karl Marx abonde dans le même sens quelques siècles plus tard. Au chapitre III du livre premier du Capital, Marx, qui définit déjà le capitalisme comme une «gigantesque collection de marchandises», voit dans la thésaurisation un passage aussi obligé qu'infantile du capitalisme. L'argent, censé être le médium permettant de troquer une «valeur d'usage» contre une autre, c'est-à-dire permettant de vendre un bien pour acquérir un nouvel objet, devient lui-même une marchandise conformément à «la soif d'or» à la racine du capitalisme. Il s'ensuit une mystique de l'argent: 

«Pour retenir et conserver le métal précieux en qualité de monnaie, et par suite d'élément de la thésaurisation, il faut qu'on l'empêche de circuler ou de se résoudre comme moyen d'achat en moyens de jouissance. Le thésauriseur sacrifie donc à ce fétiche tous les penchants de sa chair. Personne plus que lui ne prend au sérieux l'évangile du renoncement.» 

«Dieu a permis la vente, il a interdit l’usure»

Cet amour triste préfigure le mercantilisme bien connu: «Industrie, économie, avarice, telles sont ses vertus cardinales; beaucoup vendre, peu acheter, telle est la somme de son économie politique», observe ainsi Marx. C'est donc après le même penchant coupable que le prophète arabe et l'économiste à la barbe fleurie en ont. Pas pour les mêmes raisons, il est vrai. 

La fibre sociale de Mahomet va plus loin encore. Le prêt à intérêt, l'usure, est fermement rejeté: «Dieu a permis la vente, il a interdit l’usure.» (sourate II dite de «la vache», verset 276), et Mahomet prône quelques lignes plus loin la mansuétude envers les pauvres dans le paiement des dettes: «Si votre débiteur éprouve de la gêne, attendez qu'il soit plus à son aise» (II, 280). La tradition musulmane a pris très au sérieux la question de la redistribution sociale. Une pratique fiscale, appelée la zakât, en est le fer de lance dans de nombreux pays musulmans aujourd'hui encore. 

Haoues Seniguer nous explique son importance religieuse et son statut économique:

«La zakât, du point de vue de l'islam sunnite, est l'un des cinq piliers de la religion qu'est tenu de respecter tout musulman dont l'épargne au cours d'une année écoulée correspond à un certain seuil fixé (et quelquefois revue et corrigé) par des autorités religieuses compétentes, ou jugées comme telles, sur ces questions».

Plus complexe que la seule charité, elle consiste en une sorte de taxe sur le patrimoine. Mais Haoues Seniguer nuance ce qui ressemble à un volontarisme généreux: «L'État, dans les sociétés majoritairement musulmanes et en règle générale, ne contraint pas à son versement au titre “d'impôt”; de facto, il s'agit par conséquent beaucoup plus d'une aumône relevant de la contrainte essentiellement individuelle et morale.»
 

2.Les recettes libérales de Mahomet

En matière économique, l'islam n'aime pas imposer quoi que ce soit. Comme Mahomet refusait de fixer les prix à Médine, les autorités musulmanes ne sont pas censées mettre le nez dans les affaires et les commerces comme l'explique ici Charles Mills, pionnier de l'islamologie, dans son Histoire du mahométisme en 1826. 

Mahomet a surtout essayé de réduire les effets pervers de la sédentarisation à la Mecque qui se traduisit par un déclassement socio-économique d'un certain nombre de tribus

Le messager d'Allah estime ainsi que la concurrence doit être «libre et non faussée» selon la formule creuse consacrée. Pas d'intervention de l’État donc en-dehors de circonstances exceptionnelles, et pas de monopole non plus. Dans le sahih Mouslim, un recueil de hadith (les hadith regroupent l'ensemble de la tradition orale attribuée à Mahomet et à ses compagnons) reconnu par tous les musulmans sunnites, on trouve ces paroles: «Celui qui monopolise est fautif.» 

L'offensive contre la concentration d'un domaine économique entre les mêmes mains a depuis été abondamment relayée par les penseurs libéraux. Pour eux, le monopole est un danger menaçant en permanence le système qu'ils appellent de leurs vœux. Dès le premier livre de sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Adam Smith vitupérait contre ces «monopoleurs» qui, trichant avec le marché, vendent toujours leurs marchandises «fort au-dessus du prix naturel».

Capitalisme de petits commerçants

Un cran au-dessus dans le libéralisme, Milton Friedman estimait dans le livre Free to choose, tiré d'une émission télé produite la même année, que les monopoles n'étaient pas du fait du capitalisme mais de l’État: «Le problème n'est pas de savoir comment le gouvernement peut faire respecter la concurrence mais de savoir comment l'on empêche le gouvernement de mettre en place des monopoles.»

Ni réglementation des prix, ni monopole, pour Mahomet le marché doit se réguler ailleurs: selon lui, cette tâche revient à la société civile. C'est l'un des enseignements que l'on peut tirer du verset le plus long du livre révélé des musulmans, le verset 282 de la sourate II qui traite du paiement des dettes. Il y est dit de faire par écrit et devant deux témoins la reconnaissance de la somme due.

La vision économique de Mahomet s'adapte au tableau d'un capitalisme de petits commerçants où l’État se doit de jouer les absents au maximum tandis que les gens mobilisent leur bon sens et leur honnêteté. Après nous avoir rappelé le danger de l'anachronisme lorsqu'on projette des considérations économiques modernes dans des textes religieux anciens, l'universitaire Haoues Seniguer explique les enjeux concrets auxquels s'est trouvé confronté Mahomet: 

«Il a surtout essayé de réduire les effets pervers de la sédentarisation à la Mecque, particulièrement à la fin du VIe siècle, qui se traduisit par un déclassement socio-économique d'un certain nombre de tribus et la démantèlement de l'esprit de corps qui prédominait jusqu'alors.» 

Préserver voire rétablir les liens traditionnels dans un monde en plein bouleversement économique, politique et social, une gageure à laquelle l'islam ne cesse de se heurter aujourd'hui.
 

3.Troisième voie et pragmatisme

Et qu'en est-il lorsque l'islam politique transforme l'essai et peut imposer sa propre conception de la finance et de l'économie? Il y a peu, Michel Houellebecq envisageait ce cas de figure dans un contexte particulier à travers son roman Soumission: la victoire du chef de file d'un parti musulman à l'élection présidentielle française en 2022. Petit rappel des faits: dans une époque de crispation généralisée, Mohammed Ben Abbes, président de la Fraternité musulmane, remporte le scrutin en bénéficiant des effets d'un front républicain visant à empêcher l'accession au pouvoir de Marine Le Pen. Les mois qui suivent voient Ben Abbes mettre en place son programme sans coup férir.

Je comprends pourquoi Houellebecq est allée sur ce terrain car l'islam interdit l'intérêt et les prêts sont gagés sur des biens concrets

Fidèle à l'aspect inclassable de l'islam, Houellebecq imagine que le nouveau chef d’État choisit de jouer les non-alignés du porte-monnaie: tournant le dos au collectivisme comme au libéralisme, il promeut le distributivisme ou distributisme: 

«Lors d’une séance de questions à la presse, il se déclara influencé par le distributivisme, ce qui plongea ses auditeurs dans un ébahissement général. (…) Le grand public apprit ainsi au cours des semaines suivantes que le distributivisme était une philosophie économique apparue en Angleterre au début du XXe siècle sous l’impulsion des penseurs Gilbert Keith Chesterton et Hilaire Belloc. Elle se voulait une “troisième voie”, s’écartant aussi bien du capitalisme que du communisme —assimilé à un capitalisme d’État. Son idée de base était la suppression de la séparation entre le capital et le travail. La forme normale de l’économie y était l’entreprise familiale; lorsqu’il devenait nécessaire, pour certaines productions, de se réunir dans des entités plus vastes, tout devait être fait pour que les travailleurs soient actionnaires de leur entreprise, et coresponsables de sa gestion.» 

Du passé faire table rase?

Jean-Paul Lambert a écrit plusieurs livres sur la question comme Écologie et distributisme et une revue explorant les mêmes terres, Prosper. Il explique la spécificité du distributisme:

«L'idée originelle est de faire une économie sans profit monétaire, contrairement à celle qu'on connaît: c'est-à-dire qu'avec le distributisme, on travaille, on produit des biens, des services qu'on évalue avant de les redistribuer aux usagers. Ici, les travailleurs ont la maîtrise de leur travail, les usagers de leurs usages. Les revenus de chacun sont garantis sur les ressources réelles et le travail humain.»

Pour Jean-Paul Lambert, lier l'islam au distributivisme pourtant historiquement partagé par des catholiques sociaux (comme les frères Chesterton ou encore Hilaire Belloc) et certaines familles de la gauche n'est pas un hasard: «Je comprends pourquoi Houellebecq est allée sur ce terrain car l'islam interdit l'intérêt et les prêts sont gagés sur des biens concrets. Par exemple, on chiffre la valeur de votre maison à la baisse mais on vous donne la différence en argent.» 

Mais le distributisme du personnage de Houellebecq est un peu timoré: pas question de faire table rase du système précédent. Au contraire, «malgré l'anticapitalisme affiché de la doctrine», Ben Abbes se contente de supprimer les aides de l’État aux grands groupes, de favoriser l'artisanat et les autoentrepreneurs et de diminuer les dépenses sociales sous prétexte de faire reposer la solidarité sur la seule cellule familiale. 

Et dans le monde réel?

La fiction se fait assez fidèlement l'écho de la réalité. Appuyés sur le Coran et une attitude religieuse rigoriste, les conservateurs musulmans promettent souvent la rupture lorsqu'ils sont dans l'opposition. Mais le printemps arabe de 2011 a permis à un certain nombre d'entre eux de former un gouvernement. Une fois aux manettes, ils entrent dans les costumes de leurs prédécesseurs et se gardent bien de renverser la table.

Haoues Seniguer analyse cette ambivalence:

«Il s'agit d'un pragmatisme, par défaut, car les tenants de l'islam politique, les idéologues en particulier, ont été incapables de penser de fond en comble un modèle économique novateur ou alternatif malgré la prétention durant plusieurs décennies de détenir “la solution islamique”.»

L'enseignant illustre son propos avec le souvenir des premiers pas de la Tunisie démocratique: «Prenons l'exemple du parti islamiste tunisien, Ennahda. Il est arrivé au pouvoir en 2011, et s'est purement et simplement contenté de reprendre à son compte le programme économique libéral de Ben Ali!» Musulmans ou non, les dirigeants politiques du monde entier semblent désormais communier dans un nouveau culte. 

Robin Verner
Robin Verner (79 articles)
Journaliste
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