France

Le choc des vidéos d'abattoir, une porte d'entrée vers le végétarisme?

Grégor Brandy, mis à jour le 05.09.2017 à 12 h 39

Du choc à l'impression de pouvoir changer les choses à son échelle.

Scratches | Anne Marie Peterson via Flickr CC License by

Scratches | Anne Marie Peterson via Flickr CC License by

Le jugement a été renvoyé au 9 octobre, mais les deux militants de la L214 savent désormais que «le procureur de la République a requis une amende de 15.000 euros, dont 10.000 euros avec sursis», rapporte Le Monde. Ce lundi 4 septembre, ces membres de l'association de défense des animaux ont comparu devant le tribunal correctionnel de Versailles pour s’être introduits en décembre 2016 dans l’abattoir d’Houdan (Yvelines), et y avoir placé des caméras. Le procès prévu en juin dernier, quelques jours après la publication de la vidéo, avait finalement été reporté.

L'association a pour habitude de faire parler d'elle. En quelques années, elle a réussi à se faire une place dans le paysage médiatique à coups de vidéos chocs, largement reprises par les médias. Son dernier coup, c'était en juin 2017. C'est pour cette dernière vidéo filmée quelques mois plus tôt et où l'on voit «des cochons chercher de l’air pendant d’interminables secondes tout en poussant des cris stridents, avant de s’effondrer, inertes» que les deux militants de L214 sont poursuivis.

«Selon les calculs de l’association, les cochons attendent entre 35 et 40 secondes, dans la panique et les convulsions, avant de sombrer. Le système employé est tel que les porcs ne peuvent pas être immédiatement étourdis: il faut imaginer un “manège” avec sept nacelles, qui marquent un arrêt à chaque fois que deux cochons montent à bord. De sorte que les animaux mettent plus d’une demi-minute avant d’atteindre le fond de la fosse, là où la concentration de CO2 est de 90%, le niveau nécessaire pour les étourdir rapidement», raconte le Monde.

La longue liste des vidéos de L214

L'abattoir de Houdan n'était qu'un lieu de plus à une longue liste de ceux épinglés par l'association. Depuis 2015, on a ainsi eu droit tour à tour à des images volées provenant de Metz, d'Alès, du Vigan, de Mauléon-Licharre, de Limogesde Pézenas et Puget-Théniers, et plus dernièrement donc de Houdan. 

Quelques mois avant cette dernière polémique, le récit et les images de Mauricio Garcia-Pereira, un employé de l'abattoir de Limoges, avaient déjà de quoi dégoûter même les plus gros amateurs de viande. On y voyait des vaches gestantes abattues, tandis que les fœtus et veaux à naître étaient récupérés et jetés: une pratique controversée et dénoncée, mais «légale et régulière», soulignait alors Le Monde.

«On jette le veau dans une poubelle pleine de merde. Parfois, il bouge, comme s’il était vivant. On fait ça tous les jours, au moins cinquante fois par semaine. Comment on peut les tuer, nom de Dieu? Des vaches pleines et des veaux qui sont en train de sortir.»

Dire que les images diffusées par l'association antispéciste font réagir relèverait de l'euphémisme. Il n'y a qu'à voir le nombre de reprises dans la presse, les réactions en commentaires des articles ou sur les réseaux sociaux pour voir que nombreux sont touchés par le sujet et tiennent à le faire savoir –dans un sens ou dans l'autre.

Même les responsables politiques se sentent obligés de s'exprimer sur le sujet. En novembre 2016, après la publication des images de l'abattoir de Limoges, le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll avait déclaré «que “toute mesure” pouvant favoriser le respect du bien-être animal dans les abattoirs devait “être prise”», comme le relevait alors l'AFP.

«Il a estimé qu'il fallait “éviter que l'on choque encore une fois”, mais a refusé de pointer du doigt la filière des éleveurs. [...] Le porte-parole du gouvernement a toutefois estimé qu'on pouvait “rendre plus sévère” la législation, “à l'échelle nationale et même à l'échelle européenne”. Le ministre a également rappelé la mise en place d'un amendement dans la loi Sapin II qui rend délictueux les mauvais traitements exercés sur les animaux en abattoir, ce qui doit permettre de protéger les salariés qui les dénoncent.»

Le déclic

Pour certains, ce genre de vidéos constitue un déclic qui les pousse à devenir végétariens ou végans. L'association L214 avait d'ailleurs relayé un témoignage de ce genre après la publication d'une vidéo tournée dans l'abattoir d'Alès, en 2015. En fouillant sur internet, de nombreux témoignages que l'on peut lire insistent sur le visionnage de souffrances d'animaux mis à mort. C'est d'ailleurs ce qu'ont en commun les vidéos de l'association L214.

Ce point est d'ailleurs particulièrement important pour comprendre les raisons qui poussent certains d'entre nous à changer leurs habitudes alimentaires, selon André Gunthert, chercheur et titulaire de la chaire d’enseignement d’histoire visuelle à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). En plus de la place qu'a prise la question animale au cœur de nos sociétés –ainsi que leur bien-être–, il faut aussi prendre en compte le fait que ces vidéos «dénoncent des comportements inacceptables sur le plan éthique», et révèlent des réalités cachées: «des images interdites d'une violence indéniable, brute, et impressionnante».

«Ce sont des images de violences physiques, de mises à mort d'êtres vivants dont on peut dire qu'on se sent beaucoup plus proche aujourd'hui que par le passé. Il y avait également eu des réactions très violentes après la diffusion de la vidéo qui montrait la maltraitance d'un chaton. Ces images sont par ailleurs relativement rares, même si elles sont plus présentes aujourd'hui, sur internet.»

L'impression de faire bouger les choses

Si l'on a l'impression de revoir surgir les mêmes polémiques à chaque fois qu'une telle vidéo est publiée, c'est aussi parce que les images d'abus dans les abattoirs qui nous parviennent sont rares –l'association n'a publié «que» sept vidéos d'abattoirs en deux ans– et potentiellement plus choquantes.

Mais cette raison n'explique pas la totalité des changements de régime alimentaire. En juillet dernier, le fondateur du site Madmoizelle racontait comment un documentaire l'avait finalement poussé à abandonner la viande, à coup «de chiffres et de pragmatisme», et pas à cause des images d'abattoirs ou de violences.

«Oui je sais, je suis lent. Ça m’aura pris 37 ans à déconstruire, mais l’électrochoc fut tel que j’ai arrêté du jour au lendemain de manger de la viande. Je continuais à manger du poisson depuis, j’ai arrêté il y a un mois.»

Plus généralement, si toutes ces vidéos poussent des gens à révolutionner leurs habitudes, c'est aussi, souligne André Gunthert, parce que sur ce sujet, nous avons l'impression que l'on peut agir pour faire bouger les choses. Ici, il suffit à chacun de modifier son régime (sans forcément arrêter de manger de la viande), pour avoir l'impression de remplir sa part du contrat.

Reste que la vidéo est loin d'être le seul média qui pousse les amateurs de viande à passer à autre chose. Le livre de Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux, avait «ouvert les yeux» de trois des huit des personnes que nous avions rencontrées pour savoir comment elles étaient devenues végétariennes. À tel point que depuis leur lecture, elles ont toutes les trois abandonné la viande. Peut-être qu'après une adaptation au cinéma ou en documentaire, le message de Jonathan Safran Foer aura encore plus d'impact. Il y a pour l'instant 3% de végétariens en France.

Grégor Brandy
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Journaliste