Sports

La pole dance peut-elle devenir un sport comme un autre?

Philippe Kallenbrunn, mis à jour le 03.12.2016 à 16 h 04

Danse ou fitness ? Sport ou striptease ? Qu’est vraiment la pole dance en France ? Discipline à la mode, elle cherche encore son identité. Les non-initiés l’associent spontanément à une pratique d’effeuillage autour d’une barre verticale. Les plus avertis, au contraire, la considèrent comme une activité gymnique et gracieuse, jusqu’à organiser des compétitions nationales et mondiales. Mais rien n’est simple car, même en la matière, les protagonistes se cherchent des poux.

Pole dance aux États-Unis en février 2016 I RAUL ARBOLEDA / AFP

Pole dance aux États-Unis en février 2016 I RAUL ARBOLEDA / AFP

Sophie Antoine ouvre la porte de la boutique et nous pénétrons dans une grande salle éclairée par des néons roses. Six barres s’élèvent à la verticale sur une hauteur de 4,20 mètres, scellées au parquet et au plafond. Un large miroir recouvre tout un pan de mur, qui permet à chacun de se voir à l’œuvre. Nous découvrons ainsi Pole Dance & Co, une école située à Labège, dans la banlieue de Toulouse. C’est ici que cette ancienne chef de station radio de l’Armée de Terre enseigne la pole dance, discipline qu’elle pratique depuis moins de cinq ans.

«J’ai fait beaucoup de sport, de la boxe, de la course à pied, et j’ai vite appris les techniques, explique-t-elle. En revanche, j’ai dû produire des efforts pour devenir gracieuse, comme penser à pointer les pieds ou travailler l’équilibre.»

Progrès fulgurants: elle est devenue vice-championne de France en duo le 25 juin dernier à la halle Jeannie-Longo de Sassenage (Isère).

Aucun diplôme n’est requis pour enseigner la pole dance. «Partant de là, j’ai instauré des règles de discipline dans mes cours, poursuit-elle. Les clientes qui choisissent de venir ici apprécient la rigueur de cet accompagnement. Ce cadre est indispensable, ne serait-ce que pour assurer leur sécurité. Je leur demande par exemple de ne jamais réaliser une figure lorsque j’ai le dos tourné.» 

Un problème d'image

Sophie, 29 ans, petit bout de femme musclée et tonique, vante les vertus de la pole dance. «C’est vraiment un sport complet, qui sculpte le corps, détaille-t-elle. Il demande bien sûr une certaine souplesse que l’on obtient par du renforcement musculaire, du gainage et des étirements. Chaque cours est obligatoirement précédé d’un long échauffement. De nombreux pratiquants associent d’ailleurs au plaisir de pouvoir épater leur entourage celui de garder ou de retrouver la ligne, de façon peut-être plus ludique que par le biais d’autres activités sportives.» Elle inclut les hommes dans cette réflexion, qui participent aussi à ses cours. Son compagnon Didier Benac est lui-même champion de France 2016 de pole dance.

J'étais tombée sur un article dans un magazine féminin qui s'intitulait: “La gym des stripteaseuses”. Un titre pour le moins sulfureux qui a interpelé une personne aussi curieuse que moi

L’école où exerce Sophie cartonne et ce n’est pas un hasard: la pratique de la pole dance est en plein essor partout en France, jusque chez les enfants. Cette discipline demeure néanmoins extrêmement controversée: elle reste en effet associée par beaucoup au monde de la nuit et au striptease. La presse féminine elle-même mélange souvent les genres. Et pour cause. À Paris, par exemple, le Pink Paradise, un club de striptease réputé de la capitale, possède sa propre école de pole dance. La barre («pole» signifie «poteau» en anglais) et l’effeuillage paraissent indissociables: la Suitte , un club de striptease toulousain, ne fait pas de la maîtrise de la pole dance un critère éliminatoire de son recrutement mais annonce noir sur blanc que c’est «un plus».

«Hoochie coochie»

Il faut alors s’intéresser aux origines présumées de la pole dance pour mieux la comprendre. À la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1920, en Amérique du Nord, lorsque les forains itinérants s’installent dans une ville, ils montent leurs tentes autour du chapiteau central. Chacune de ces tentes abrite un spectacle différent. L’une d’entre elles, plus coquine que les autres, se trouve exclusivement réservée aux adultes. À l’intérieur se produisent des danseuses en petites tenues, qui gagnent progressivement le nom de «hoochie coochie». Elles s’adonnent en particulier à une forme de danse du ventre, faisant rouler leurs hanches, probablement importée du patrimoine moyen-oriental.

Or, la taille réduite de la tente où elles s’exécutent oblige que l’on dispose une barre verticale en plein milieu de la scène, afin de bien tendre la toile. Et c’est ainsi que les filles commencent à s’approprier leur nouveau compagnon de danse. Elles s’en servent d’abord comme d’un point d’appui avant d’en jouer dans leurs mouvements de corps, de façon toujours plus suggestive. Cette pratique connaît ensuite un certain succès outre-Atlantique dans les bars de burlesque, où sont installées des barres verticales.

Ce divertissement associant cabaret coquin et comédie légère est très en vogue aux États-Unis jusque dans les années 1960, à l’âge d’or de la «pin-up». Chemin faisant, la pole dance devient indissociable des clubs de striptease aux États-Unis et au Canada dans les années 1970-80. A ce moment-là, on est évidemment à mille lieues d’imaginer que se forgent là les prémices d’un sport qui fera un tabac trente ans plus tard, au point de se rêver un destin olympique!

La révolution fitness

On prête à Fawnia Dietrich la maternité de la pole dance en tant que discipline sportive. Dans le microcosme, cette prof de danse canadienne fait figure de papesse pour avoir créé les premiers cours de pole dance, diffusés par des DVD pédagogiques au début des années 1990, non sans une approche très «fitness» de la discipline. Effet boule de neige garanti, notamment en Australie et en Angleterre, où d’autres lui emboîtent le pas.

Dès lors, la pole dance se développe partout dans le monde. Elle arrive véritablement en France dans le courant des années 2000. C’est à cette époque-là que Nathalie Viennet, prof de danse à Marseille, la découvre.

À l'heure actuelle, nous n'avons pas un recul suffisant pour connaître toutes les pathologies liées à cette pratique lorsqu'elle n'est pas encadrée par des “professionnels”

«J'étais tombée sur un article dans un magazine féminin qui s'intitulait: “La gym des stripteaseuses”, se souvient-elle. Un titre pour le moins sulfureux qui a interpelé une personne aussi curieuse que moi. Ayant une certaine ouverture d'esprit pour tous les métiers de la scène, je m'y suis donc penchée. J'ai alors pu lire entre les lignes et entrevoir une discipline pour le moins très physique.» 

Conquise, elle se rend alors aux États-Unis. Elle y rencontre Fawnia Dietrich, se perfectionne à Las Vegas, dans le berceau de la discipline, «The house of pole», et décroche un certificat d’aptitudes. Elle explique: «Étant déjà enseignante validée en danse depuis de nombreuses années, il m'a semblé naturel de suivre la même démarche concernant cette discipline nouvelle en France que beaucoup enseignent sans plus de connaissances que l'explication globale d'une figure...»

Compétitions concurrentes

Et l’on touche là aux limites actuelles de cette activité sportive. Car la pole dance, péché de jeunesse sans doute, se cherche toujours une crédibilité, une structuration, qui la propulserait enfin au rang des autres disciplines en France. Pour l’heure, elle est surtout l’objet d’une guéguerre entre institutions. D’une part, des compétitions de pole dance sont organisées par la Délégation française de pole sports, une association loi 1901 créée en 2012 et qui se soumet, sans en être membre, aux règles de l’International Pole Sports Federation (IPSF), un organisme privé comportant des délégations dans le monde entier, dont l’antériorité et la réputation séduiraient, nous assurent plusieurs spécialistes, la majorité des compétiteurs. Le 29 octobre prochain, à La Cigale, se tiendra ainsi l’édition 2016 de la Compétition française de pole dance, à laquelle prendra part notamment l’Angevine Céline Counali.

D’autre part, un championnat de France se tient depuis 2015 sous l’égide, lui, de la Fédération française de danse (FFD), qui fait partie de la World Dance Sport Federation (WDSF). Cette dernière est elle-même reconnue par SportAccord et donc, par le Comité International Olympique (CIO). Nathalie Viennet, membre du comité directeur de la FFD, est la référente nationale pour la pole dance. Elle est même directement à l’origine de l’entrée de la pole dance dans le giron fédéral. «J’avais la volonté de structurer une discipline pointue avec les dangers que cette pratique présente tant pour les adultes que pour les enfants, révèle-t-elle. À l'heure actuelle, nous n'avons pas un recul suffisant pour connaître toutes les pathologies liées à cette pratique lorsqu'elle n'est pas encadrée par des “professionnels”.»

Elle ajoute:

«Aucun groupement international n'est officiellement reconnu. Pour l'être, il faut avoir été “validé” par la fédération de toutes les fédérations sportives: SportAccord. Pour cela, il faut être garant du respect du Code du sport et répondre donc à certains critères auxquels ne répondent pas ces “fédérations” privées. Le premier de ces critères est déjà de procéder à des qualifications et non des sélections par vidéo comme c'est actuellement le cas. Le problème est toujours d’ordre financier: l'organisation de compétitions coûte un certain prix. À ce jour, l'IPSF n’entre pas dans les critères évoqués et n'est donc pas officiellement reconnue...»

Aujourd'hui, lorsque je me présente en tant que référente nationale, personne ne me rit au nez. Bien au contraire: cela suscite des questions, de la curiosité et de l'écoute

Un encadrement en plein développement

Elle n’en est qu’à ses balbutiements mais la Fédération française de danse s’emploie donc à faire de la pole dance une discipline artistique et sportive à part entière. En plus de la création de compétitions officielles, elle développe progressivement les outils qui y sont associés: par exemple, une formation de juges pour les trois types de compétition (départementale, régionale et nationale). Les premiers juges nationaux ont ainsi été certifiés en mai 2016.

Une formation de professeur de pole dance est aussi à l’étude, répondant à la demande de nombreux enseignants en activité qui souhaitent obtenir une reconnaissance de leurs acquis. «Il y a une différence entre partager et enseigner qui est essentielle et qui se nomme pédagogie, appuie Nathalie Viennet. Cela permettra aussi de préparer des compétiteurs dans les meilleures conditions possibles. Sans parler du public des enfants...»

Quant à l’image sexy voire friponne de la discipline, bien enfouie dans l’inconscient collectif, elle perdure aussi parce que la tenue portée par les sportives, «shorty» et brassière, donne lieu à une mauvaise interprétation. Pour une indispensable adhérence, un contact direct est en effet nécessaire entre la peau du corps et la barre verticale en inox, qui peut elle-même pivoter sur son axe selon la force impulsée par la danseuse.

«Les choses changeront progressivement et lentement avec la visibilité de la discipline dans les médias et les réseaux sociaux, veut croire Nathalie Viennet. Les championnats officiels organisés par la Fédération sont une grande avancée. L'image est déjà en train de changer par ce biais. Aujourd'hui, lorsque je me présente en tant que référente nationale, personne ne me rit au nez. Bien au contraire: cela suscite des questions, de la curiosité et de l'écoute. Seuls ceux qui ont des œillères continuent de ne voir que l'aspect sulfureux. […]

 

La danse est par définition “séductrice”, quoi que l'on fasse. Elle adoucit les mœurs et il fut un temps où les gens qui traversaient des véritables crises de vie, telles que les guerres par exemple, avaient besoin de cette légèreté. C'est d'ailleurs toujours la légèreté et le jeu que les pratiquants, hormis les compétiteurs, viennent chercher dans un cours.»

Et si, en définitive, la controverse autour de la pole dance émanait, non pas de la danse elle-même, mais simplement du lieu, de l’environnement et du contexte dans lequel elle est pratiquée?

Philippe Kallenbrunn
Philippe Kallenbrunn (2 articles)
Journaliste. Dernier livre publié: «Les années Saint-André, autopsie d'un fiasco» (éd. Solar, mars 2016).
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