Double XLGBTQ

Voici les conseils sur le sexe dont vous avez toujours rêvé

Christina Cauterucci, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 11.09.2016 à 10 h 52

Le mot d'ordre du livre d'Amy Rose Spiegel inspiré de Saint-Augustin: «aime et fais ce que tu veux».

Extrait de la couverture du livre

Extrait de la couverture du livre

Dommage qu'il m'ait fallu attendre mes 28 ans pour lire l'ouvrage d'Amy Rose Spiegel, Action: A Book About Sex. Non pas que 28 ans soit un âge trop avancé pour savourer le style aguicheur de Spiegel ou pour apprendre de nouvelles astuces issues de son très exhaustif catalogue sexautobiographique –là-dessus, la vieille carne que je suis en a eu pour son argent. Reste que si j'avais ouvert ce livre vers 14 ou 15 ans, il m'aurait peut-être épargné quelques rencontres du troisième type, et beaucoup de soirées à me morfondre dans la honte et le doute.

Action est un guide sexuel pour une génération nouvelle et progressiste, pour qui la sexualité est faite de fluidité, d'acceptation et de positivité corporelle et de crochets féministes décochés à la culture du viol. Le contraste est saisissant avec la presse féminine à la maman («La pipe, ce ciment du couple!»), tant le livre de Spiegel se focalise sur l'accomplissement personnel et physique de ses lecteurs. Il s'ouvre, excusez du peu, sur une citation de Saint Augustin –«Aime et fais ce que tu veux»– et se poursuit sur une longue mise en garde: non, Spiegel ne cherche pas l'assentiment général de tous ses lecteurs sur toutes ses recommandations, mais qu'ils s'en servent comme d'un tremplin pour leurs propres découvertes et leurs propres expérimentations.

«Imposer des règles générales et génériques sur le sexe me donne envie de gerber –c'est bien, c'est mal» écrit-elle. Je préfère penser: est-ce que c'est possible? Alors c'est fascinant.»

Mais que les pervers polymorphes se rassurent: le livre est bourré d'anecdotes parfaitement croustillantes, quoique neutres sur un plan genré, voire génital. Quel radical bonheur que de lire son mode d'emploi des couilles de votre partenaire, votre plan cul, votre collaborateur sexuel, mais jamais de votre homme! De même, Spiegel étend le nuancier sexuel bien au-delà de la pénétration vaginale, anale, et même de tout acte impliquant un pénis. Pour elle, la sexualité se définit par «tout ce qui comble le vide entre vous et autant de corps que vous voulez, ce qui implique évidemment –et peut même s'y limiter– les cerveaux qui les commandent».

La baby-sitter ultra cool et documentée dont vous auriez rêvé

Dans le glossaire d'Action, le sexe en solo comme le cybersexe trouvent leur place. Si l'exigence d'inclusivité syntaxique de Spiegel peut parfois sembler poussive, et ses conseils tomber de temps en temps à plat –un gode anal peut être plus gros ou plus petit qu'un gode vaginal, écrit-elle– le livre vaut son pesant de boules de geisha en ce qu'il évite de faire de l'orgasme masculin hétéro l'alpha et l'oméga du sexe.

La prose de Spiegel n'a pas peur de l'oralité, ni de s'affranchir de poussiéreuses normes grammaticales et stylistiques. (Spiegel est particulièrement fan des CAPITALES quand elle veut insister sur un point). Sa voix, c'est celle de la baby-sitter ultra cool et ultra documentée que vous auriez rêvé avoir durant votre enfance, celle que vos parents auraient été très heureux d'échanger contre une boîte d’allumettes et un pyjama inflammable pour vous garder le soir –si jamais vos parents ressemblent un tantinet aux miens.

La simple idée qu'un odieux connard puisse jouer sur la culpabilité ou le manque d'assurance de sa partenaire me donne envie de gueuler des trucs atroces à une merveille de la nature

Elle sait se montrer docte, et même parfois maternelle, mais d'une manière qui vous rassure autant qu'elle vous semble naturelle, sans emphase. Dans l'un des nombreux passages sur le consentement et les agressions sexuelles, Spiegel imagine une hypothétique rencontre avec un odieux connard qui joue sur la culpabilité ou le manque d'assurance de sa partenaire pour lui faire dépasser ses limites.

«La simple idée que cela puisse vous arriver, écrit Spiegel, me donne envie d'envoyer une lettre piégée au caca à un député et de gueuler des trucs atroces à une merveille de la nature –le mieux serait un canyon, mais un séquoia de plusieurs centaines d'années pourrait faire l'affaire.» 

Et on la croit.

Aguerrie par ses chroniques sur Rookie, le magazine en ligne destiné aux adolescentes et qui a su trouver sa place chez les vingtenaires, Spiegel étale tout particulièrement son talent lorsqu'il s'agit de conseillers ses lecteurs, sans la moindre goutte de condescendance, sur ces petits tracas du quotidien sexuel qui ont tôt fait d'annoncer la fin du monde lorsque vous en êtes à vos premiers émois. Le passage sur les sextos et autres vidéos dénudées envoyées à un partenaire commence par une évidente mise en garde «mieux vaut ne pas en faire, parce que la sécurité totale n'existe pas sur internet, même si l'autre personne protège vos documents comme la prunelle de ses yeux». Mais au pire «votre vie n'est pas finie si les preuves de votre implication dans des activités d'adultes en viennent à être connues».

«Sans sexe foireux, pas de super sexe»

Avez-vous un jour pété du cul, de la chatte, éjaculé prématurément, expulsé des fluides menstruels ou satisfait à un quelconque autre besoin naturel au lit? Vous n'avez pas à en avoir honte et si votre partenaire vous fait des misères à ce sujet «foutez-le dehors sans autre forme de procès». En réalité, écrit l'experte, «sans sexe foireux, pas de super sexe».

C'est le genre de leçon que beaucoup d'ados gagneraient à retenir avant leur première fois– et Action en regorge. Sans jamais avoir froid aux yeux, Spiegel explore les impasses physiques et philosophiques qui peuvent nous pourrir la vie sexuelle pendant de trop longues années: comment acheter un sex-toy dans un magasin sans passer pour un détraqué? Quel genre de lubrifiant va avec tel appareil? Quand dire à ma target que j'ai une MST? Quels objets du quotidien dois-je dérober à la vue de mon amoureux s'il vient chez moi ce soir –et par ordre de priorité, s'il vous plaît, parce qu'il arrive dans cinq minutes? Quel nom donner à la zone génitale de mon partenaire transgenre? Comment convaincre votre bichou de faire un plan à trois et comment vous comporter si vous êtes la pièce rapportée d'un couple? Qu'est-ce qu'on pense des poils pubiens? Est-ce que mon identité féministe contredit mon désir de voir une femme aux seins siliconnés se faire violemment baiser la bouche sur internet?

Spiegel déconstruit les forces sociales à l’œuvre dans chacun de ces dilemmes avec la précision et le doigté d'un démineur et l'impertinence volubile d'une sex-blogueuse. La plupart des angles morts d'Action résultent du choix narratif de Spiegel –prendre appui sur ses propres expériences, en les théâtralisant–, ce qui peut parfois aller à l'encontre de sa volonté de s'adresser au plus large public possible. Sur la séduction, Spiegel affirme que dans 80% des cas, dire ce qui vous passe par la tête suffit pour attirer l'attention, et que dans 20% des cas, l'astuce vous fera gagner un baiser  si vous en avez envie. Puis elle ajoute: «Ce sont des statistiques de merde pondues à la louche de mon vécu. Je ne suis pas une meuf à chiffres, mais est-ce qu'ils vous semblent fiables?» 

Ce sont des statistiques de merde pondues à la louche de mon vécu. Je ne suis pas une meuf à chiffres, mais est-ce qu'ils vous semblent fiables?

«J'aimerais te faire l'amour dans une cuisine en fourrure»

Le point d'interrogation est mignon et touchant, mais a de quoi décontenancer un débutant qui prendrait trop les choses au sérieux. Le chapitre sur la drague/le harcèlement de rue a de quoi vous décrocher la mâchoire, ou vous donner envie de briser des genoux: «Si tu étais un hamburger de Macdo, tu serais le McMagnifique», «J'aimerais te faire l'amour dans une cuisine en fourrure». Il y a quasiment six pages de mode d'emploi sur la fellation, un peu moins de deux sur le cunnilingus et, bizarrement, rien sur la pénétration vaginale à base d'instruments autres que les doigts.

Ce qu'Action loupe en envergure encyclopédique, il le rattrape en bonne humeur et en encouragements sincères et vraiment dignes de confiance: je ne vais pas cracher dans votre soupe, semble dire Spiegel, mais ne vous avisez pas à vouloir cracher dans la mienne. Spiegel ne se distingue pas tant par l'étendue de son expérience sexuelle, mais par le fait qu'elle adule et chérit ce vécu, pas forcément pour la jouissance qu'elle a pu en retirer, mais surtout pour toutes les découvertes du monde et d'elle-même que ces expériences lui ont offertes. Dans un monde qui se fait de plus en plus à l'idée que les femmes peuvent et veulent élargir le spectre de leur sexualité –y compris dans des recoins queer, excentriques et non monogames– Action dessine le prochain horizon de la libération sexuelle: faire en sorte que le sexe soit non seulement sûr et consensuel, mais aussi et surtout vachement bon.

Christina Cauterucci
Christina Cauterucci (14 articles)
Journaliste
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